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Comptes rendus
   

Galit Haddad, 1914-1919. Ceux qui protestaient,

Paris, Les Belles Lettres, 2012, 436 p.

Ouvrages | 28.09.2012 | Charles Ridel
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Les Belles Lettres, 2012Publié aux éditions Les Belles Lettres sous le titre Ceux qui protestaient, le livre de Galit Haddad illustre, une fois de plus, le regain d’intérêt qu’ont pris les refus de guerre dans l’historiographie de la Première Guerre mondiale [1] . Si la plupart des historiens des refus de guerre ont investi le territoire des pratiques, Galit Haddad décide de privilégier la dimension discursive de la protestation des soldats. À l’aide des archives du contrôle postal aux Armées, l’historienne cherche en effet à mesurer et à comprendre l’élaboration, les dynamiques temporelles, l’intensité et la nature de la contestation combattante qui émerge dans les tranchées et les cantonnements du front. Galit Haddad insiste d’abord, à juste titre[2] , sur le fait que son étude est la première à exploiter les sources du contrôle postal sur toute la durée de la guerre. C’est pourquoi « la temporalité est une dimension centrale de [son] analyse » (p. 24). Toutefois, la spécificité de la démarche réside plus dans le souci d’interroger la protestation verbale des premières lignes à l’aune de la protestation pacifiste qui émerge lentement à l’arrière. Entre ces deux discours protestataires de l’avant et de l’arrière, Galit Haddad affirme l’existence de « riches interactions » (p. 13).

L’organisation du plan de l’ouvrage reflète d’ailleurs cette approche à la fois dialectique et chronologique du discours protestataire. Cinq chapitres, pratiquement un pour chaque année du conflit [3] , se succèdent et font le point chacun leur tour sur les composantes, le niveau d’intensité et les facteurs explicatifs de la protestation à l’avant et à l’arrière. Qu’apprend-on ?

Tout d’abord que le pacifisme de l’arrière est longtemps resté résiduel et éclaté : l’article de Romain Rolland, intitulé « Au-dessus de la mêlée » et publié dans le Journal de Genève du 22-23 septembre 1914, est en effet bien esseulé dans l’atmosphère de cohésion nationale qui règne en ce début de conflit. Certes le pacifisme connaît un certain réveil au cours de l’année 1915, marquée par les dispendieuses offensives du grignotage voulu par Joffre, et les voix dissonantes se multiplient au sein des organisations syndicales ouvrières ou enseignantes ainsi que dans les milieux féministes. La lecture des parcours et des écrits de Pierre Monatte, de Sébastien Faure et des époux Mayoux présente à cet égard un vif intérêt. Toutefois les conférences de Zimmerwald en 1915 et de Kienthal en 1916 comme la révolution bolchévique et la conférence avortée de Stockholm en 1917 introduisent autant de fractures ou de nuances nouvelles parmi la protestation pacifiste de l’arrière. Le refus de la SFIO d’envoyer un délégué à la conférence de Kienthal accélère ainsi l’entrée en dissidence de trois députés socialistes : Pierre Brizon, Alexandre Leblanc et Jean-Pierre Raffin-Dugens. Au-delà de l’éclatement institutionnel et idéologique du pacifisme national et international, Galit Haddad se montre sensible aux arguments de la protestation pacifiste de l’arrière : dénonciation de la violence de guerre et « reconstruction de l’image de l’ennemi » (p. 77). Mais ces thèmes et ces impératifs se heurtent en définitive au devoir de Défense nationale largement intériorisé, quand ce n’est pas à la censure et à la répression du pouvoir, comme le montre la comparution de l’institutrice pacifiste Hélène Brion devant un conseil de guerre en 1917.

Quant à la protestation combattante, Galit Haddad affirme qu’elle suit une évolution sinusoïdale, étroitement corrélée à la conjoncture militaire et à la perception qu’ont les soldats de la durée du conflit. « Rarissime » (153) au cours des années 1914-1915, la contestation combattante émerge à la fin de l’année 1916 dans une situation tactique et stratégique sans issue et à l’approche d’un nouvel hiver. La recrudescence des lettres de découragement et de colère des soldats face aux embusqués ou aux profiteurs inquiète au plus haut point les rapporteurs du contrôle postal et le SRA (Service de Renseignement aux Armées). Certaines missives envoyées par des soldats à des pacifistes de l’arrière sont interceptées et confirment les liens de plus en plus évidents aux yeux des autorités militaires, entre les soldats et les pacifistes de l’arrière. En fait, dès la fin 1916, la crise du printemps 1917 est en « phase d’incubation » (p. 173), ce qui conduit Galit Haddad à réévaluer la portée de l’échec de l’offensive Nivelle dans la crise des mutineries. « La cristallisation du discours protestataire de 1917 serait alors indépendante de l’échec d’avril [1917] », affirme-t-elle (p. 238). Les mutineries apparaissent donc davantage comme un « cri », une « révolution régimentaire » (p. 233) au sein de laquelle il est possible de relever la parole de « non-mutins » qui dénoncent la transgression verbale et physique de leurs camarades d’unité. Pour autant, le discours protestataire ne s’éteint pas et prend même une coloration nettement pessimiste à partir des offensives allemandes de mars 1918 : la perspective d’une défaite accable de plus en plus les combattants à un moment où la résonnance des contestations de l’avant et de l’arrière n’a jamais été aussi forte depuis le début du conflit. Toutefois, dès juillet 1918, avec l’arrêt de la progression des troupes allemandes et la contre-offensive alliée, le contrôle postal enregistre un spectaculaire redressement du moral des combattants. En somme, ces variations du discours combattant montrent à quel point « la protestation des soldats fut le fruit des circonstances » (p. 366) militaires, quelles soient locales ou générales. Après l’armistice de 1918, la protestation des soldats s’élève surtout contre le retour des contraintes de la vie de caserne et les lenteurs de la démobilisation.

En conclusion, Galit Haddad affirme que les deux discours protestataires, combattant à l’avant et pacifiste à l’arrière, sont fondamentalement restés indépendants. Jamais le pacifisme idéologique n’a structuré en profondeur la protestation des premières lignes, conclusion à laquelle d’ailleurs sont parvenus avant elle d’autres historiens [4] . Néanmoins l’auteur décèle entre les deux types de protestations de « multiples croisements » (p. 385). Voilà donc une conclusion tout en nuances qui ne parvient cependant pas à dissiper complètement une impression d’hésitation.

Celle-ci apparaît notamment dans l’introduction dont on peut regretter le manque de précision conceptuelle et de didactique. Ayant pour ambition d’enrichir l’historiographie des refus, Galit Haddad considère en effet la protestation comme « toute position qui s’élève contre une chose que l’on refuse d’admettre. » (p. 27). À ce compte, la protestation combattante est profuse, permanente, omniprésente. Les combattants n’ont cessé de protester contre l’échec tactique et stratégique du haut-commandement, la durée du conflit, les embusqués, mais ils ont protesté aussi contre les rigueurs climatiques, les rats, les poux, le régime alimentaire des tranchées, l’état des cantonnements, la cherté du vin, les difficultés matérielles des familles à l’arrière, le rôle des alliés, etc. Cet écheveau protestataire ne peut donc se réduire évidemment à la seule motivation pacifiste. C’est aussi pourquoi la structure binaire (pacifisme/discours combattant) et étroitement diachronique (1914, 1915, etc.) des chapitres peut paraître aussi quelque peu répétitive. Pourquoi ne pas aborder tous ces thèmes protestataires (dont le pacifisme) et leurs facteurs explicatifs dans une sorte de typologie globale sensible à la fois aux permanences et aux mutations chronologiques ?

Se pose surtout la question du choix du contrôle postal comme source unique de la protestation combattante. Galit Haddad affirme en effet dans son introduction que les archives du contrôle postal sont une « source fiable » (p. 25). Riches, ces archives le sont sans doute, mais elles exigent également une « grande prudence méthodologique [5]  » comme l’a montré Bruno Cabanes, en raison de la médiation du contrôleur postal dans la production de l’archive : en fait, c’est lui et lui seul qui a eu accès au corpus de lettres originel. C’est sa lecture et sa sélection des passages caractéristiques et finalement son rapport qui s’intercalent entre l’historien et la source de première main aujourd’hui disparue. Il faut aussi compter avec les logiques d’autocensure de la part de scripteurs craignant l’ouverture de leurs lettres et d’éventuelles sanctions. On peut regretter également l’absence de tentative d’exploitation statistique des archives du contrôle postal à laquelle s’était livrée avec succès Annick Cochet dans son étude sur le moral des soldats en 1916 [6] . En outre, l’inconvénient majeur du contrôle postal réside dans le fait qu’il ne donne accès au discours combattant qu’à partir de 1916. Avant cette date, le contrôle postal n’est que très embryonnaire et n’a laissé à l’historien que des bribes documentaires. Pourquoi Galit Haddad affirme-t-elle en introduction être la première à exploiter les sources du contrôle postal sur toute la durée de la guerre, alors qu’elle n’en a pas les moyens matériels ? En soi, cette béance archivistique et chronologique n’est pas insurmontable mais le problème est que Galit Haddad ne la comble qu’avec un seul ouvrage, celui de Léon Werth (portant, il est vrai, sur l’année 1914-15 mais rédigé en 1917) dont le credo pacifiste est censé illustrer en creux l’absence de protestation des soldats. Il y avait peut-être d’autres moyens de dépasser cette lacune des sources, à l’aide notamment de correspondances ou de carnets de guerre rédigés quotidiennement. Combinés aux lettres du contrôle postal, ces témoignages auraient nécessairement conduit l’auteure à l’exploration des pratiques protestataires au regard desquelles l’historien est souvent obligé de réinterroger et de réinterpréter les discours.

Ces remarques faites, il faut rappeler les mérites d’un ouvrage qui offre un regard neuf et précis sur les espérances et les reconfigurations permanentes du pacifisme entre 1914-1918, tout comme ses tentatives d’interpellation auprès de la masse combattante. C’est en ce sens que Galit Haddad apporte une utile contribution à l’historiographie des refus de guerre.

Notes :

[1] Les mutineries constituent sans doute le refus de guerre le plus étudié : Guy Pedroncini, Les mutineries de 1917, Paris, PUF, 1967 ; Denis Rolland, La grève des Tranchées. Les mutineries de 1917, Paris, Éditions Imago, 2005 ; Nicolas Offenstadt (dir.), Le Chemin des Dames. De l’événement à la mémoire, Paris, Stock, 2004 ; et André Loez, 14-18. Les refus de la guerre. Une histoire des mutins, Paris, Gallimard, 2010. D’autres refus de guerre de « basse intensité » (Nicolas Offenstadt) ont été également abordés comme l’insoumission (Philippe Boulanger), les refus d’obéissance, les voies de fait (Emmanuel Saint-Fuscien, À vos ordres ! La relation d’autorité dans l’armée française de la Grande Guerre, Paris, Éditions EHESS, 2011), l’embusquage (Charles Ridel, Les Embusqués, Paris, Armand Colin, 2007).

[2] Les historiens n’ont souvent utilisé le contrôle postal que sur une séquence chronologique d’une ou deux années : Annick Cochet en 1916, André Loez en 1917, Jean Nicot en 1917-1918 et Bruno Cabanes en 1918-1919.

[3] Le chapitre 1 couvre la période 1914-1915, le chapitre 2 aborde l’année 1916, le chapitre 3 s’intéresse à l’année 1917, tandis que les deux derniers chapitres portent respectivement sur le premier et le deuxième semestre de 1918.

[4] Annick Cochet, L’opinion et le moral des soldats en 1916 d’après les archives du contrôle postal, thèse de doctorat, Paris X Nanterre, 1986 ; Jean Nicot, Les poilus ont la parole (1917-1918), Bruxelles, Éditions Complexe, 1998 ; Bruno Cabanes, La victoire endeuillée. La sortie de guerre des soldats français (1918-1920), Paris, Éditions du Seuil, 2004. 

[5] Bruno Cabanes, « Ce que dit le contrôle postal », dans Christophe Prochasson et Anne Rasmussen (dir.), Vrai et faux dans la Grande Guerre, Paris, La Découverte, 2004, p. 55-75.

[6] Annick Cochet, op. cit.

Charles Ridel

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  • ISSN 1954-3670