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Comptes rendus
   

Orlando Figes, Les Chuchoteurs. Vivre et survivre sous Staline,

2 vol., Paris, Gallimard, 2013, 1183 p.

Ouvrages | 25.09.2014 | Thomas Chopard
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DenoëlAprès des travaux sur l’époque révolutionnaire et la guerre civile – dont une histoire de la Révolution russe traduite en français –, Orlando Figes s’est intéressé à l’histoire du stalinisme. Son ouvrage, Les Chuchoteurs, paru en anglais en 2007, destiné au grand public, invite le lecteur à réfléchir à l’« influence sur la vie personnelle et familiale » du système répressif soviétique, à en déployer l’impact sur la vie quotidienne et intime des Soviétiques (p. 43). Il s’articule ainsi autour de nombreux témoignages de victimes de la répression, recueillis essentiellement à Moscou et à Saint-Pétersbourg sur près d’une dizaine d’années, par l’association russe Memorial, très active dans la collecte de documents et de matériaux relatifs aux répressions soviétiques [1] . L’ouvrage permet ainsi de suivre de nombreux parcours de vie de Soviétiques pris dans la machine répressive stalinienne, auxquels l’auteur laisse de nombreuses pages pour se déployer et se faire entendre. Il s’inscrit en ce sens dans un certain retour à la subjectivité et aux parcours individuels, initié par de nombreuses recherches sur l’URSS qui s’appuient notamment sur les témoignages, les journaux et les écrits intimes [2] .

Les Chuchoteurs ne se présente donc pas comme une histoire globale de la terreur stalinienne, ni d’aucun de ses aspects précis. De l’aveu même de l’auteur, le livre « n’élucide pas les origines de la terreur, ni ne suit l’histoire du Goulag ». Il tend même sur ce point à ignorer l’historiographie foisonnante sur le sujet, pour présenter un cadre explicatif simple, voire simpliste, que reflète le découpage classique en chapitres suivant les grandes ruptures de l’histoire soviétique qui servent de cadre à l’écriture des expériences individuelles (collectivisation, Grande Terreur de 1937, Seconde Guerre mondiale, ruptures entrecoupées de période d’accalmie). La bibliographie se limite d’ailleurs aux sources, sans historiographie, et la longue série des entretiens réalisés qui la compose largement laisse entrevoir l’accent fondamental donné à l’ouvrage.

Le projet est bien plutôt, selon l’auteur, de montrer « comment l’État policier a pu s’enraciner dans la société et amener des millions de personnes ordinaires à observer passivement ou à collaborer avec son système de terreur. Le vrai pouvoir et l’héritage durable du régime stalinien ne se trouvent ni dans les structures de l’État, ni dans le culte de la personnalité, mais dans le stalinisme qui s’est insinué en chacun des Soviétiques » (p. 48). Cette insinuation passe par l’adoption d’attitudes nouvelles face au régime, que l’auteur met en relief notamment dans le chuchotement. Le terme est ambigu, en russe comme en français, et évoque la précaution de la voix basse autant que la délation soufflée à l’oreille de la police politique. La peur de la répression s’insinue ainsi dans tous les récits de vie sous la forme d’une parole voilée ou d’un non-dit qui pèse sur des vies entières. Les pages les plus touchantes de l’ouvrage concernent notamment les enfants de condamnés ou les réprimés eux-mêmes, incapables d’évoquer leurs épreuves, même à leur époux ou à leurs amis.

Un travail d’une telle ampleur porte inévitablement à la critique. Le projet général souligne à mots couverts la distinction développée par Raul Hilberg entre « exécuteurs », « victimes » et « témoins ». Les travaux récents sur la société soviétique, en particulier ceux de Jochen Hellbeck, ont toutefois eu tendance à complexifier largement la gamme d’attitudes face au régime, pour sortir des alternatives binaires entre résistance et collaboration, victime et bourreau, etc. [3] . Être un bon bolchevique ne protégeait pas de la déportation. À l’inverse, certains anciens déportés ou enfants de déportés tentent même de devenir de bons Soviétiques, comme pour se racheter, et surtout pour se réintégrer à la société et se protéger de nouvelles vagues de terreur. De fait, Les Chuchoteurs dépeint une société entièrement traversée par la terreur et le soupçon, et laisse peu de place à des attitudes diverses d’adaptation, comme celle d’une soviétisation extérieure des comportements articulée à une intimité plus ambiguë, voire une adhésion délibérée et entière au régime. L’auteur écarte d’ailleurs les journaux pour leur manque de fiabilité (p. 50) – ce qui ne l’empêche pas de les utiliser régulièrement. Mais on peut ainsi regretter plus généralement un manque de distance avec le matériau, qui reste utilisé très littéralement.

La méthode peut également paraître discutable. Les premiers chapitres reposent sur une historiographie en amont déjà aboutie. Mais l’ouvrage perd en profondeur d’analyse sur certaines séquences – comme les années entre la Grande Terreur et la guerre mondiale, ou de la fin du stalinisme – pour ne plus suivre que le fil des vies narrées. Un problème plus fondamental est posé par l’échantillon des témoins. Même si le projet collectif a tenté de rendre compte de toutes les vagues répressives, et par là même de toutes les origines sociales, les témoins sont majoritairement constitués par l’intelligentsia des villes, et essentiellement des deux capitales. La question nationale est fort peu présente. Elle est pourtant cruciale en URSS, tant du point de vue des politiques répressives que des sociabilités des réprimés et de leurs familles.

Il s’agissait clairement pour l’auteur de laisser la parole aux témoins et de donner du relief à leurs expériences personnelles. Et sur ce point, l’ouvrage est une réussite. La réserve vient peut-être de l’écart croissant entre l’historiographie russe, quasi positiviste dans son attachement aux documents, une histoire française, plus analytique, et cette frange de l’historiographie anglo-saxonne, encline à la chronique. Grâce à cette forme et à la fluidité du style, Les Chuchoteurs d’Orlando Figes peut ainsi être lu presque comme un roman sur la terrible première moitié du XXe siècle soviétique par un lecteur peu au fait des décisions politiques. Il se pose ainsi comme un livre grand public au meilleur sens du terme.

Notes :

[1] Ce travail de collecte est largement accessible sur le site de l’auteur : http://www.orlandofiges.com/familyHistory.php [lien consulté le 4 septembre 2014].

[2] Pour un large panorama, voir notamment le numéro spécial des Cahiers du monde russe relatifs aux « écrits personnels. Russie XVIIIe-XXsiècles » paru en 2009 (vol. 50, 2009/1, http://monderusse.revues.org/7033).

[3] Jochen Hellbeck, Revolution on My Mind: Writing a Diary under Stalin, Cambridge, Harvard University Press, 2006. Par biens des aspects, l’ouvrage d’Orlando Figes constitue un très appréciable apport en matériaux à l’appui des développements de Jochen Hellbeck.

Thomas Chopard

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  • ISSN 1954-3670