Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Vanessa Codaccioni, Punir les opposants. PCF et procès politiques, 1947-1962,

Paris, CNRS Éditions, 2013, p. 423.

Ouvrages | 13.10.2013 | Roberto Colozza
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CNRS EditionsLe livre de Vanessa Codaccioni, maître de conférences à l’université Paris 8, est un excellent travail de sociohistoire, tiré de la thèse de doctorat que l’auteure a rédigée sous la direction de Frédérique Matonti et qu’elle a soutenue en novembre 2011 à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne. L’ouvrage aborde plusieurs thèmes classiques de l’historiographie et de la sociologie politiques – Guerre froide, Parti communiste français (PCF), guerres d’Indochine et d’Algérie – et, partant, il se confronte avec un grand nombre de contributions scientifiques que l’auteure maîtrise avec sûreté et qu’elle réexamine par son ample recherche archivistique, aussi bien que par ses interviews de témoins et son large dépouillement de périodiques et de quotidiens. Malgré le sous-titre – qui nous fait penser aux affaires internes au PCF – et bien que la typologie des sources inédites relève surtout du champ policier et judiciaire – fonds du ministère de la Justice aux Archives nationales, Service historique de la Défense, Archives de la Préfecture de Paris, etc. –, le livre ne s’arrête pas longtemps dans les salles de justice ni dans les couloirs du parti communiste.

En effet, l’expression « procès politique » n’est pas à entendre au sens juridique du terme ni au sens disciplinaire ou statutaire, mais dans une perspective interactionniste. Le « procès politique » – à écrire entre guillemets, comme le suggère l’auteure, pour dissiper toute équivoque – est plutôt le fruit d’une configuration conflictuelle où s’affrontent l’État républicain et le PCF. Il s’agit d’un antagonisme bipolaire plus que d’un conflit au sens de Julien Freund : les deux partenaires ne viseraient pas à se détruire l’un l’autre, mais bien à combattre pour neutraliser leurs outils de conditionnement mutuel. La formule « procès politique » vient de l’idée que ce duel inégal prend une certaine forme en fonction des intérêts particuliers des acteurs concernés et de leur capacité à politiser les enjeux. L’État, qui impose l’interprétation orthodoxe de la loi, évalue la compatibilité du PCF avec les principes républicains, alors que le parti se fait porteur d’une norme républicaine alternative à celle du gouvernement, des préfets, de la police, de la magistrature, de l’armée.

Au-delà de la disparité de ressources, les forces antagonistes sont formellement sur le même plan car elles mettent en place deux stratégies de politisation du droit : celle de l’État instrumentalise la justice afin de réprimer les « menées » du parti ; celle du PCF utilise cette répression et les rituels – policiers, judiciaires, etc. – qui en découlent pour des fins de légitimation de son rôle politique et de protection de son groupe dirigeant. Tout en se disant victime de la répression, guide du « peuple » et héraut de la « vraie » Nation, le parti, à son tour, punit les membres qui ne respectent pas ses modalités d’opposition antiétatique et qui dépassent le seuil de radicalité consenti par l’appareil. De l’extérieur, le PCF apparaît comme le membre indiscipliné et hétérodoxe d’une grande organisation, l’État français, qui s’active pour protéger ses normes internes et pour les légitimer ; en son sein, le parti établit les règles du combat contre l’État et applique son code coutumier contre ceux qui enfreignent ses normes partisanes.

Le livre se compose de deux parties chronologiques et thématiques, dont le fil rouge est l’analyse des « procès politiques » pour des crimes d’« atteinte à la sûreté de l’État ». La première partie va du début de la Guerre froide jusqu’en 1954, et traite de plusieurs épisodes et contextes de conflictualité État-PCF : les grèves d’avril 1947, la lutte pour la paix, la manifestation contre « Rigdway la Peste », les mobilisations contre la guerre en Indochine. La deuxième partie est dédiée à l’attitude changeante du PCF face à la guerre d’Algérie et à ses initiatives dans le territoire métropolitain ainsi qu’outremer.

Pendant la guerre d’Indochine, le PCF mit en place un vaste répertoire d’actions qui visait à délégitimer l’engagement militaire de la France et à établir une solidarité politico-idéologique avec le Vietminh. Ces objectifs étaient poursuivis à travers le canal classique de la propagande écrite – articles de presse, distribution de tracts –, par des sabotages – interruption du transport de matériel de guerre –, par le noyautage de l’armée – accès de militaires communistes qui soutenaient la cause des peuples colonisés ; propagande clandestine dans les casernes. Cet ensemble d’activités est le symptôme d’une véritable stratégie de provocation à la répression, qui ponctuellement frappait les militants et la presse du parti. À cette pars destruens faisait suite la pars construens du PCF, à savoir la glorification des héros de la lutte anticoloniale, comme ce fut le cas pour Henri Martin et Raymonde Dien. Loin d’être aléatoires, ces promotions politisaient la répression et mettaient en avant des fonctionnaires souvent déjà insérés dans l’appareil communiste. Ils étaient dignes de devenir des symboles car ils respectaient tous les critères moraux, disciplinaires, et biographiques du bon militant. Cet emploi politique de la répression ne marchait pas toujours. Léo Figuères, avec l’aval du parti, essaya pendant longtemps de se faire arrêter, mais il n’y réussit qu’en 1956, quand la stratégie d’héroïsation du PCF avait changé et n’avait plus la même agressivité qu’auparavant.

Même si les « punitions » infligées au PCF pendant la Guerre froide s’insèrent dans le sillon de l’anticommunisme d’État de la Troisième République et du régime de Vichy, celui-ci avait représenté une césure incontournable qui conditionnait la mise en place du système répressif. Pour éviter le risque de se voir associer au modèle autoritaire de Vichy par la propagande communiste et par l’opinion publique, les institutions de la Quatrième République furent respectueuses de la « légalité républicaine » et des « principes juridiques traditionnels » (p. 181). Certes, le pouvoir gouvernemental avait tendance à traiter la magistrature comme un outil pour accomplir ses desseins politiques, ce qui allait à l’encontre de l’autonomie du pouvoir judiciaire, mais celui-ci disposait d’atouts procéduraux qui lui permettaient de défendre sa sphère d’activité. De façon analogue, l’Assemblée nationale refusait quasi systématiquement les demandes de levée d’immunité parlementaire à l’égard des députés communistes. Ces rivalités entre les corps de l’État contribuaient à endiguer le déroulement indiscriminé de la répression anticommuniste.   

Ces dynamiques vont changer lors de la guerre d’Algérie. Face à un conflit qui bouleversait trois départements de France, la répression des attitudes antinationales se fit acharnée, souvent au-delà des limites légales, et le PCF adoucit sa stratégie de provocation politique. Il s’agit d’une ligne instable, qui se modifiait au fur et à mesure des évènements, et qui se justifiait par deux raisons : la peur d’être déclaré hors la loi, comme le Parti communiste algérien (PCA) en 1955 ; mais aussi le désir de ne pas gaspiller son capital de crédibilité « nationale », surtout sous le gouvernement de Guy Mollet entre 1956 et 1957. Cette « prudence légaliste » n’allait pas de soi et le PCF dut gérer plusieurs cas de militants qui devenaient « porteurs de valises » pour le FLN. La déstalinisation, la détente internationale et l’avènement de la nouvelle gauche remettaient en cause l’homogénéité d’un parti qui se voyait « doubler » par l’anticolonialisme gauchiste. Ce fut celui-ci, par ailleurs, qui fut la cible principale de la répression en métropole.

Officiellement, le mot d’ordre du PCF était d’opérer dans l’armée afin de délégitimer la raison d’être du conflit ; officieusement, le parti autorisait entre 1957 et 1958 la désobéissance antimilitariste et il y eut quelques dizaines de « soldats du refus » dans ses rangs. Aussi, il organisa un « pont aérien » Paris-Alger pour permettre le déplacement des avocats militants, véritables Cause Lawyers censés défendre les militants algériens réprimés. Dépourvues de la visibilité qu’avaient les affaires d’avant 1954, ces activités n’allaient pas déboucher sur l’édification d’un panthéon de héros et même la défense judiciaire des militants poursuivis fut assujettie aux exigences variables, parfois contradictoires, du parti.

Après la fin de la guerre d’Algérie, le PCF allait établir un rapport moins ambigu avec les institutions républicaines. La France s’adaptait à sa nouvelle dimension hexagonale, ce qui relevait le PCF de ses obligations anticolonialistes et des contraintes politiques qu’elles impliquaient ; les Trente Glorieuses étaient en plein essor, entraînant une baisse de la conflictualité sociale avant que les années 1968 ne montrent le visage contestataire de la Wealthy Society. La bipolarisation engendrée par l’élection directe du chef de l’État ainsi que le scrutin uninominal majoritaire à deux tours poussa le PCF à chercher des alliances et à sortir de son isolement. Sans couper son lien avec Moscou, le parti se ralliait à une conception moins antagoniste et plus pluraliste de l’État républicain, de ses institutions et de ses valeurs.

En conclusion, le livre de Vanessa Codaccioni jette une lumière originale et stimulante sur un sujet historique – le PCF et l’État – largement creusé mais loin d’être épuisé. Limiter la première partie du livre à l’analyse de l’opposition contre la guerre en Indochine aurait peut-être donné plus de symétrie au travail, en concentrant la recherche sur la stratégie anticoloniale communiste. D’autant plus que les chapitres sur la guerre de 1954-1962 offrent un contrepoint utile à ceux sur la guerre de 1946-1954, et que l’auteure souligne fréquemment les différences dans l’attitude du PCF face à ces deux conflits. À part cet aspect marginal, le livre de Codaccioni est un ouvrage remarquable qui démontre une fois de plus les vertus heuristiques de l’interdisciplinarité, en empruntant une démarche méthodologique qui harmonise la conceptualisation sociologique et le goût du détail historiographique, l’étude de la machine organisationnelle – partisane ainsi qu’étatique – et l’exploration des trajectoires individuelles et des cas biographiques.

Roberto Colozza

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  • ISSN 1954-3670