Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Michèle Cointet, Nouvelle histoire de Vichy,

Paris, Fayard, 2011, 797 p.

Ouvrages | 31.07.2012 | Serge Berstein
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Fayard, 2011Sans doute aucune période de l’histoire de France n’a-t-elle suscité autant de travaux et d’intérêt que les quelques années du régime de Vichy. C’est qu’au-delà des événements historiques qui les constituent, les années 1940-1944 posent aux générations qui ont suivi une multitude de problèmes qui dépassent le simple cadre de la connaissance factuelle pour convoquer dans le débat historique des problèmes de conscience et d’éthique et susciter des interrogations qui n’ont cessé de peser depuis près de trois quarts de siècle sur le destin national : comment comprendre que le traumatisme de la défaite ait pu balayer en quelques jours une culture républicaine acquise au cours de plusieurs décennies de vie démocratique ? Quelle explication au fait qu’une population ait pu, sans sourciller, adhérer à une dictature piétinant des valeurs profondément ancrées dans la société ? Que penser de l’absence de réaction, sauf de la part d’une étroite minorité, à une politique de collaboration marquée par une soumission volontaire des autorités au vainqueur, alors même qu’elles se fixaient comme objectif de préserver l’indépendance nationale ? Comment admettre la passivité de l’opinion (au moins jusqu’en 1942) face aux mesures discriminatoires frappant les juifs et d’autres catégories de la population ?

Alors qu’une abondante bibliographie et des sources toujours plus nombreuses, citées en fin de volume, témoignent de la masse de travaux qui ont examiné au fil du temps à peu près tous les aspects de cette dramatique période, Michèle Cointet qui a consacré ses recherches à ces années sombres s’est proposée de faire le point dans un ouvrage synthétique et passionnant qui met à la disposition, non seulement des historiens mais d’un large public, le résultat d’innombrables études. L’ouvrage, écrit dans un style délié et de lecture aisée, se présente comme une véritable somme dans laquelle la spécialiste se met sans cesse à la portée du lecteur en lui facilitant l’accès à la compréhension de phénomènes parfois difficiles à saisir. Mais au-delà de cet effort réussi de transmission de données scientifiques, le livre se recommande par d’autres qualités.

En premier lieu, par l’insertion de ces années dans le continuum historique. Michèle Cointet montre que le régime de Vichy ne surgit pas du néant, même si une partie des hommes qui le constituent se réclament d’une culture politique clairement réactionnaire. Elle montre (comme l’avait déjà fait Gérard Noiriel) qu’une partie de la législation de Vichy trouve son origine dans des mesures esquissées par la Troisième République finissante. De la même manière, tout ne s’arrête pas en 1944 et bien des aspects de Vichy survivront, dans les lois comme dans les esprits, à la disparition du régime. Par ailleurs, refusant tout parti pris, elle insiste sur la complexité d’un système politique qui conjugue archaïsme et modernité, oscille entre le retour à l’Ancien Régime et l’aspiration au renouvellement des structures de l’État et de la société, puise son inspiration à la fois chez Bonald, de Maistre et Maurras et sur les non-conformistes des années 1930. À cet ensemble de contradictions mises en évidence par Michèle Cointet s’ajoute celle qui oppose les intentions, parfois louables des gouvernants, et le résultat concret de leur action qui aboutit toujours à céder aux exigences du vainqueur en se préoccupant de conserver les apparences de l’indépendance nationale, fût-ce pour collaborer « volontairement » à des entreprises criminelles.

C’est d’ailleurs dans cet ensemble de contradictions que Michèle Cointet trouve le fil directeur de son ouvrage en éclairant avec un souci permanent de la précision l’évolution d’un régime qui se présente à l’origine et est considéré par l’opinion comme marqué par une volonté de redressement, de régénération, de modernisation et qui, prisonnier de son choix initial en faveur de la collaboration, s’achève en régime criminel, abandonné par une grande partie de l’opinion et voué à un discrédit mémoriel qui se renforce au fil du temps. On l’aura compris, c’est un livre majeur que nous livre Michèle Cointet avec sa nouvelle histoire de Vichy.

Serge Berstein

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  • ISSN 1954-3670