Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Jérome Pozzi, Les Mouvements gaullistes. Partis, associations et réseaux, 1958-1976,

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2011, 390 p., index, bibliog.

Ouvrages | 19.10.2012 | Odile Rudelle
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PUR, 2011Depuis ce 18 juin 1940 où le « gaulllisme » a surgi « hors de toute procédure », il aura occupé le premier rang de la scène, sans avoir trouvé de définition patentée. Au temps du Général, il a successivement été vu comme un patriotisme militaire pendant la guerre, comme un révisionnisme au temps du RPF avant d’être analysé comme un bonapartisme lorsque, revenu à l’appel des militaires d’Algérie, il inaugure les années d’exercice d’un pouvoir qui, s’opposant à l’Europe supranationale votée sous la IVe République, le fera alors taxer de nationalisme. Georges Pompidou lui-même, tout en se présentant comme le successeur « naturel », ne voyait dans le gaullisme rien de plus qu’une « attitude » qu’il s’apprêtait à enseigner à Jacques Chirac lorsque, surpris par la mort, ce dernier décida d’agir à la hussarde, s’imposant en quelques jours à Matignon puis, en quelques mois, à la tête du parti gaulliste. Ce qui redonnait toute sa vraisemblance à la définition par le bonapartisme, mais revenait aussi à négliger que le bonapartisme – le premier comme le second – ayant commencé par le coup d’état et fini par la défaite, était en dernière analyse l’exact contraire du gaullisme qui, depuis le discours de Bayeux, s’était employé à user du prestige acquis lors de la victoire, pour doter la France « d’institutions démocratiques capables de compenser par elles-mêmes les effets de notre perpétuelle effervescence politique ». Définition technique qui ne disait rien, ni des sources idéologiques d’un tel projet, ni des procédures nécessaires pour aboutir à la rédaction d’un texte constitutionnel capable de satisfaire à ces exigences, qui sont celles des temps modernes.

Ainsi s’explique que, même après la réussite d’un retour opéré avec le succès constitutionnel que l’on sait, l’Université républicaine ait continué à rester silencieuse tant sur les précédents idéologiques que sur la philosophie ultime des deux appels – le militaire et le constitutionnel –, qui non seulement avaient fini par rencontrer leur vague d’adhésion profonde, mais qui avaient aussi réussi, avec Georges Pompidou d’abord, avec Jacques Chirac ensuite, à se transformer, voire à se métamorphoser, écrit Pozzi, au point que personne n’évoque plus la « parenthèse » à refermer pour revenir aux us et coutumes d’antan. Tout ceci est connu. Mais ne veut pas dire que l’Université, silencieuse sur les origines, ait abdiqué ou chômé pendant ces longues années où thèses et colloques se sont succédés, accumulant toutes sortes de matériaux – écrits, sonores ou visuels –, tous destinés à nourrir et à approfondir la réflexion, qu’il s’agisse des dictionnaires, où se condensent le dernier état de tous ces savants travaux ou de la recherche prosopographique qui, empruntée à l’Antiquité où les textes sont limités – est une nouvelle méthode d’interrogation des données, par laquelle on espère, au-delà des premières apparences – saisir le mouvement profond d’une société soumise à un influx nouveau, encore difficile à évaluer avec les vieilles clefs idéologiques ou chronologiques. Dans le cas de la France d’aujourd’hui, celles héritées de la Révolution de 1789, toujours enseignée – et cela en dépit du combat de François Furet et de Mona Ozouf – comme une origine absolue, une rupture à valeur pédagogique, en raison de son pouvoir d’annonciation et de prédiction. Ceci dit, tout l’intérêt de l’entreprise « Gaullhore » qui, menée à bien par Bernard Lachaise, maître d’œuvre d’une équipe nationale, peut arriver sans peur ni reproches, à des conclusions prenant le contre-pied de ce qui est généralement écrit sur la « surprise » de 1958, sur l’apparition d’un personnel privé de science ou d’expérience politique, sur l’existence de ce parti de « godillots », incapable d’animer et de faire vivre le débat d’idées.

Jérome Pozzi est donc le symbole de cette nouvelle génération d’historiens qui, fasciné par la découverte de l’efficience des réseaux, va étudier les mouvements gaullistes des années 1958-1976, non seulement armé d’une immense science factuelle et biographique, mais sans peur de conclure à l’opposé de ce qui a été écrit jusqu’à ce jour, sur le parti d’inconditionnels, surgi de nulle part, incapable d’initiatives et balloté au gré des crises de violence, qui ont été le lot des années 1958-1969. Crise militaire et patriote, consécutive à une politique algérienne évoluant de la « solution la plus française » des années 1958-1960 à l’indépendance de 1962. Car Pozzi rappelle que tous les groupuscules qui, sous la IVe République, avaient continué d’œuvrer pour le retour du Général, pensaient que l’Algérie resterait dans le giron de la France, même si la formule juridique devait évoluer. Dès lors, il n’y a pas à s’étonner de voir que la crise la plus grave de la jeune UNR tourne autour de Soustelle qui, à la différence de Michel Debré entièrement dédié à la révision constitutionnelle, avait, lui, confondu son destin personnel avec le maintien de l’Algérie dans la souveraineté de la France. Si l’année 1962 reste celle de l’heureuse surprise d’un succès législatif sans pareil, remporté dans le sillage du succès du référendum introduisant l’élection du président de la République au suffrage universel, le médiocre succès de 1967 conduira, lui, vers la crise démographique, sociale et culturelle d’une Université, d’autant plus étrangère, que l’analyse prosopographique a justement montré que le personnel gaulliste, majoritairement issu des grandes écoles, l’avait fort peu fréquentée. Sauf pour Georges Pompidou qui, pur produit de la méritocratie républicaine, était fort satisfait non seulement de sa propre réussite, mais aussi de la politique de crédits votés sous son gouvernement. Hostile aux réformes, il fut donc désarçonné devant les exigences d’une jeunesse, si différente de sa génération et très indifférente aux succès qui faisaient sa fierté !

Dans ces conditions, le grand mérite de l’étude sans a priori de Jérome Pozzi est d’avoir fait comprendre que le succès des mouvements gaullistes a été leur variété, relevant d’une inventivité capable de répondre à l’imprévu, de sorte qu’à côté de la forme traditionnelle du « parti » préparant aux élections, ils surent répondre aux mouvements de rue qui demandaient une action directe, dite « spéciale ». Sans oublier que la forme du parti a toujours été récusée par un de Gaulle qui ne tolérait pas l’existence d’une structure verticale capable de lui faire concurrence. Il fallut donc imaginer des structures ad hoc – Association pour le retour dans la légalité devenue pour le « soutien du général de Gaulle », clubs pour intellectuels (dont le plus brillant sera Nouvelle frontière, animé par Jean Charbonnel et Paul-Marie de la Gorce) –, capables de devenir des sas, avant l’adhésion au parti, et toute une diversité de mouvements pour les femmes, pour la jeunesse, pour l’action ouvrière devenue la participation ou encore, et dans un autre style, le Service d’action civique (SAC) contre l’OAS ou les Comités de défense de la République pour les années 1968-1972 (CDR), etc. – Chacun de ces groupes était adapté hic et nunc, formaté pour résoudre le problème du moment : en 1958, l’urgence était de faire émerger un personnel électoral pour les législatives ; sous l’œil vigilant de Pierre Lefranc et d’Olivier Guichard, le vivier des élus locaux du RPF, survivant au travers des Républicains sociaux, révéla son efficacité ; en 1960, devant l’évolution de la politique algérienne l’Association pour le soutien du Général, formé d’inconditionnels, un temps remerciés, revient au premier rang, présidée par Pierre Lefranc qui, plus tard l’emmènera vers un intégrisme de pure nostalgie. En fait, cette existence polymorphe n’est compréhensible qu’en raison de la solidarité principielle de la France Libre, qui a engendré un réseau d’exceptionnelle fidélité. Libres d’attaches partisanes. Pierre Messmer d’abord, Yves Guéna ensuite, en sont les meilleures figures, dont Pompidou et Chirac, tous deux extérieurs à l’aventure, sauront tirer profit : quel meilleur itinéraire en effet, que celui qui va de Bir-Hakeim au cabinet de Deferre en 1956, puis à partir de 1960, du ministère de la Défense où, succédant à Pierre Guillaumat trop lié à l’Algérie française, il reste jusqu’à la démission du Général ? Absent du premier gouvernement de Chaban, Messmer crée le groupe Présence et Action du Gaullisme, qui fera figure d’intégriste, jusqu’à ce que Georges Pompidou ait la bonne idée de le réintégrer comme ministre de l’Outre-Mer, avant de l’appeler à succéder à Jacques Chaban-Delmas. Car ce dernier, loin de servir de caution gaulliste pour le Président, a voulu exister par lui-même, s’appuyant sur les syndicats et l’opinion, ralliés par un cabinet dirigé par Simon Nora et Jacques Delors, mais en oubliant l’Assemblée qu’il avait présidée pendant dix ans, alors que les députés élus en 1968, devenaient de plus en plus inquiets devant la perspective de l’échéance électorale de 1973, et d’autant que la gauche commençait à se rebâtir autour de François Mitterrand et du Programme commun.

Et ceci nous mène au cœur de la difficulté existentielle du parti gaulliste qui, en ces années d’inauguration, ne pouvait avoir d’autre raison que de soutenir une présidence de la République, dont le pouvoir « séparé » de celui des représentants, était la vraie nouveauté de la Ve République. Ce que Georges Pompidou avait compris depuis l’échec de la Libération, où il avait assisté désespéré à l’immense popularité d’un Général vainqueur, devenu brusquement impuissant devant une Assemblée élue et décidée à reprendre toute l’initiative politique. Mais le Général ne le voit pas ainsi. Il en est si loin, qu’après la révision de 1962 suivie du miraculeux succès aux législatives qui donna une majorité à la seule UNR, il se présentera au premier tour de l’élection présidentielle de 1965, sans faire la moindre campagne, laissant le champ de la télévision à ses adversaires qui, jusque-là exclus, vont évidemment bénéficier de l’effet de surprise. Ce qu’il saura rattraper en apparaissant trois fois avant le second tour. Georges Pompidou tire la leçon en réorganisant à sa main un parti dès lors affranchi de la tutelle des « barons », en introduisant les méthodes modernes de communication de « Services et méthodes » et, après les assises de Lille de l’automne 1967, en faisant place à la nouvelle génération dite des « jeunes loups ». Dès lors, l’histoire du parti gaulliste va changer : préparant la succession sous la houlette de Pompidou – et Jacques Chirac ne l’oublie pas – le parti devient une machine électorale au service du candidat présent ou à venir. Ce qui impliquait de se réconcilier avec la gauche gaulliste – en particulier l’UDT qui, autour de René Capitant et Louis Vallon –, n’avait guère appréciée les conditions du retour de 1958 et qui, au nom de la vocation sociale du gaullisme, rappelait qu’il ne pouvait se confondre avec la seule droite. Sans oublier qu’il avait été le sel des grandes heures de réformes et de rassemblement de la Libération comme de l’année 1958 !

En conclusion de cet immense travail, deux questions se posent : celle de l’échec électoral des gaullistes gauche, si appréciés du Général mais obstinément rejetés tant par le corps électoral que par la gauche officielle ; et celle de la « troisième voie » toujours recherchée à travers diverses formes de la « participation ». Mot magique, jamais vraiment défini puisque ni les syndicats ni le patronat ne sont vraiment mûrs et qu’en dernière analyse, le Général ne l’a testée qu’à l’ultime fin de sa vie : avec la réforme universitaire qui, arrivée trop tard, fut votée sans conviction par ses partisans ; et avec une révision régionale que le peuple refusa. En fait cette troisième voie, ce désir de ne pencher ni trop à droite ni trop à gauche devait venir, mais du côté où personne ne l’attendait. À savoir le Conseil constitutionnel qui, sous la présidence de Gaston Palewski, compagnon depuis 1936, allait censurer en 1971, la loi anticasseur et, au nom des principes fondamentaux de la République, rappeler que depuis 1905, le droit de s’associer avait été proclamé antérieur aux droits de sauvegarde de l’État. C’était le début d’une grande aventure, le retour inattendu d’une Justice constitutionnelle chargée de la sauvegarde des équilibres fondamentaux de la société. Elle était la conséquence de la nouvelle existence d’un pouvoir exécutif séparé qui, fondé sur le suffrage universel et affranchi de la tutelle quotidienne des représentants, allait progressivement se découvrir obligé de se soumettre à la prééminence des droits fondamentaux dont le Conseil devenait le garant. Pour les historiens, ce n’était rien d’autre que le retour du vieux droit de remontrances… mais cette fois dans un pays dont la Constitution écrite se découvrait, elle aussi, insérée dans le réseau de ses obligations internationales. On est loin du bonapartisme…

Odile Rudelle

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  • ISSN 1954-3670