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Comptes rendus
   

Monique Sauvage et Isabelle Veyrat-Masson, Histoire de la télévision française de 1935 à nos jours,

Paris, Nouveau Monde éditions, 2012, 402 p.

Ouvrages | 20.11.2012 | Patrick Eveno
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Nouveau monde éditions, 2012L’histoire de l’audiovisuel en France est une discipline récente : les premières thèses datent des années 1980, les premières synthèses des années 1990. Initiée et portée par Jean-Noël Jeanneney autour du séminaire de recherche qu’il dirigeait à Sciences Po, l’histoire de la radio et de la télévision a prospéré et diversifié ses axes. Des thèses de plus en plus nombreuses viennent rejoindre sur les rayons de l’Inathèque celles des pionniers (Hélène Eck, Caroline Ullmann-Mauriat, Cécile Méadel et Denis Maréchal pour la radio, Jérôme Bourdon, Isabelle Veyrat-Masson, Agnès Chauveau pour la télévision). Bien souvent noyée dans des histoires des médias généralistes ou dans des ouvrages sur la culture de masse, l’histoire de la télévision manquait d’une synthèse à la fois scientifique et grand public. C’est chose faite avec l’ouvrage de Monique Sauvage et d’Isabelle Veyrat-Masson. L’attelage est le signe que cette histoire, parce qu’elle travaille sur un objet contemporain dont nombre de témoins sont encore vivants, est en passe de faire le pont entre la mémoire et la recherche scientifique. C’est aussi le gage d’un double regard ou d’une double approche, des professionnels et des chercheurs.

L’ouvrage suit un plan logiquement chronologique divisé en cinq parties. La première, « Naissance d’un média, 1935-1958 », présente les évolutions techniques (un peu longuement) et la mise en place de la télévision comme média. À la fin des années 1950, avec moins de 10 % des ménages équipés, la télévision a commencé sa percée qui sera confirmée dans la période suivante. La deuxième partie, « Naissance d’une institution, 1959-1974 », est centrée sur la période gaulliste et sur l’emprise politique que le pouvoir fait peser sur une institution en perpétuelle mutation, parce qu’elle ne répond jamais aux desiderata des hommes politiques. L’originalité de cette partie est de montrer que les professionnels de la télévision, en dépit des pressions permanentes, inventent des émissions et des programmes, adaptent des concepts venus d’Amérique et d’Angleterre ainsi que de la radio et de la presse. C’est alors que les fondements de la télévision moderne sont mis en place. La troisième partie, « L’installation de la concurrence, 1974-1986 », traite de la décennie qui voit le pouvoir politique alléger ses contrôles en suscitant la concurrence. Il faut ici souligner la continuité, par-delà les divergences, de Valéry Giscard d’Estaing à François Mitterrand et Jacques Chirac. Continuité somme toute inévitable quand on observe l’évolution semblable de nos voisins européens. La quatrième partie, « La télévision dans le marché, 1986-2000 », décrit l’essor de la concurrence entre secteur privé et secteur public, la naissance et le développement de nouvelles chaînes et de nouveaux canaux de diffusion (câble et satellite), ainsi que l’influence de ces mutations sur les programmes. Cette période est celle du passage de la pénurie à la pléthore de l’offre de programmes télévisuels. La cinquième partie, « la télévision de l’ère numérique, années 2000 », traite du changement de dimension lié à l’arrivée de la télévision numérique terrestre (TNT), qui permet la multiplication des chaînes gratuites ou payantes. Mais elle ne peut aborder qu’incidemment les évolutions à venir liées au triomphe du web et de la mobilité : la télévision connectée et la télévision mobile. Il faut souligner un manque dans cette partie : la réforme Sarkozy de l’audiovisuel public en 2009 est évacuée d’une phrase, sans aucune analyse.

L’intérêt majeur de cette histoire de la télévision est qu’elle ne se contente pas d’une histoire institutionnelle, mais qu’elle aborde longuement tous les programmes et toutes les émissions, d’information comme de divertissement, ainsi que tous les genres et toutes les formes de « l’art de la télévision » selon l’heureuse expression de Gilles Delavaud. Elle fait également le point sur l’évolution des audiences et le rapport au public. Cet ouvrage est fort utile, on l’aura compris, tant pour les étudiants que pour les collègues historiens du contemporain. Certes, on peut remarquer de la part des auteurs, en dignes émules de Jean-Noël Jeanneney, une certaine sympathie envers le service public, au détriment du secteur privé. En effet, dans le cadre d’une histoire des industries culturelles et de la culture de masse, la distinction entre les deux secteurs apparaît comme quelque peu obsolète. Du point de vue du téléspectateur, la télévision est une : on regarde un programme, mais pas une chaîne et encore moins un « service », qu’il soit public ou privé.

Signalons à l’occasion de cette recension la publication de la thèse d’Isabelle Gaillard, La Télévision, histoire d’un objet de consommation, 1945-1985, malheureusement sans les graphiques et les tableaux qui illustraient le propos dans la thèse. Cet ouvrage est le complément du premier, pour ceux qui voudraient plonger dans une histoire économique plus matérielle, celle de l’objet poste de télévision, qui est néanmoins indispensable à la compréhension de l’histoire politique et culturelle de la télévision. Les industries culturelles, et la télévision en fait évidemment partie, sont conjointement des industries et des vecteurs de la culture de masse. Parfois, il est bon de rappeler l’importance de la matérialité dans les processus culturels.

Patrick Eveno

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  • ISSN 1954-3670