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Comptes rendus
   

Christian Lequesne et Maurice Vaïsse (dir.), La politique étrangère de Jacques Chirac,

Paris, Riveneuve Éditions, 2013, 248 p.

Ouvrages | 10.12.2013 | Bernard Lachaise
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Riveneuve Éditions, 2013Sous l’autorité d’un politiste, directeur du Centre d’études et de recherches internationales (CERI - Sciences Po), Christian Lequesne et d’un historien, spécialiste de l’histoire des relations internationales, Maurice Vaïsse, sont réunies, dans cet ouvrage, treize contributions dont la première – excellente –, rédigée par les co-directeurs, constitue à la fois une introduction et une conclusion sous le titre « Rupture et continuité ». Ce livre est le fruit d’un colloque co-organisé en décembre 2011 par le CERI et le Centre d’histoire de Sciences Po, dirigé par Jean-François Sirinelli. Les organisateurs ont sollicité quelques-uns des meilleurs spécialistes pour aborder l’histoire de la politique extérieure de la France sous les présidences de Jacques Chirac. À titre d’exemples, citons Anne Dulphy et Christine Manigand pour l’Europe ; Hélène Miard-Delacroix pour l’Allemagne ; Antoine Marès pour l’Europe centrale ; Pierre Mélandri pour les États-Unis ou Jean-Pierre Filiu pour le monde arabe… Les contributions thématiques – la plupart d’entre elles sont consacrées aux pôles régionaux du monde – couvrent « l’essentiel de l’activité diplomatique de Jacques Chirac » à l’exception de quelques manques comme le monde asiatique, ce qui est regrettable quand on sait l’intérêt de Jacques Chirac pour ces espaces (Japon, Chine, Asie du Sud-Est). S’y ajoute une précieuse chronologie de « la politique extérieure de la France sous les présidences de Jacques Chirac » qui aurait gagné à être mise en perspective avec les grands événements des relations internationales entre 1995 et 2007.

Mais malgré la non-exhaustivité, le livre présente un très grand intérêt car il comble partiellement une lacune et il fournit une synthèse très riche et problématisée quelques années seulement après la fin des présidences Chirac. Il n’existait avant cet ouvrage sur la politique étrangère des années 1995-2007 qu’un seul véritable – et très remarquable – ouvrage d’histoire abordant la période, celui de Maurice Vaïsse, La puissance ou l’influence ? La France dans le monde depuis 1958 paru en 2008 chez Fayard. À cette « somme » s’ajoutent certes des articles cités dans les diverses contributions dont on peut regretter qu’ils n’aient pas été rassemblés dans une bibliographie globale à la fin du livre. Les auteurs des diverses contributions s’appuient sur des sources variées. La presse est largement utilisée ainsi que les ouvrages de journalistes et les publications administratives. Un certain nombre de sources orales ont été collectées auprès d’acteurs – hommes politiques et diplomates par exemple – de la politique française. Parmi ces témoignages utiles pour les historiens figurent les textes et les interventions de Jacques Chirac publiés en 2007, chez Odile Jacob, sous le titre Mon combat pour la paix et le deuxième tome des mémoires du président Mémoires. Le temps présidentiel, paru en 2011, chez Nil Éditions. Enfin, il faut saluer l’utilisation des archives présidentielles (5AG5) aux Archives nationales par plusieurs contributeurs (Anne Dulphy et Christine Manigand, Hélène Miard-Delacroix, Anne de Tinguy principalement). Certes, ces archives ne sont ouvertes que sur dérogation et parfois de façon partielle mais il n’est pas possible d’écrire, comme le fait un des auteurs « faute d’accès aux archives présidentielles »…

L’ouvrage, dans son ensemble, a pour principale problématique – reprise par la très grande majorité des auteurs – la question de la continuité et des changements dans la politique étrangère de la France entre 1995 et 2007. Il s’agit de mesurer, d’une part, les ruptures avec les quatorze années de présidence Mitterrand et, d’autre part, d’apprécier la fidélité de Jacques Chirac, chef de file du parti néo-gaulliste, à l’héritage de la politique du général de Gaulle. Le livre s’interroge sur la connaissance du monde du nouveau président de la République élu en 1995. Il rappelle que « dans sa longue carrière politique, Jacques Chirac n’a jamais été en rapport direct avec la politique étrangère avant 1986 ». C’est le « véritable baptême du feu » en temps de cohabitation à la différence du précédent passage à Matignon (1974-1976). Toutefois, en tant que président du RPR à partir de 1976 et de maire de Paris à compter de 1977, Jacques Chirac a beaucoup voyagé et a pu nouer de nombreux contacts avec des dirigeants du monde entier – au pouvoir ou dans l’opposition – tout particulièrement en Afrique, au Moyen-Orient et en Europe, y compris centrale (ex : avec Antall, un des acteurs hongrois de la transition démocratique). Cela n’exclut pas des « lacunes » : ainsi, Hélène Miard-Delacroix explique un certain nombre de divergences entre la France et l’Allemagne par « la relative ignorance de Jacques Chirac sur la RFA ».

L’ouvrage fournit de précieuses analyses sur les acteurs de la politique étrangère de la France en ne négligeant jamais les trois temps politiques des présidences Chirac : 1995-1997 puis 1997-2002 dans le cadre de la cohabitation avec la gauche et de Lionel Jospin à Matignon et 2002-2007. Samy Cohen souligne le retour en force des diplomates de carrière dans « le système décisionnel » présidentiel avec des hommes comme Jean-David Levitte, Dominique de Villepin ou Maurice Gourdault-Montagne alors que les titulaires du Quai d’Orsay choisis par Jacques Chirac sont plutôt – à l’exception de Dominique de Villepin – des politiques et non des diplomates. La prééminence présidentielle est atteinte entre 1997 et 2002 mais le ministre des Affaires étrangères de la cohabitation, Hubert Védrine, a été « voulu » par Jacques Chirac et devient un « homme de consensus entre l’Élysée et Matignon », la « véritable cheville ouvrière de la diplomatie française » : c’est le temps du « domaine partagé ». À partir de 2002, l’Élysée reprend la direction de la politique étrangère surtout avec des ministres inexpérimentés (comme Philippe Douste-Blazy).

Si la politique étrangère française est étudiée dans son contexte politique national marqué par deux alternances, elle est toujours, à juste titre évidemment, replacée dans son environnement international dominé par le nouvel état du monde après l’effondrement des blocs et la fin de la guerre froide d’une part, par les conséquences des attentats et la crise irakienne d’autre part et enfin, le grand élargissement de l’Europe vers l’Est avec les adhésions de dix États en 2004. Le pragmatisme est présent dans la politique gaullienne depuis le président de Gaulle mais Jacques Chirac l’amplifie car il a compris que l’univers des années 1990 et 2000 n’est plus celui des années 1960. Ainsi, la politique de la France face à quelques-uns des grands enjeux de la fin du XXe siècle et des débuts du XXIe siècle est éclairée par des mises au point précises sur « Jacques Chirac et les guerres yougoslaves » (Georges-Marie Chenu et Joseph Krulic) ; sur « The French were right. La guerre d’Irak et la brouille franco-américaine » (Pierre Mélandri) ; sur « Le rapprochement avec la "nouvelle" Russie : une relation instrumentale ? » (Anne de Tinguy) ou sur « le multilatéralisme et les questions globales » (Pierre Grosser).

Quel bilan les auteurs (historiens et politistes principalement) dressent-ils de la politique étrangère chiraquienne à l’Élysée ?

De nombreuses continuités sont démontrées, dans les relations franco-britanniques et franco-américaines, mais aussi au Moyen-Orient et en Afrique. Christian Lequesne et Maurice Vaïsse le voient parfois chausser « les bottes de Mitterrand » et s’inscrire dans la continuité d’une politique « gaullo-mitterrandiste ». Ainsi, pour Pierre Mélandri, « sous bien des aspects, la crise franco-américaine s’inscrit dans la continuité (…) Si en 2003, elle fait figure de paroxysme historique », c’est parce qu’elle a conjugué plusieurs sujets de heurts anciens dans un contexte de fin de guerre froide et de lendemain des attentats du 11 Septembre. À propos du monde arabe, Jean-Pierre Filiu montre le poids des relations privilégiées de la France avec le Liban et les États du Maghreb.

La politique étrangère française au temps de Jacques Chirac n’est pourtant pas dépourvue de changements. Certains tiennent plus à un style et à des méthodes qu’à une modification en profondeur. À la différence du général de Gaulle, Jacques Chirac utilise beaucoup le téléphone : un de ses collaborateurs le qualifie de « téléphoneur compulsif » ! Le style est moins monarchique. Le président fait preuve d’un réel activisme, tant dans les initiatives françaises pour sortir les Balkans des guerres qu’en Afrique par exemple. Mais les nouveautés les plus importantes sont ailleurs, face aux enjeux environnementaux, face au risque de « divorce entre les mondes » et dans le combat pour le multilatéralisme. Si les auteurs ne mettent pas en première ligne « le dialogue des cultures contre le choc des civilisations » et « un monde multipolaire fondé sur le droit » comme Jacques Chirac le fait dans Mon combat pour la paix, Christian Lequesne et Maurice Vaïsse considèrent que « la contribution la plus originale de Jacques Chirac, c’est son ouverture sur le monde qui privilégie le dialogue des cultures et favorise la diversité culturelle ».

Certaines initiatives durant les présidences Chirac n’ont pas été menées jusqu’au bout, ce qui contribue à atténuer l’ampleur du changement. Ainsi, à propos de l’OTAN et de la défense européenne, Frédéric Chatillon montre que « Jacques Chirac n’a pas réussi formellement la réconciliation franco-otanienne… ni à compenser cette non réconciliation par une relance de l’Europe puissance ». Ce que confirme et conforte Louis Gautier à propos de la réforme de la défense française : globalement, c’est plus la continuité et le consensus que la rupture, notamment sur trois dossiers : la dissuasion, la relation à l’OTAN et le passage à l’armée de métier ». Avec l’Afrique, Richard Banégas et Roland Marchal montrent l’affrontement entre « les velléités de réforme et les tendances lourdes au statu quo », les querelles entre « anciens » et « modernes » chez les acteurs de la politique africaine d’où la conclusion : « À la fin de la présidence, les modernes semblent évincer les anciens (…) mais des contradictions aggravent l’image de la France durant les dernières années de la présidence de Jacques Chirac. La stratégie africaine de la France est restée prisonnière de choix non assumés. »

Les années Chirac apparaissent assez comme « un entre deux », marqué à la fois, par certains aspects, par une continuité avec de Gaulle et Mitterrand et par l’amorce de changements inachevés, notamment dans la politique africaine ou militaire. La politique étrangère n’a pas été constante et pas seulement pour cause de cohabitation entre 1997 et 2002 : sur l’élargissement de l’UE à l’Est, Jacques Chirac s’est montré parfois enthousiaste, voire irréaliste (par exemple, en souhaitant en 1997 l’entrée de la Pologne, de la Hongrie et de la République tchèque dans l’Union « dès l’an 2000 ») puis très rétif en 2003 en condamnant la prise de position des « dix de Vilnius » en faveur des États-Unis face à l’Irak par la formule qui déclencha un tollé en Europe centrale : « ils ont manqué une bonne occasion de se taire »… Pierre Melandri analyse un autre « mouvement de balancier » - : « Jacques Chirac multiplie les manifestations d’indépendance face aux États-Unis (…) oscillant entre gestes de conciliation et de mise en garde. » Le mot de la fin – la dernière phrase du livre – revient à Pierre Grosser et explique avec justesse les enjeux profonds des années 1995-2007 : « Au-delà des grands discours sur le multilatéralisme et sur les grandes questions globales, la politique française révélait surtout un effort pour trouver une place dans un monde post-guerre froide dont les enjeux et les équilibres se renouvelaient rapidement, et la voix originale de la France ne suffisait pas à masquer un effort constant pour préserver un rang en s’adaptant aux nouvelles formes de l’action extérieure. »

Le livre La politique étrangère de Jacques Chirac fournit aux historiens d’aujourd’hui et de demain une solide étude sur un sujet encore neuf qui sera, bien entendu, étoffé, confirmé ou nuancé quand l’ensemble des archives des années 1995-2007 seront ouvertes. En attendant, cette première synthèse, fouillée, comble une vraie lacune, se lit avec plaisir et donne à réfléchir sur la France dans le monde, hier et aujourd’hui.

Bernard Lachaise

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  • ISSN 1954-3670