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Comptes rendus
   

Contre-cultures

Christophe Bourseiller et Olivier Penot-Lacassagne (dir.), Contre-cultures !, Paris, CNRS Editions, 2013, et Steven Jezo-Vannier, Contre-culture(s). Des Anonymous à Promethée, Marseille, le Mot et le reste, 2013.

Ouvrages | 25.11.2013 | Laurent Martin
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CNRS EditionsEn 2011 s'était tenu à Cerisy-la-Salle un colloque sur les « contre-cultures » (sous-titré : « De la révolution culturelle au dépassement de l'art ») ; ce sont les actes de ce colloque qui sont rassemblés dans la publication dirigée par Christophe Bourseiller et Olivier Penot-Lacassagne, complétés par quelques autres textes. Au moment où sortaient ces actes (février 2013), un autre ouvrage, dû à Steven Jazo-Vannier, paraissait sur le même sujet des contre-cultures ; il nous a paru utile d'en rendre compte de manière croisée et d'interroger une conjoncture intellectuelle et éditoriale qui voit la parution coup sur coup de deux ouvrages prenant ce thème pour Le mot et le reste, 2013objet de leur questionnement [1] .

Ce qui d'emblée saute aux yeux, c'est la dissemblance de leurs projets : d'un côté, un ouvrage collectif, fruit d'un colloque ayant rassemblé des spécialistes de tous horizons disciplinaires et (dans une moindre mesure) géographiques mais portant sur une séquence historique relativement limitée, des années 1950 à nos jours ; de l'autre, un essai individuel à l'ambition peut-être démesurée, puisque se donnant pour tâche de brosser une histoire des contre-cultures de l'Antiquité à nos jours, en adoptant une chronologie à rebours qui va des hackers du cyberespace au mythe de Prométhée, intronisé grand inspirateur d'une « tradition de la dissidence ». Les deux ouvrages affrontent d'emblée la question redoutable de la définition de leur objet qui, comme le souligne Christophe Bourseiller, « souffre d'une forte imprécision sémantique ». De quoi parle-t-on ? Qu'est-ce qu'une contre-culture et qu'est-ce qui distingue celle-ci non seulement de la culture (une notion elle-même bien problématique) mais aussi de mouvements plus ou moins organisés de révolte ou de subversion culturelle ? Pour Olivier Penot-Lacassagne, une contre-culture questionne le « sens du monde et le sens de la vie » ; ce n'est pas une anti-culture mais une contestation de la culture dominante qui rend possible « une nouvelle vision du monde ». Steven Jezo-Vannier insiste quant à lui sur la dimension collective et existentielle de la contre-culture : toute singularité ne peut prétendre au titre de contre-culture, encore faut-il qu'elle rassemble un groupe soudé autour de certaines valeurs en rupture avec l'ordre politique et social existant, et décidé à vivre l'utopie ici et maintenant. Tous deux rappellent que le terme apparaît à la fin des années 1960 sous la plume de Theodore Roszak, un professeur d'histoire à la California State University qui, dans The Making of a Counter Culture (1968) [2] , analyse avec sympathie la fièvre contestataire qui saisit la jeunesse des États-Unis. Celle-ci a raison de se révolter, estime-t-il, contre une société du contrôle qui « orchestre tout le contexte humain » et conduit l'humanité à sa propre destruction ; la culture dissidente qu'elle propose, dont les différentes tendances convergent vers un nouvel humanisme, est un réflexe de survie. Animée par la Nouvelle Gauche, cette révolte se distingue par son refus de l'extrémisme et de la violence, sa capacité à s'organiser et à rendre viables des modèles d'existence collectifs et alternatifs ; en dépit des menaces de récupération par le système, elle porte en elle la promesse d'un monde meilleur. Pour Christophe Bourseiller, « l'idée centrale, c'est que la contre-culture est une notion moderne qui surgit seulement dans les années 1960, quand la technologie permet d'opposer à la culture une réponse globale ». Auparavant, les « surgissements d'anomalies (n'auraient pas constitué) à proprement parler des cultures alternatives mais simplement des traces éparses ».

Sans nier le caractère nouveau des mouvements qui surgissent dans les années 1960 ni l'importance de l'effort de théorisation fourni par Roszak, Steven Jezo-Vannier estime cependant que ce moment doit être replacé dans une histoire longue de la révolte (et dans un espace élargi aux dimensions du monde, même si l'épicentre du séisme contre-culturel aux époques moderne et contemporaine est situé quelque part dans l'Atlantique nord), mis en perspective avec des dissidences antérieures qu'il rejoue de façon plus ou moins consciente. Cette notion de « tradition de la dissidence » est indéniablement séduisante, en ce qu'elle rend effectivement compte de la persistance de certains traits morphologiques (ainsi de la vie en communauté ou du projet « totalitaire » de modifier tous les aspects de la vie de l'individu en fonction de préceptes nouveaux) et aussi de continuités idéologiques parfois revendiquées (ainsi du mouvement des Anonymous et de la conspiration des poudres de Guy Fawkes, des Diggers des XVIIe et XXe siècles ou des cyberpirates et des pirates des Caraïbes). Elle rend néanmoins le concept de « contre-culture » à son flou originel, en associant des mouvements fort différents, des hérésies religieuses des Temps modernes aux anarchistes athées du XIXe siècle, des utopistes de la Renaissance aux nihilistes punks des années 1970, un rassemblement hétéroclite dont le seul vrai point commun paraît être la rébellion contre la société de leur temps.

Cette rébellion est en outre assez généralement valorisée par nos auteurs, sans que soit vraiment interrogé son bien-fondé ni examinées les impasses auxquelles celle-ci a pu conduire autrement que sous le mode de la « dérive » ou de la « récupération » par le système honni, sa dégradation en « sous-culture » plus ou moins commerciale. Un implicite axiologique colore la plupart des textes proposés, même si la présence, dans le collectif dirigée par Bourseiller et Penot-Lacassagne, d'un article sur la « contre-culture brune » indique que le contre-modèle est réversible, que la rébellion peut très bien se porter à l'extrême droite dans une société dominée, au moins sur le plan du discours, par les thématiques humanistes.

On pourrait aussi s'interroger de manière plus fondamentale et plus transversale, là où le dispositif des deux ouvrages, qui juxtapose les analyses des grandes expériences historiques de « contre-culture », hache quelque peu le raisonnement. Pourquoi certains mouvements ont-ils réussi et d'autres échoué ? Que signifient la réussite et l'échec pour une contre-culture ? Quels sont les degrés et les modalités d'engagement des acteurs de ces différentes expériences ? Une contre-culture peut-elle se penser indépendamment de l'analyse de la « culture dominante », s'il y a un sens à penser celle-ci au singulier... ?

Au total, donc, des ouvrages intéressants, voire passionnants, non seulement par les informations qu'ils contiennent mais en ce qu'ils ouvrent la discussion et, pour certains de leurs aspects, prêtent à contestation ; ce qui doit être, après tout, le but de tout ouvrage d'histoire culturelle, surtout quand il porte sur l'histoire des contre-cultures.

Notes :

[1] Signalons aussi les deux colloques récents sur des thèmes proches, à Lyon les 21-22 janvier 2012 (« La presse alternative, entre la culture d’émancipation et les chemins de l’utopie ») et à Paris le 22 juin 2013 (« De quoi la contre-culture est-elle le oui ? »).

[2] Publié en français en 1970, sous le titre Vers une contre-culture chez Stock.

Laurent Martin

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  • ISSN 1954-3670