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Comptes rendus
   

Amaury Lorin et Christelle Taraud (dir.), Nouvelle histoire des colonisations européennes, XIXe-XXe siècles,

Paris, PUF, 2013, 234 p.

Ouvrages | 03.03.2014 | Pierre Grosser
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PUF, 2013Durant cinq ans, Amaury Lorin et Christelle Taraud ont animé un séminaire d’histoire coloniale au Centre d’histoire de Sciences Po, qui traditionnellement facilitait les premiers pas des nouveaux chantiers historiographiques. En réalité, il s’agit moins d’histoire « nouvelle », comme l’indique le titre de l’ouvrage qui réunit des interventions à ce séminaire, que d’histoire renouvelée. À Sciences Po en effet, Jacques Dalloz et Bernard Droz étaient des références incontournables sur la décolonisation française. Les auteurs précisent d’ailleurs bien dans l’introduction, en un temps où il est de bon ton de prétendre révolutionner des questions ou des champs historiographiques, que leur livre « ne se veut ni une autre histoire, ni une contre-histoire », mais cherche tout simplement « à compléter notre connaissance historique ».

En effet, nombre de ces petites touches apportent du nouveau au tableau d’ensemble. Certains chapitres permettent au lecteur français d’avoir en mains le résumé de travaux déjà connus, mais qui ont suscité bien des discussions. C’est le cas de la partie sur les violences coloniales. Nicola Labanca revient sur la violence de l’Italie fasciste en Libye, et David Anderson sur la répression de la rébellion Mau-Mau au Kenya. Olivier La Cour Grandmaison, en quelques pages, résume ses thèses désormais bien connues sur l’idéologie coloniale, qui demanderaient à être testées plus systématiquement et confrontées aux réalités de terrain. Il est dommage que le chapitre sur l’Allemagne et l’Empire n’ait pas été d’avantage orienté dans cette direction. En prétendant être une synthèse de l’historiographie récente, il ne s’attarde guère sur ce qui est devenu un grand sujet de débat, à savoir le lien entre violences coloniales et violences « impériales » nazies[1].

Outre l’Allemagne, l’ouvrage contient des contributions sur la construction du discours colonial en Belgique, au Portugal et en Italie. À bien y regarder, elles montrent que, par ordre d’importance, les trajectoires nationales spécifiques sont prééminentes, l’analyse comparative enrichie, et l’histoire connectée et des transferts vient en dernier ingrédient, indispensable certes, mais limité lorsqu’il s’agit des interactions entre Empires, et entre des espaces coloniaux fort distants.

Isabelle Dion dresse un portrait flatteur d’Auguste Pavie. Mais en un temps où l’on vante à longueur de reportages les aventuriers d’une part, et les hommes qui cherchent à faire le bien dans le monde d’autre part, ce n’est pas forcément de la nostalgie coloniale ou nationale que d’étudier des hommes qui ont pris de grands risques et ont changé l’histoire. Lancelot Arzel décrypte l’usage des métaphores et des pratiques cynégétiques des colonisateurs. Là encore, il est utile de prendre au sérieux l’usage de la chasse aux « gibiers humains » ; peut-être aurait-il été bon de creuser encore dans les rapports à la masculinité et au « character » dans le monde britannique. Niall Ferguson lui-même n’a pas hésité à juger que des Américains trop obèses et fuyant les pays occupés dès les premières pertes, n’auront jamais ce « character » dont étaient dotés les hommes de l’Empire britannique.

Les hommes de l’Empire commencent en effet à être mieux connus. Nathalie Rezzi s’attarde sur les gouverneurs généraux. Politiques et diplomates en Indochine, qui n’était qu’une étape de leur carrière, ces gouverneurs sont en Afrique des hommes de terrain. Vanina Profizi a pour sa part ouvert le dossier plein de légendes et de fantasmes des Corses dans l’Empire, montrant comment ils sont présentés en « coloniaux superlatifs » en Corse même. Au-delà des questions identitaires, il serait intéressant de pister les solidarités et les réseaux d’affaires corses en Indochine et en Afrique subsaharienne. Les hommes « contre l’Empire » sont également divers : un Clemenceau qui fut un des rares à considérer que les civilisations asiatiques ne sont pas inférieures (Matthieu Séguéla), la journaliste Andrée Viollis qui fut au cœur des premières organisations critiques à l’égard de la politique française en Indochine (Anne Renoult), des soldats marocains coincés au Vietnam après les accords de Genève (Nelcya Delanoë).

Dans une bibliographie de plus en plus étoffée sur les Empires, et dans le cadre du programme de l’agrégation d’histoire, cet ouvrage apporte donc nombre d’éclairages utiles en regroupant des contributions diverses qui résument souvent des travaux plus vastes et plus difficilement accessibles. Quoique de caractère un peu disparate, cet ensemble témoigne de la vitalité et de la diversité des études sur les empires.

Notes :

[1] Voir par exemple le dernier bilan par Thomas Kühne, « Colonialism and the Holocaust: Continuities, Causations, Complexities », Journal of Genocide Research, 2013, n° 15 (3).

Pierre Grosser

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  • ISSN 1954-3670