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Comptes rendus
   

Télé Gaucho, de Michel Leclerc

Films | 24.01.2013 | Laurent Martin
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Télé Gaucho (2012) est le troisième long-métrage du réalisateur français Michel Leclerc, après J’invente rien (2006) et Le nom des gens (2010). Il ne dépare pas la série et se montre aussi déjanté, fantaisiste, désinvolte, cocasse, engagé et, disons-le d’emblée, aussi réussi que les précédents. À travers les yeux de Victor, Rastignac des années 1990, jeune provincial monté à Paris pour faire carrière dans le cinéma, nous assistons à la naissance d'une chaîne de télévision pas comme les autres, télé associative, libertaire, télé de quartier pirate, en rupture avec tous les codes esthétiques et toutes les compromissions de la télé commerciale. Celle-ci est représentée par HD1, dont toute ressemblance avec TF1 ne serait pas fortuite, et le système honni incarné par Emmanuelle Béart, ici à contre-emploi dans le rôle d'une présentatrice d'une émission misant sur la bêtise et le voyeurisme des téléspectateurs. Télé Gaucho, à l'inverse, fait le pari de l'intelligence, de l’humour et de la participation active de ceux qui la regardent... et de ceux qui la font. Autour du projet se crée un collectif qui brille davantage par l'enthousiasme que par le professionnalisme, avec, en particulier, Jean Lou (Éric Elmosnino), sympathique escroc et grande gueule anar qui veut avant tout « foutre le bordel » et ne pas se laisser récupérer par le système – au point de penser à saboter le projet quand celui-ci est menacé de réussite –, Yasmina (Maïwen), féministe et gauchiste un brin hystérique qui voit avant tout dans Télé Gaucho une arme au service de la lutte sociale, Clara (Sara Forestier), jeune fille délurée qui ne sait rien faire mais veut tout apprendre, Victor, stagiaire chez HD1 mais cameraman pour Télé Gaucho... Ils produiront leurs propres bulletins d'informations, leurs fictions, leurs parodies publicitaires, leurs interviews, leurs enquêtes (faisant un grand usage du micro-trottoir), répondant au double objectif de s'amuser aux dépens des institutions et d'éveiller les consciences. Au total, le film est à l'image de son sujet : brouillon, drôle, à gauche toute, sans se prendre trop au sérieux, jamais ennuyeux.

Michel Leclerc, pour le réaliser, s'est fondé sur sa propre expérience au sein d'une télé locale : Télé Bocal. Lancée en 1995 à l'initiative de plusieurs associations, en particulier de Shorties, association pour le court-métrage, Télé Bocal fut conçue comme une télévision de quartier, basée à Goumen Bis, dans le XXe arrondissement de Paris, lieu culturel et associatif. Télé Gaucho relate une expérience située dans le temps : entre l'époque du monopole télévisuel par les grandes chaînes, publiques et privées, et l'explosion Internet. Le milieu des années 1990 est le moment où, grâce à l'apparition des caméras légères, les caméscopes, peu coûteux et d'usage aisé, des amateurs ont pu se lancer dans l'aventure télévisuelle, sans cesser d'être en butte, comme leurs devanciers des radios pirates et de la presse alternative, aux tracasseries administratives. Cette télévision autogérée, fenêtre de liberté dans le monde des petites lucarnes, fut longtemps l'affaire exclusive de bénévoles, passant au gré des envies et des nécessités devant et derrière la caméra, contraints à la polyvalence par le manque de moyens et un fonctionnement égalitaire et communautaire, oscillant entre anarcho-démocratie et tyrannie du leader charismatique, une communauté hétéroclite mais unie par l'objectif de faire une télé « différente » de celle qui dominait le paysage audiovisuel français.

Différente, cela voulait dire : engagée aux côtés d'associations militantes (Droit Devant, Agir contre le chômage, Droit au logement) et relayant à l'antenne leurs luttes et leurs revendications ; contestant les codes télévisuels en vigueur, images bien léchées, sujets consensuels, présentateurs-bien-coiffés-et-sachant-parler-sans-bafouiller ; contestant surtout les objectifs poursuivis par ces chaînes dominantes, l'impératif commercial et le maintien de l’ordre établi, camouflés en « neutralité » et en « objectivité ». Comme la « nouvelle presse » de la première moitié et comme les radios militantes de la deuxième moitié des années 1970, cette télé revendiquait le droit de prendre parti et d'afficher des opinions – de gauche, voire d'extrême gauche – à l'écran. Télé Bocal était différente encore en ce qu'elle donnait la parole aux habitants du quartier auxquels elle s'adressait, qu'elle était participative et collaborative, jusque dans la diffusion de ses programmes puisque celle-ci donnait lieu à des réunions virant souvent à la fête de quartier. La télé comme spectacle collectif, outil de cohésion sociale et de convivialité, à rebours d'un usage dominant conduisant à l'enfermement, à la solitude et à la passivité, voilà qui en faisait – en fait toujours, elle diffuse ses programmes de 23 heures à 2 heures sur la TNT – une télévision résolument alternative.

C’est tout cela – concentré jusqu'à l'invraisemblance, parfois, par la fiction narrative – que l'on retrouve dans Télé Gaucho, avec en plus, peut-être, une réflexion plus profonde qu'il n'y paraît sur la fragilité des rêves, surtout s'ils concernent l'émancipation politique. Télé Gaucho, comme Télé Bocal, voulait changer le monde en changeant le regard, éduquer les téléspectateurs, faire la révolution par l'image. Elles n’ont pu, l'une et l'autre, tout au plus que changer ceux qui les faisaient, à l'image de Victor, qui découvrira l'amour mais aussi la déception devant les faiblesses humaines. Comment concilier l'engagement et les projets personnels, la qualité des programmes et l’égalité entre les membres du collectif, comment faire fonctionner dans la durée ce collectif alors que chacun a des idées différentes sur ce qu'il conviendrait de faire, à partir de quel degré de compromis glisse-t-on dans la compromission, ce sont toutes ces questions importantes qui sont abordées mine de rien. Sous les gags, les situations burlesques et les réparties souvent drôles, le film fait entendre la petite musique mélancolique des rêves de jeunesse qui ont passé, des demi-reniements et des illusions enfuies. Cette musique a déçu ceux des spectateurs et des critiques qui attendaient du film qu’il dénonce plus frontalement le système audiovisuel, politique et économique. Selon eux, l’humour et la tendresse désamorcent quelque peu la charge contestataire du film ; le même reproche avait été fait au Nom des gens où l'on voyait une jeune femme (Sara Forestier, déjà) tenter de convertir les électeurs de droite aux idéaux de gauche par la vertu, si l'on peut dire, de ses charmes faussement candides... On laissera les grincheux préférer les pamphlets politiques aux films doux-amers qui ne sacrifient pas la complexité des êtres et des situations à l’engagement idéologique.

Notes :

 

Laurent Martin

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  • ISSN 1954-3670