Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

François Audigier, Bernard Lachaise, Sébastien Laurent (dir.), Les gaullistes. Hommes et réseaux,

Paris, Nouveau Monde éditions, 2013, 603 p.

Ouvrages | 23.09.2013 | Christine Manigand
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Nouveau Monde éditions, 2013Rendre compte d’un ouvrage aussi riche pour l’historien du politique relève de la gageure. Les meilleurs spécialistes, toutes générations confondues, se sont penchés sur ce qui était le cœur du programme de recherche Gaulhore (« Gaullistes, hommes et réseaux ») soutenu depuis 2008 par l’Agence nationale de la recherche (ANR) et conduit, depuis cette date, de main de maître par Bernard Lachaise.

L’ouvrage est issu à la fois des actes du séminaire parisien organisé à la Fondation Charles de Gaulle [1] ainsi que du colloque final de ce programme qui s’est tenu à Bordeaux du 30 novembre au 2 décembre 2011 ; pourtant à de rares exceptions près, il ne souffre pas, à certains moments, d’une baisse de qualité scientifique, ce qui est pourtant souvent la loi du genre…

Le temps était donc venu à la fois d’un bilan et d’une synthèse. C’est l’exercice qui est mené à bien dans l’introduction dont se sont chargés les trois directeurs de la publication : retracer les moments forts qui ont ponctué le déroulement du programme de recherche conformément aux canons de l’ANR. Colloques, séminaires mensuels, publications dans des revues scientifiques [2] , ouvrages collectifs sur le gaullisme, mise en ligne d’un site Internet [3]

C’est sous le double sceau du renouvellement de l’historiographie du gaullisme longtemps cantonnée à certains passages obligés et de la diversité que s’inscrit cet ouvrage.

Partant du postulat de la diversité dans le temps et dans l’espace du gaullisme incarné par ses personnalités, ses organisations, ses ramifications dans la société civile, l’ouvrage décline en six thématiques l’identité de ce phénomène, lié bien sûr avant tout à un homme d’exception, mais aussi s’éloigne de la vision un peu convenue et monolithique qui a souvent prévalu. Le gaullisme est donc appréhendé comme une famille, une nébuleuse constituée certes d’un parti (l’UNR, l’UNR-UDT, l’UD Ve, puis l’UNR et enfin le RPR), mais aussi d’organisations, de mouvements, de satellites dont la fonction de mobilisation est importante et qui pénètre par le truchement de ces différents réseaux des segments de la société civile. Un gaullisme pluriel aussi par delà les générations différentes rassemblées, les sensibilités diverses, les multiples ancrages régionaux.

La première séquence est consacrée aux organisations militantes gaullistes ou proches des gaullistes et met en valeur un versant plutôt caractéristique d’un gaullisme d’ordre à travers les Comités de défense de la République créés en 1968 et étudiés par François Audigier et le syndicat l’UNI (Nassera Mohraz), tandis que Sébastien Savin montre les évolutions du quotidien gaulliste La Nation. ll revient à Jérôme Pozzi d’analyser le renouvellement générationnel dans le passage de l’UDR au RPR et de s’interroger sur la rupture ou la captation d’héritage du gaullisme par Jacques Chirac.

La deuxième séquence, « Les figures gaullistes (individuelles et collectives) », retrace les portraits de gaullistes qui avaient moins attiré l’attention des historiens privilégiant souvent des parcours plus illustres. Le lecteur découvre ou redécouvre des sensibilités gaullistes proches, mais pas identiques, à travers la figure originale d’un Maurice Schumann (Christian Hocq), d’un Louis Joxe (Chantal Morelle) fidèle plus encore au général de Gaulle qu’à un parti, d’un Jean-Marcel Jeanneney (Éric Kocher-Marboeuf) dont le gaullisme puise à l’inspiration clémenciste ; Louis Jacquinot étudié par Julie Bour est plus « un indépendant qu’un gaulliste », Gaston Palewski et Roger Frey sortent de l’oubli historiographique grâce à Élisabeth Yverneau-Glasser et à David Valence. Jacques Foccart, le conseiller politique, l’éminence grise, étudié par Frédéric Turpin, incarne « une part d’ombre » du gaullisme.

Viennent ensuite les portraits de groupe consacrés aux sénateurs gaullistes (David Bellamy) – beaucoup moins connus que les députés –, les entourages politiques sur le long terme (Sabrina Tricaud) avec toute la difficulté de cerner cette notion, et enfin une réflexion (Floran Vadillo) sur le compagnonnage en politique et la spécificité ou non de l’usage de ce concept à la culture gaulliste.

La troisième séquence s’intéresse aux réseaux gaullistes dans la société civile. L’historien à défaut d’un corpus bien déterminé doit ici saisir des influences, des interpénétrations ou des solidarités de fait entre certains milieux et le gaullisme. C’est le cas avec des variables pour les diplomates (Matthieu Trouvé), les gouverneurs du Pacifique (Jean-Marc Regnault), certains universitaires (Emmanuelle Picard), journalistes (Christian Delporte), juristes (Pierre Allorant), acteurs de la « société du renseignement » (Sébastien Laurent) ou sportifs (Luc Robène). Beaucoup d’idées reçues entachent par exemple l’analyse des liens entre patronat et gaullisme marqués par la suspicion et les divergences. Sylvie Guillaume démontre que les clivages ne sont pas forcément ceux qu’on attendait et que les lignes de partage rassemblent plutôt les Anciens et les Modernes à l’intérieur de chacune des configurations.

Les quatrième et cinquième séquences cartographient les espaces du gaullisme en nuançant, selon les temporalités, ses implantations plus ou moins fortes : Paris étudié par Philippe Nivet, la Lorraine, terre gaulliste ? (Julie Bour), la Bretagne où Jacqueline Sainclivier démontre la pertinence de la distinction entre gaullisme présidentiel, référendaire et gaullisme partisan et enfin le Midi toulousain (Éric Chiaradia) qui demeure allergique au gaullisme. Si le gaullisme s’adapte aux couleurs régionales, il évolue aussi de 1958 à 1981 eu égard à ses rapports avec ses amis, ses alliés ou ses adversaires. Trois mises en perspective éclairent à point nommé les rapports avec les autres : avec les libéraux dans la longue durée (Gilles Richard), avec les centristes (Muriel Montero) et avec les socialistes (Noëlline Castagnez).

La dernière partie, « Les gaullistes dans le temps », dépasse les bornes chronologiques imparties en raison de l’exploration des phénomènes de mémoire : Tous gaullistes aujourd’hui ? (Jean-Louis Matharan) ou encore la mémoire de Jacques Chaban-Delmas à Bordeaux (Gwénaël Lamarque). Elle synthétise aussi le caractère évolutif du ou des gaullismes – comme de l’antigaullisme – (Mathias Bernard) à travers l’étude de sa culture politique syncrétique (Serge Berstein) ou des strates générationnelles (Jean-François Sirinelli) qui se sont succédé expliquant en partie les dilutions idéologiques lors d’un certain nombre de tournants (comme celui de 1974-1978 et de l’improbable chiraquisation du mouvement gaulliste, entreprise relatée par Annie Collovald).

Les apports, on l’aura compris, sont d’une grande richesse et à plusieurs échelles : qu’il s’agisse des personnalités, des formations ou du gaullisme dans les profondeurs de la nation consacrant ce que Thomas Wieder appelait « le gaullisme au pluriel [4]  ». Chaque lecteur, du citoyen éclairé à l’historien spécialiste peut trouver dans toutes ces entrées plaisir de la découverte et matière à réflexion sur la politique contemporaine.

Notes :

[2] À titre d’exemple : Bernard Lachaise (dir.), « Nouveaux regards sur le gaullisme et les gaullistes », Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 116, octobre-décembre 2012.

Yves Denéchère (dir.), « Gaullistes, femmes et réseaux », Histoire@Politique. Politique, culture, société, n° 17, mai-juillet 2012.

François Audigier, David Valence (dir.), « 1958-1962 : l’avènement d’un pouvoir gaulliste ? », Histoire@Politique. Politique, culture, société, n° 12, septembre-décembre 2010.

David Bellamy (dir.), « Gaullistes au Parlement sous la Ve République », Parlement(s), Revue d’histoire politique, hors-série n° 5, 2009.

[4] Thomas Wieder, Le Monde, dimanche 11-lundi 12 novembre 2012.

Christine Manigand

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  • ISSN 1954-3670