Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

James Mace Ward, Priest, Politician, Collaborator. Jozef Tiso and the Making of Fascist Slovakia,

Ithaca & London, Cornell University Press, 2013.

Ouvrages | 03.02.2014 | Paul Lenormand
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Cornell University Press, 2013Rares sont les ouvrages couvrant l’histoire encore largement inexplorée de l’Europe centrale au XXsiècle. Tiré de la thèse de James M. Ward (Assistant Professor à DePauw University) soutenue à Stanford en 2008, cette contribution dresse le portrait du personnage complexe qu’est Jozef Tiso (1887-1947), président de l’État slovaque – un satellite de l’Allemagne nazie – entre 1939 et 1945. Cas unique, Tiso est le seul ecclésiastique qui soit aussi chef d’État au cours de la Seconde Guerre mondiale, une période dominée par des idéologies très hostiles au christianisme.

Le grand mérite de l’auteur est d’avoir su tirer de sources souvent parcellaires et inégales un récit cohérent couvrant l’intégralité de la vie engagée de Tiso et au-delà, de la mémoire très controversée du président slovaque. S’appuyant sur des archives principalement tchécoslovaques (à différentes échelles) et épiscopales, il les a complétées de sources allemandes, hongroises et américaines, grâce à sa maîtrise de toutes les langues importantes pour l’étude de ce territoire à la jonction de plusieurs ensembles politiques : Autriche-Hongrie, Tchécoslovaquie, Hongrie de Horthy, IIIReich et enfin Union soviétique.

Loin d’être simplement une biographie politique, l’ouvrage couvre dans la mesure du possible les dilemmes moraux auxquels Tiso est confronté à chaque étape de sa double carrière d’homme d’Église et d’homme politique. La problématique centrale de Ward consiste à interroger les rapports souvent conflictuels entre le religieux et le politique dans l’action de Tiso : alors que le prêtre aspire à concilier catholicisme et gouvernement dans un christianisme social et autoritaire, il doit composer avec les rapports de force défavorables à ses ambitions au cours de la Première République tchécoslovaque (1918-1938) puis de la Seconde Guerre mondiale. La défaite des forces de l’Axe consacre l’échec de son projet d’indépendance slovaque, de gouvernement autoritaire et de monopole catholique sur la société.

Ward tente d’abord de comprendre qui est Tiso (chapitre I), à travers sa formation intellectuelle dans les séminaires hongrois et autrichiens. Il démontre comment ce brillant étudiant originaire d’une famille slovaque aisée s’est parfaitement intégré à son environnement marqué par une magyarisation croissante du Felvidék, la province hongroise de Slovaquie. Discipliné et zélé, passant aisément pour un Hongrois, le jeune Tiso se fond dans son habit de clerc, aussi méfiant à l’égard de la sécularisation de la société qu’attentif aux développements du catholicisme social, concurrent du socialisme. Jusqu’à la défaite austro-hongroise, Tiso apparaît comme un patriote hongrois et davantage encore comme un défenseur du catholicisme, plaçant la religion et la foi au-dessus des contingences temporelles que sont les États et les nations.

C’est au cours de l’année 1918-1919 que Tiso s’engage irrémédiablement en politique (chapitre II), se rapprochant des nationalistes slovaques hostiles à la Hongrie. La Tchécoslovaquie lui apparaît comme une alternative favorable à la préservation de l’autonomie slovaque, tandis que la révolution hongroise le pousse encore davantage du côté du nouvel État, animé qu’il est par la peur des Juifs, des socio-démocrates et des bolchéviques hongrois auxquels il assimile les premiers. En dehors de sa propension à l’antisémitisme de circonstance, Ward montre aussi que Tiso embrasse la démocratie et la politique des masses comme un moyen de surmonter son handicap originel de converti tout récent au nationalisme slovaque.

Une fois les dangers de la période révolutionnaire passés, Tiso se tourne au début des années 1920 et 1930 (chapitres III et IV) vers la politique au sein du parti national slovaque – les Ľudáks – du prêtre Andrej Hlinka. Il abandonne alors progressivement une carrière ecclésiastique jusqu’alors prometteuse – il reçoit temporairement le titre honorifique de Monsignor et peut à terme espérer porter la mitre épiscopale – que compromet son engagement partisan. Il continue néanmoins à exercer son ministère dans sa paroisse de Bánovce. Désormais installé dans la vie politique, où son parti obtient quelques scores électoraux satisfaisants, et ayant abandonné l’antisémitisme, Tiso devient en 1927, pour deux ans, le ministre de la Santé publique et de l’Éducation physique. Il continue jusqu’au milieu des années 1930 à rechercher des alliances et des possibilités de participation au gouvernement. Doté d’un budget très faible et peu influent, le jeune ministre retire de son expérience une réelle déception : ni lui, ni son parti, ni la démocratie tchécoslovaque ne peuvent apporter aux Ľudáks l’hégémonie recherchée en Slovaquie. Tiso en vient alors à s’éloigner de la conception libérale de la politique et à privilégier les principes d’autorité et d’unité.

Ward revient à une chronologie plus précise dans l’analyse qu’il consacre à la fin des années 1930 et au basculement de 1938-1939 (chapitres V et VI). Sous la pression interne des fascistes slovaques et dans un contexte international menaçant, où l’Allemagne nazie représente désormais une protection face à l’irrédentisme hongrois (sur lequel Hitler sait jouer), Tiso se radicalise pour conserver la main sur le parti. Hlinka disparu à l’été 1938, les autres forces politiques slovaques neutralisées, Tiso profite des suites des accords de Munich pour devenir Premier ministre d’une Slovaquie désormais autonome au sein de la Tchéco-Slovaquie rognée à ses frontières. Ayant laissé les coudées franches aux provocations des séparatistes slovaques, Tiso est écarté du pouvoir en mars 1939 par une intervention des services de sécurité tchèques qui reprennent en main la Slovaquie. Poussé par le chantage des Allemands, par l’opportunité historique de bâtir un État et la peur de voir ses rivaux le remplacer, Tiso accepte la protection du Reich et participe alors à la destruction de la République tchécoslovaque. En octobre 1939, il est élu président d’une Slovaquie formellement indépendante qu’il entreprend de remodeler en une cité catholique, tout en utilisant le langage et certains instruments du fascisme.

Le cœur de l’ouvrage de Ward demeure l’histoire de cet État slovaque et, en son sein, du sort des Juifs et de la part prise par Tiso, prêtre et président, dans leur extermination (chapitre VII). Par la popularisation des œuvres de charité, un paternalisme d’État proche du clientélisme et le développement du corporatisme, mais aussi par une lutte féroce pour soumettre les radicaux slovaques jugés trop proches de l’Allemagne et du national-socialisme, Tiso tenta à sa façon de construire une troisième voie, un catholicisme politique moderne. Au cours de son court règne, il céda de son pouvoir aux radicaux sur une question qui lui semblait être à la croisée de toutes les difficultés du pays, la question juive. Tiso perçut en effet la résolution inhumaine de la question juive comme une solution aux difficultés économiques, politiques et diplomatiques de son pays. Ward montre bien que Tiso, tout en ayant accordé un nombre non négligeable d’exemptions, par intérêt plus que par charité, savait quel sort serait réservé aux déportés. Le pape Pie XII avait exprimé son désaccord quant à l’éventualité que Tiso devienne président. La politique de Tiso à l’égard des Juifs suscita les mêmes craintes de voir l’Église catholique recevoir le blâme des crimes de l’État slovaque. Les évêques slovaques, ses supérieurs hiérarchiques, l’en avertirent, sans grand succès jusqu’à l’été 1944. L’invasion de la Pologne catholique puis de l’URSS, à laquelle l’armée slovaque participe, n’arrangea pas la position de Tiso. La défaite allemande encouragea la résistance intérieure – largement le fait de luthériens et de communistes – et, à la suite de l’insurrection d’août 1944, Tiso en vint à soutenir la répression de ses propres nationaux par les unités de contre-guérilla de la SS. Sa conception de la politique – le collectif et le national priment l’individuel et l’universel – ayant échoué, Tiso doit fuir au printemps 1945 devant l’Armée rouge triomphante.

Finalement, deux matchs supplémentaires se jouent entre Tiso et l’histoire : d’abord au cours de son procès en 1947, puis dans la mémoire de son action sous le communisme et jusqu’à nos jours (chapitre VIII). Alors que le nationalisme des résistants slovaques est dans l’après-guerre à son apogée, Tiso, qui s’est présenté comme un défenseur de la nation slovaque, est honni. Condamnant à mort Tiso, le tribunal national à Bratislava innocente les Slovaques. Tiso reçoit encore, toutefois, quelques soutiens de manifestants et son procès marque un point d’orgue des tensions tchéco-slovaques avant le « coup de Prague ». Sous le communisme, Tiso incarne le « clérico-fascisme » pour les historiens marxistes, tandis que pour les Ľudáks émigrés il devient un martyr. Dans les années 1990 et 2000, les historiens slovaques parviennent à sortir de la vision monolithique du régime, à réintégrer les Juifs dans leur récit et à écarter la tentation d’une réhabilitation hagiographique défendue par les anciens émigrés ou leurs descendants.

L’ouvrage de Ward vaut surtout pour l’analyse qu’il fait des contradictions de Tiso, chez qui le sens de la délégation et du déni l’emportent sur le sens de la responsabilité et de la vérité – notamment dans le cas des déportations. Par ailleurs, Ward met à plat l’historiographie existante – essentiellement pour la remettre en cause – et offre un aperçu synthétique de l’histoire slovaque à travers Tiso. Cet angle d’attaque conduit inévitablement à des ellipses et à des lacunes, mais conserve au récit une cohérence que mettent en valeur le style fluide et l’usage pertinent des concepts déployés par l’auteur. L’ouvrage intéressera notamment les spécialistes des liens entre catholicisme, antisémitisme et politique.

Paul Lenormand

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  • ISSN 1954-3670