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Comptes rendus
   

Frederick Cooper, L’Afrique depuis 1940,

Paris, Éditions Payot et Rivages, 2012, 411 p.

Ouvrages | 23.09.2013 | Pierre Guillaume
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Payot et Rivages, 2012Cet ouvrage est la traduction d’un livre publié par Cambridge University Press en 2002 sous le titre Africa since 1940: The Past of the Present. Ce titre dit clairement la volonté de l’auteur de rechercher dans le passé de l’Afrique des explications de sa situation actuelle sans s’en tenir à la mauvaise gouvernance et à l’héritage colonial avec la volonté explicitée à la page 37 de « jeter un pont entre deux des divisions classiques de l’histoire de l’Afrique, entre le "colonial" et le "postcolonial", en prenant en compte, la phase dite du "colonialisme du développement" postérieure à la Première Guerre mondiale. Cette phase fut marquée par la recherche de redéfinition des liens entre colonies et métropole, la France proposant dans une logique assimilationniste une "citoyenneté d’empire" » (p. 85), tandis que les responsables britanniques ne tentèrent pas de légitimer l’empire en transformant leurs sujets en citoyens impériaux et en admettant que chaque territoire suivrait sa propre trajectoire. L’auteur utilise aussi l’expression de « colonialisme développementaliste des années 1950, rejetant l’image d’un colonialisme statique » (p. 152). Des réformes, tendant notamment à la protection sociale des travailleurs furent réelles dans les territoires anglais (Côte de l’or) et français où purent s’affirmer des syndicats, inexistantes dans les colonies belges ou portugaises.

Le caractère inéluctable d’une évolution politique inspire des mesures comme la loi-cadre Defferre de 1956, mais elle tourna court avec l’échec de l’Union française découlant du refus, en 1958, de la Guinée de Sékou Touré d’y entrer.

Le colonialisme développementaliste échoue parce qu’il se heurte à un panafricanisme venu des États-Unis, à des messianismes multiples dérivés de l’Islam comme du christianisme, ou encore à la négritude qui tous rejettent la primauté de l’État-nation à l’occidentale. Frederick Cooper est aussi frappé par l’intégration du marché des produits africains, qu’il s’agisse du cuivre ou du cacao, à des marchés mondiaux soumis à de violentes variations conjoncturelles sur lesquelles les producteurs africains n’ont aucune prise, si bien que le bilan de cette période est fait de réalisations modestes et d’échecs dévastateurs laissant les populations majoritairement paysannes découragées tandis que s’alourdit la dette des nouveaux États.

Affirmée comme une priorité par les gouvernements, la scolarisation se développe, concernant en Afrique subsaharienne 84 % des garçons et 77 % des filles en 1997 contre 54 % et 42 % en 1960. Le statut de la femme reste inférieur à celui de l’homme. Les résultats obtenus entre 1950 et 2000 ne sont pas négligeables avec, pour l’ensemble de l’Afrique subsaharienne, une espérance de vie qui passe de 40 à 52 ans, une mortalité infantile réduite de moitié et un accès à l’eau potable qui intéresse 40 % de la population contre 27 antérieurement (p. 213). Ces chiffres globaux masquent d’énormes différences avec des pays ravagés par la guerre civile comme le Rwanda, le Soudan, la Somalie, la Sierra Leone et le Congo.

L’urbanisation des populations n’apporte pas de solutions aux individus concernés alors même qu’il est évident que la paysannerie traditionnelle n’est pas non plus détentrice de solutions à une paupérisation croissante. La multiplicité des facteurs qui ont marqué l’évolution des sociétés subsahariennes depuis le milieu du XIXe siècle impose qu’il faut, pour comprendre, « dépasser le choix difficile entre les politiques défendant le marché et celles défendant l’État, entre une communauté africaine authentique et fermée sur elle-même, et son ouverture à l’économie mondiale » (p. 245).

Frederick Cooper consacre un chapitre particulièrement précieux pour le lecteur francophone qui connaît mal, à cette Afrique australe anglophone ou lusitanienne, la dernière à être touchée par la décolonisation, et il analyse les déchirements dont furent victimes Angola, Mozambique, Rhodésie devenant Zimbabwe avec, comme facteurs d’explication, la médiocrité des colonisations, l’irresponsabilité des leaders qui, à l’heure des indépendances, ne prirent en compte que leurs propres intérêts et qui furent des jouets, à l’heure de la Guerre froide, entre tenants des camps capitaliste et socialiste, comme Cuba, qui ne s’intéressèrent jamais réellement au sort des populations qu’ils manipulaient.

En 1980, l’Afrique du Sud où triomphait l’apartheid, restait un État policier, interdisant les organisations, expulsant les individus, mettant les gens en prison pour délit politique, tuant les opposants, mais riche de ses mines et de son agriculture. Devant affronter une hostilité marquée notamment pas sa mise à l’écart du Commonwealth, l’élite blanche au pouvoir, « dans un pays qui, avec ses façons brutales et racistes, a opéré une accumulation capitaliste qui dépasse tout ce qui a été accompli ailleurs sur le continent africain », en vint à faire des concessions conduisant à la sortie de prison de Mandela en 1990 et à des élections démocratiques le 27 avril 1994 qui furent un triomphe pour l’ANC (African National Congress), né dans la clandestinité.

Sur un continent dont l’histoire ignorait ce qu’était l’État-nation de modèle occidental, la décolonisation créa ce que Frederick Cooper appelle « l’État garde-barrière » (p. 289) défini par ses seules frontières héritées de la colonisation devant permettre, au bénéfice des milieux dirigeants, de contrôler la circulation des hommes et des richesses en les ponctionnant lourdement. Ce système qui alimentait des appareils d’État corrompus ne permit nulle part le progrès des populations et la démocratisation de la vie publique.

Les conclusions proposées par Cooper ne sont pas d’un optimisme débordant et, écrit-il, « les dirigeants de l’Afrique indépendante se retrouvèrent face aux mêmes contraintes ( que les colonisateurs) de sorte que leur reprise du projet de développement de la dernière période coloniale échoua également à réaliser la transformation systématique de la production et de l’échange », ce qui fait d’un sous-développement, qui a des origines beaucoup plus pesantes que les erreurs de la colonisation et que la corruption des élites postcoloniales, le mal profond du continent. Ce constat conduit l’auteur à poser des questions auxquelles il ne prétend pas donner de réponses ; il écrit : « Les expériences acquises par les Africains au cours des soixante dernières années en fondant entre eux des associations et des alliances, en imaginant de nouvelles formes d’actions religieuses, culturelles et politiques, offrent-elles des perspectives d’avenir ? » (p. 375).

Pierre Guillaume

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  • ISSN 1954-3670