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Comptes rendus
   

Antoine de Baecque, Les duels politiques. De Danton-Robespierre à Royal-Sarkozy

Pluriel-Histoire, Hachette-Littératures, Paris 2007

Ouvrages | 29.05.2007 | Pierre Girard
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Hachette Littératures réédite heureusement Les duels politiques du prolifique Antoine de Baecque, paru une première fois en 2002. La nouvelle édition, en format de poche, comprend un nouveau chapitre, consacré à l’ultime duel de notre théâtre politique, celui qui oppose ces jours-ci Ségolène Royal à Nicolas Sarkozy.

Dans la longue préface programmatique de son livre, l’auteur définit avec précision son projet. Le duel est un type de combat politique « avec ses péripéties et ses échanges plus ou moins courtois et musclés » dont la récurrence fait « une fiction maîtresse » de la politique hexagonale, « la cérémonie politique par excellence, celle de la conquête du pouvoir » (p. 9). La démocratie républicaine hérite ainsi des pratiques de cour et d’un modèle aristocratique du combat singulier. La nature politique différente des régimes successifs, la variation des prérogatives de l’exécutif n’affectent guère cette « personnalisation du pouvoir et ses enjeux duels »(p. 12). C’est l’instauration d’une politique spectacle, d’une scène politique nationale, dès 1789, qui génère « une cérémonie du pouvoir ritualisée sous la forme omniprésente du duel ». Une cérémonie qui, à la fois anime la vie politique et la civilise. En France, depuis deux siècles, ces duels alimentent « la passion politique ». Ce livre traite des duellistes et du duel, des protagonistes et du dispositif. Il s’agit bien d’une anthropologie du politique, et pas d’une histoire des affrontements entre la gauche et la droite, ni même plus généralement des luttes pour le pouvoir. Déjà Antoine de Baecque avait déporté notre regard sur la Terreur dans La gloire et l’effroi. Sept morts sous la terreur (Grasset, 1997), comme dans l’ensemble de ses travaux sur la période révolutionnaire, selon des logiques similaires.

Le choix des duels retenus éclaire sa démarche. Maximilien Robespierre et Geoges Danton, « deux ambitions, deux idées du monde, deux politiques, deux caractères, deux corps » ouvrent le champ d’investigation d’une manière bien radicale : sur fond d’échafaud ! Mais cet affrontement fixe aussi le canevas des duels ultérieurs. Antoine de Baecque retient Napoléon III/Victor Hugo, Gambetta/Ferry, Barrès/Jaurès, Pétain/De Gaulle. À l’age de la Vème République qui institutionnalise le duel, le simplifie et l’appauvrit tout à la fois, ce seront De Gaulle/Mitterrand, Mitterrand/Giscard d’Estaing, Chirac/Jospin et enfin Royal/Sarkozy. Les duels peuvent donc être fratricides (Gambetta/Ferry, Blum/Thorez et dans une certaine mesure Barrès/Jaurès) et même parricides (Pétain/De Gaulle). On peut évidemment regretter telle ou telle absence, Thiers/Gambetta ou Clemenceau/Jaurès, plus près de nous Mendès France/Poujade, pour les plaisirs de lecture mais aussi d’intelligence dont on est ainsi privé.

La mise en scène des corps est souvent décisive dans l’affrontement. Le duel de Danton et Robespierre, mythifié dès la mort du second, est largement une politique posthume, une lutte après coup entre deux portraits psychopathologiques qui installe durablement des catégories du politique ‑ la vie face à la mort, le vice face à la vertu, la générosité face à la sécheresse, l’opportunisme face au dogmatisme. Un même contraste de style et de corps se retrouve dans un duel ni sanglant ni même violent, celui qui oppose la « triste figure » de Jules Ferry à la « faconde embrasée » de Léon Gambetta. Entre ces êtres de caricature, celui qui dévore l’adversaire contre celui dont le nez s’allonge avec le mensonge, s’opère une simplification du débat public.

Cette dimension caricaturale est déterminante dans le face à face du grand écrivain et du petit empereur, « la plus fameuse mise au tombeau d’un dirigeant de son vivant » (p. 59). Victor Hugo, ce boxeur intrépide, forge inlassablement des sobriquets pour l’histoire : Augustule, Napoléon le Petit, Badinguet, Boustrapa, revenant sans cesse au corps de l’ennemi, pour ne jamais le lâcher.

À bien des égards, les duels fratricides paraissent les plus destructeurs. L’auteur évoque avec talent l’amitié déjouée de Barrès avec Jaurès, alimentée par la fascination du premier pour le second, un moment favorisée, paradoxalement, par leur glissement aux extrêmes, rompue par l’Affaire Dreyfus. Ce duel, comme un impossible amour, se joue dans la mobilisation réciproque et symétrique sur les grands thèmes de la Belle Époque, la peine de mort et les instituteurs, la France et l’Europe. Le plus terrible dans cette catégorie est celui qui oppose Thorez à Blum, là encore plutôt que l’inverse. C’est au passage un des mérites annexes de ce livre que de rappeler que la dérive mortifère des discours n’est pas seulement, dans les années 1930, d’extrême droite. Thorez dit la haine infinie d’un parti contre un homme, rassemblée dans la brochure abjecte de février 1940, Léon Blum tel qu’il est. La sauvagerie régressive qui s’exprime là, le retour au primitif, illustrent le combat de Thorez et de l’ensemble du parti communiste contre un homme seul, bourgeois et intellectuel, et ainsi doublement singulier. Dans l’ensemble de ces portraits en duels, Pétain/De Gaulle est le moins réussi. Ce chapitre est décalé par rapport au projet du livre. Plus que leur affrontement, Antoine de Baecque analyse l’histoire de leurs relations jusqu’en juin 1940, et le transfert de légitimité de l’un à l’autre.

L’avènement concomitant de la Vème République et de la télévision transforme le duel politique. Les modalités constitutionnelles de l’élection après la réforme de 1962 et notamment la structure du second tour entérinent l’importance du duel dans la vie politique nationale, il devient officiellement la figure centrale de la vie démocratique. L’élection de 1965 inaugure donc un nouveau cycle d’affrontements, plus encore personnalisé, mais aussi re-politisé frontalement. Un combat singulier et camp contre camp. À l’issue de leur troisième bataille, en décembre 1965, après celle de 1943 à Londres, puis la condamnation du coup d’État en 1958, « De gaulle est réélu et Mitterrand a gagné » (p. 170). Beaucoup rapproche ces deux hommes que tout désormais oppose, jusqu’à sceller la figure même de l’opposition dans le nouveau régime, à la fois personnelle et politique, gauche contre droite.

Ce n’est qu’en 1974 que le débat télévisé de l’entre-deux tours devient métaphorique du duel tout entier. Les chroniques journalistiques sont d’ailleurs envahies du vocabulaire de l’escrime. Les règles de la télévision, c’est-à-dire les lois du spectacle, régissent définitivement la joute, distribuant au passage les bons et les mauvais seconds rôles. L’objectif est de faire mouche ‑ « à la fin de l’envoi, je touche ! » Sans doute l’issue de la bataille se joue-t-elle ailleurs, mais l’opinion, les observateurs et même les historiens (par ordre progressif de recul !) aiment à penser que cet affrontement en direct, à découvert, en présence, est devenu décisif. « Le monopole du cœur » de 1974, le taux de change du Mark et du Franc en 1981, le « Vous avez raison Monsieur le Premier ministre ! » de 1988 sont les bottes de Nevers des duels politiques modernes.

Antoine de Baecque analyse le déclin de la passion politique de 1995 à 2002 aussi comme la manifestation d’une faiblesse des champions. Pour lui, les seconds couteaux, les outsiders, occupent les premiers rôles, « un cousin de province » contre « un épicier en coopérative autogérée », la première image satirique à régner sur la France depuis Napoléon III contre « l’homme politique-femme de ménage » selon la définition qu’en donne François Truffaut (p. 202). Peut-être sous-estime-t-il l’évolution des médias et la propension de la télévision à l’ère du reality show à donner en spectacle Monsieur Tout le Monde ? Le duel trop poli entre des personnalités trop banales ne passionne guère.

Il pressent qu’il en ira tout autrement du duel original auquel nous venons d’assister. Il oppose les plus jeunes bretteurs depuis 1974, mais pas les moins expérimentés, une femme contre un homme, la madone des petites gens contre « le ministre des honnêtes »(p. 233). Leur capacité à incarner les idées et à faire bouger les lignes de front, leur aptitude à l’action médiatique redonnent de la vigueur à cette réelle confrontation de deux projets et de deux idées de la France. Au début du combat, quand son livre part sous la presse, il souligne leur mutuelle aptitude aux raids sur les thèmes de l’ennemi, une nouvelle forme du combat, et l’importance de la mobilisation par rejet.

Ce livre ouvre des pistes, et manque d’une conclusion. Il est né du transfert d’outils d’analyse venus d’autres sciences sociales et ayant transité par d’autres périodes historiques, comme c’est souvent le cas dans le renouvellement de l’histoire politique contemporaine ces dernières années. Le duel politique est antérieur à une logique institutionnelle et à une pression médiatique qui l’appellent et le confortent depuis les années 1960. Il est né de la constitution d’une scène politique nationale, héritier d’une tradition aristocratique mais porteur d’un investissement démocratique. La forme même, en vignettes, de cet essai suggestif, en atténue sans doute la portée historique, mais augmente les bonheurs de lecture, qui sont considérables. La politique moderne aussi compromet des rituels et des figures qui font sens et c’est un domaine que les historiens du contemporain, formés d’abord à l’analyse des textes, doivent investir sans retard. C’est aussi ce que ce livre montre.

 

Pierre Girard

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  • ISSN 1954-3670