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« La valise mexicaine. Capa, Taro, Chim, trois photographes dans la guerre d’Espagne »

musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, 27 février-30 juin 2013

Expositions | 17.07.2013 | Geneviève Dreyfus-Armand
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Musée d'art et d'histoire du JudaïsmePrès de soixante-quinze ans après la fin de la guerre d’Espagne, on croyait connaître à peu près tous les documents photographiques sur ce conflit. Mais c’était compter sans leur abondance et surtout sans les aléas de l’histoire. Cette guerre civile européenne marque une véritable révolution dans l’histoire de la presse illustrée et du photojournalisme, de nombreux photographes, venus de divers pays, s’employant à en transmettre les images. La diaspora des républicains espagnols et de nombre de ceux qui se sont engagés à leurs côtés a joué aussi un grand rôle dans la dispersion des clichés. Aussi, depuis une bonne dizaine d’années, on ne cesse de retrouver des photos [1] sur cette guerre qui a eu valeur de mythe dès son époque et qui ne cesse de fasciner et de poser question sur sa nature et son issue.

Les chercheurs et le public intéressés tant par cet événement clé du XXe siècle que par l’évolution de la photographie et de la presse, sans omettre les amateurs du travail de Robert Capa – ce qui fait beaucoup de monde –, ne peuvent que louer l’initiative du musée d’Art et d’Histoire du judaïsme d’avoir organisé, à Paris, au cours de l’hiver et du printemps 2013, l’exposition « La Valise mexicaine ». Préparée par l’International Center of Photography (ICP), créé en 1974 à New York par Cornell Capa, frère du photographe, l’exposition a été présentée à New York, Barcelone, Bilbao et Madrid, puis, en 2011, lors des rencontres d’Arles.

S’engager avec un appareil photo comme arme

Paris se devait d’accueillir cette exposition, car c’est dans la capitale française que se croisent dans les années 1930 les chemins de Endre Friedmann, de Gerta Porohylle et de David Szymin. Tous trois d’origine juive, ils ont fui l’antisémitisme de leurs pays respectifs – la Hongrie, l’Allemagne et la Pologne – pour chercher refuge en France. Devenus photoreporters sous les noms de Robert Capa, Gerda Taro et Chim [2] , ils partent en Espagne « couvrir » le conflit qui, ils le pressentent, représente un enjeu décisif non seulement pour l’Espagne mais aussi pour l’Europe entière.

Gerda Taro perdra la vie à 26 ans dans un accident, écrasée par un char républicain lors de la bataille de Brunete. Capa et Chim accompagneront dans leur exil les républicains espagnols vaincus par les franquistes fortement aidés par l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste : en France, pour Capa, avec la majorité des réfugiés espagnols, et, très rapidement pour Chim, au Mexique, pays qui offre une hospitalité généreuse aux vaincus. Confronté aux lois concernant les « étrangers indésirables », Capa quitte la France en octobre 1939 en confiant son atelier et ses négatifs à son ami et tireur, Csiki Weisz. À l’approche des Allemands, ce dernier quitte la capitale pour le Sud mais, menacé par la même législation, il se préoccupe de sauver les films de Capa, qui se retrouveront entre les mains d’un général mexicain, Francisco Aguilar González, consul à Vichy [3] . Ces négatifs seront transférés au Mexique où ils attendront des décennies au fond d’un grenier ou d’une armoire. Ce n’est qu’à la fin du XXe siècle qu’un neveu du militaire informe Cornell Capa de leur existence. Fin 2007, cette inestimable découverte rejoindra les collections de l’ICP. Cette « valise », constituée en fait de trois boîtes, renferme 4 500 négatifs relatifs au travail mené par Capa, Taro et Chim en Espagne pendant la guerre. En dépit de l’espérance de Cornell Capa, aucun négatif ne correspond à la fameuse photo controversée du milicien s’effondrant après avoir été touché par une balle. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une valise et que l’adjectif mexicain ne soit que fortuit, l’ensemble est absolument passionnant.

Présentée dans un nouveau dispositif, l’exposition du MAHJ est extrêmement structurée et pédagogique. Elle donne à voir, de façon chronologique et personnalisée, en trente-deux chapitres, le travail de Chim, Taro et Capa. Consacrer des chapitres distincts aux trois photographes permet ainsi de mettre en valeur le style de chacun. Douze chapitres illustrent le travail de Chim, huit et neuf celui de Taro et Capa et trois concernent leur travail commun. Des clichés de leur ami commun Fred Stein complètent l’exposition. La présentation des planches contacts – pour la vision desquelles des loupes sont à disposition –, accompagnées de quelques agrandissements permet d’apprécier le travail des photographes, de voir leurs essais, leurs échecs, mais aussi les séquences de récit dans lesquelles s’inscrivent les clichés agrandis. La juxtaposition des pages de journaux où sont publiées les photos, comme celle des affiches où elles ont pu être reprises, est très éclairante de leur utilisation, donnant matière à réflexion. La présence de titres comme Vu, Regards, Ce soir, Weekly Illustrated ou Life, atteste de leur diffusion et de leur impact. On voit aussi comment la photo de Chim d’un meeting sur la réforme agraire, tenu à Badajoz en mai 1936, où l’on voit des visages levés et attentifs, avec une mère au centre allaitant son enfant, a pu être reprise dans une affiche célèbre évoquant un bombardement aérien.

Un catalogue, ouvrage de référence

Pour ceux qui n’ont pu voir cette belle exposition, il reste fort heureusement le très complet catalogue, portant un titre éponyme, édité par Actes Sud, qui permet d’approfondir ce que l’affluence de public ne permettait pas toujours de voir à sa guise lors de l’exposition [4] . Abondamment illustré, le premier volume est consacré à « l’histoire » : celle de la « valise mexicaine », mais aussi celle des correspondants étrangers, de la presse illustrée et de la guerre des images entre les journaux, inaugurée avec le conflit espagnol. Le processus d’identification et de traitement des 4 500 négatifs est minutieusement relaté. Une très éloquente liste chronologique des articles incluant des photos des trois reporters est jointe : la diversité des titres y apparaît, même si prédominent Ce soir et Regards, pilotés par le Parti communiste français. Très épais, le second volume est consacré aux films, identifiés et annotés, assortis de courts textes explicatifs sur des aspects moins connus de la période – comme les Regulares indigenas ou le front de Cordoue – ou des reportages spécifiques – bombardements de Madrid, vie sociale à Valence, camps d’internement français.

Désormais, les trois photographes seront mieux individualisés. L’on peut voir comment Chim s’attache à saisir, en marge des combats, les expressions des visages des paysans, des mineurs asturiens, des ouvriers catalans, des personnes déplacées ou des enfants touchés par la guerre, comme ceux des jeunes combattants pendant des pauses ou lors d’une célébration religieuse. Portraitiste sensible, Chim réalise de nombreuses photographies de personnalités politiques républicaines – de Manuel Azaña et Francisco Largo Caballero à Federico García Lorca et Dolorès Ibárruri. Même attention portée aux hommes de la Brigade Internationale Thaelmann et aux prisonniers marocains enrôlés par les rangs franquistes. Chim montre le soutien des catholiques basques à la République comme le souci des autorités pour le patrimoine culturel même religieux.

La découverte de ces négatifs permet de différencier le travail réalisé par Gerda Taro, longtemps confondu par les agences, après sa mort prématurée, avec celui de son compagnon Robert Capa. Près de 800 images négatives de Taro ont été ainsi repérées avec certitude, tels ses reportages de 1937 sur la vie à Madrid et à Valence, sur le front du Jarama, sur les combattants dans les montagnes autour de Ségovie et, enfin, sur la bataille de Brunete. Intrépide, elle effectue un reportage sur l’hôpital et la morgue de Valence. Liée affectivement à Capa, Gerda Taro travaille aussi avec lui et des photographies sont publiées ou tamponnées au dos avec la mention « Capa et Taro ». C’est le cas pour les reportages sur les tranchées autour de la Cité universitaire et Madrid après les bombardements, en février 1937, ou les funérailles du général Lukács, commandant la 12e Brigade Internationale, en juin 1937. L’estampillage « Capa et Taro » a diverses motivations, commerciales, affectives ou politiques, avec le souhait d’apparaître comme un collectif, tant le travail de chacun est étroitement lié à celui de l’autre.

Certaines de ces représentations de la guerre d’Espagne sont devenues des icônes, notamment celles de Capa, qui a mis en pratique une nouvelle manière de faire du journalisme avec des photos et l’adage : « Si tes photos ne sont pas assez bonnes, c’est que tu n’es pas assez près. » Il s’agit d’être au plus près des événements, d’être partie prenante de l’action ; dans le cas espagnol, Capa ne cache pas sa solidarité. On retrouve donc, en appréciant davantage encore son travail grâce aux bandes de négatifs retrouvées, ses reportages sur la bataille de Teruel – les soldats, les combats, les réfugiés, les prisonniers –, les fronts d’Aragon et de Catalogne. Avec, au final, la désolation de la Retirada et des camps pour « indésirables » que la France réserva à ceux qui avaient défendu une République démocratique.

Notes :

[1] Michel Lefebvre, Rémi Skoutelsky, Les Brigades internationales : images retrouvées, Paris, Seuil, 2003, 189 p. Ouvrage publié à l’occasion de l’exposition « ¡ No pasarán ! Images des Brigades internationales dans la guerre d’Espagne », présentée par la BDIC dans son Musée d’histoire contemporaine (Hôtel national des Invalides), du 27 mars au 14 juin 2003. Voir aussi l’ouvrage édité pour la même exposition : La Guerre d’Espagne, un déluge de feu et d’images, de François Fontaine (Paris, BDIC/Berg international, 2003, 255 p.).

[2] Devenu David Seymour aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale.

[3] Jusqu’en décembre 1942, la Légation du Mexique à Vichy assure seule la protection juridique des républicains espagnols réfugiés en France.

[4] La Valise mexicaine. Capa, Chim, Taro. Les négatifs retrouvés de la guerre civile espagnole, sous la direction de Cynthia Young, Arles, Actes Sud, 2011, 2 vol., 160 – 431 p. Pour une brève approche, voir l’album édité par le MAHJ et Télérama.

Geneviève Dreyfus-Armand

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  • ISSN 1954-3670