Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Eve Thérenty, Alain Vaillant (dir.), La civilisation du journal. Histoire culturelle et littéraire de la presse française au XIXe siècle,

Paris, Nouveau Monde éditions, 2011, 1762 p.

Ouvrages | 20.11.2012 | Jean-Charles Geslot
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Nouveau monde édition, 2011« Le mot de civilisation ne voyage jamais seul, écrivait Fernand Braudel, il s’accompagne immanquablement du mot de culture. » Et c’est justement dans une perspective résolument culturelle que La Civilisation du journal place son appréhension de cette figure particulière du monde des périodiques, dont l’histoire aujourd’hui largement défrichée fut longtemps politique, avant d’être aussi technique, économique et sociale. Cet ouvrage cherche à dépasser la désormais très riche et bien connue histoire de la presse pour l’engager, résolument, dans la lignée de bien d’autres travaux, sur la voie d’une double approche d’histoire culturelle et d’histoire littéraire, en proposant une synthèse complète et extrêmement utile des plus récents apports de la recherche en ce domaine.

Les deux premières parties de l’ouvrage s’avèrent relativement classiques dans leur objet comme dans leur construction. « L’exercice de la presse » (première partie) reprend une tradition historiographique qui, de L’Histoire de la presse à L’Histoire de l’édition, a fait les beaux jours de l’histoire « culturelle » première formule : celle qui consiste à commencer la description du monde de la production imprimée par le cadre politique, technique et économique qui le détermine il est vrai largement – avec ici une attention particulière au lecteur, qui a l’honneur d’inaugurer l’ouvrage, avant même le législateur, l’imprimeur ou l’investisseur. La deuxième partie (« Le mouvement de la presse ») délivre un panorama attendu, mais utile et exhaustif, des différents types de presse, dont est dressé un inventaire à la Prévert : du quotidien à la revue, en passant par les presses théâtrale, satirique, littéraire, officielle ou féminine, aucune des multiples déclinaisons du périodique n’est oubliée.

Plus novatrice est la volonté de La Civilisation du journal de vouloir, à rebours des préventions disciplinaires et des « vieilles catégories génériques » longtemps indifférentes aux formes massifiées de la culture, inscrire résolument le journal dans l’histoire littéraire, en insistant sur l’« importance littéraire du fait médiatique ». Militant pour une véritable « poétique de la presse », l’ouvrage propose un vaste panorama des modalités d’écriture du journal (c’est l’objet de la troisième partie). Celles-ci sont décrites dans les nuances de leur diversité, par une judicieuse déclinaison des fameuses « rubriques », évoquées tour à tour, qu’elles relèvent des formes les plus prestigieuses de l’écriture journalistique (l’article de fond, la critique littéraire…) ou bien, à l’inverse, des exercices perçus souvent comme les moins nobles du métier (le fait divers, la publicité, la rubrique des sports…). Les enjeux de l’écriture journalistique ainsi mis en avant sont complétés par une galerie de portraits alliant les figures les plus connues du journalisme (Rochefort, Ponson du Terrail, Veuillot…) à de grandes plumes du siècle dont la carrière journalistique constitue un pan plus ou moins bien connu de leur œuvre écrit (Sand, Gautier, Zola…). Ces trente-six figures sont quasiment toutes les symboles de cette frontière si ténue, si perméable, entre journalisme et littérature, et justifient parfaitement le projet de cette histoire littéraire du journal, qui permet de mettre en valeur le rôle majeur joué par ce dernier dans la diffusion de la littérature – ne serait-ce que par le support que son rez-de-chaussée offrit à de nombreux romans – mais aussi et surtout dans le « changement du régime de littéralité » à l’œuvre dans cette transformation des modes de médiation littéraire. La « civilisation du journal », ce n’est pas seulement une révolution dans la lecture et, au-delà, dans la réception de l’écrit, c’est aussi une transformation en profondeur des pratiques d’écriture, c’est le règne nouveau du narratif au détriment de l’argumentatif, c’est l’affirmation du rôle de la littérature dans la représentation du réel et la redéfinition de sa place dans les modes de communication humaine.

La « civilisation du journal » constitue donc un changement culturel majeur, tant dans les formes de création que de médiation et de réception. Avec la « civilisation du livre » chère à Lucien Febvre, elle constitue l’un des pans principaux de cette civilisation de l’imprimé qui s’affirme au XIXe siècle. Cette « révolution » culturelle, c’est donc notamment l’affirmation, jusqu’à son triomphe à la Belle Époque, de cette « culture de la presse » qu’explore la quatrième et dernière partie de l’ouvrage, en montrant le rôle essentiel joué par le journal dans les divers processus de médiatisation (de l’information à la vulgarisation en passant par la fabrique de l’opinion et l’alimentation du débat public). Mais la perspective dépasse ce niveau premier de l’analyse pour s’engager sur le chemin d’une approche socioculturelle à plus grande échelle. C’est presque un lieu commun de dire que le journal influence la société de la même façon qu’il est lui-même influencé par elle. L’ouvrage cependant le démontre de façon convaincante. Face à l’appréhension de la presse par les différents groupes socioculturels qui composent la société française, il est nécessaire d’envisager aussi le rôle du journal dans le processus d’affirmation de ces groupes, et des différentes identités nationales, sociales, de genre, tour à tour explorées. Face à ces systèmes de représentations nombreux, éclatés entre les différents groupes socioculturels qui constituent la nation dans sa diversité, on remarque néanmoins le processus de massification et de standardisation à l’œuvre dans le développement de la presse. C’est donc sur les complexes processus de réception que se penche l’ouvrage, qui offre là une utile synthèse sur cette épineuse question. La « civilisation du journal », description d’un moment dans l’histoire culturelle de la France, c’est aussi la civilisation par le journal, déroulement d’un processus en profondeur, beaucoup plus difficile à appréhender et à évaluer.

Résultat d’une entreprise éditoriale de grande ampleur, cet ouvrage constitue une véritable somme, qui couvre, au fil de ses 1 800 pages, tous les domaines de l’histoire de la presse et, par extension, de la culture, de la littérature, de la société. Avec ses 1350 références bibliographiques, et ses soixante et un collaborateurs issus des horizons divers de la littérature, de l’histoire (notamment culturelle), de la science politique, des sciences de l’information et de la communication, de l’histoire de l’art, il représente un effort de synthèse rendu nécessaire par l’heureuse inflation des travaux sur la question depuis plus de vingt ans et le développement d’approches nouvelles et variées. Nul doute que si le journal était un sujet de roman, La Civilisation du journal en constituerait le roman-fleuve.

Jean-Charles Geslot

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  • ISSN 1954-3670