Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

François Audigier et Pascal Girard (dir.), Se battre pour ses idées. La violence militante en France des années 1920 aux années 1970,

Paris, Riveneuve éditions, 2011.

Ouvrages | 26.03.2012 | Jean-François Sirinelli
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Riveneuve éditions 2011Au fur et à mesure que le XXe siècle s’éloigne et que, en son sein, la période antérieure aux années 1960 devient mécaniquement encore plus lointaine, la discipline historique peut et doit, à leur propos, se lester d’anthropologie. Si, ainsi formulé, le constat peut surprendre, il est, en fait, parfaitement logique. Une démarche d’anthropologie historique, en effet, est fondée sur le principe d’étrangeté : on ne peut la mettre en œuvre que sur des groupes humains qui sont littéralement étrangers au chercheur par la distance géographique – c’est le cas le plus fréquent – ou chronologique. Dans ce dernier cas, l’écoulement du temps fait qu’à un moment donné, c’est la société même du chercheur qui lui devient suffisamment lointaine pour qu’il puisse adopter à son propos un protocole anthropologique. En d’autres termes, c’est ici l’éloignement du temps qui crée la distance, elle-même génératrice de l’étrangeté qui sied. Cela étant, généralement seule l’épaisseur chronologique multiséculaire met la communauté nationale à laquelle appartient le chercheur suffisamment à distance pour que celle-ci, dans sa version antérieure, devienne pour lui un « monde que nous avons perdu ». Une telle formule, que l’historien Peter Laslett appliquait dans les années l1960 au monde britannique pré-industriel, résume bien le protocole anthropologique quand il est créé par l’écoulement du temps et non par la distance géographique. Pour autant, un tel écoulement générateur d’éloignement est forcément variable dans son amplitude, et c’est là que nous retrouvons le XXe siècle d’avant les années 1970. À partir de la décennie précédente s’enclenche en France une mutation telle que la France du premier XXe siècle est vite devenue, en raison d’un tel basculement socioculturel, un monde que nous avons perdu. Il est donc des moments, dans l’histoire des communautés nationales, où l’écoulement du temps se fait au carré et où une telle accélération confère donc une distance elle aussi au carré.

Quel rapport jusqu’ici, dira-t-on, avec l’ouvrage dont il est question dans ce compte rendu ? Le long détour permet, en fait, de pointer son caractère pionnier : indépendamment de la très grande plus-value qu’il représente intrinsèquement en connaissance historique, et qui en fera vite un ouvrage de référence, il constitue un bel exemple des moissons historiographiques qui doivent lever désormais sur cette période dans une perspective anthropologique. Alors qu’une telle perspective, pour l’instant, n’était mise en œuvre, dans le meilleur des cas, que jusqu’à la Grande Guerre, le segment chronologique 1919-années 1970 devrait relever désormais des mêmes approches d’anthropologie historique. Les normes et les valeurs, notamment, qui balisent le comportement collectif et dessinent le périmètre du vivre-ensemble, doivent être étudiées dans une telle perspective. Le renouvellement de l’étude historique de cette période est à ce prix.

Bien plus, l’histoire politique doit être vivifiée par ces nouvelles approches. Si une approche culturelle du politique est maintenant bien admise et mise en œuvre, elle doit aussi s’accompagner d’une autre approche, forant encore plus profond et tentant de faire affleurer, à des fins d’explication, des structures anthropologiques, et notamment celles dont les normes et les valeurs sont le reflet. Or, sur de tels registres, la question de la violence est essentielle. Du reste, les maîtres d’œuvre de ce livre appellent à historiciser celle-ci et, pour ce faire, évoquant L. H. Nieburg, « à se référer aux catégories de la violence conformes aux normes et représentations du contexte étudié ». Il convient, à cet égard, de lire leur très belle introduction, qui devrait désormais faire référence pour les approches historiennes de la violence politique. Ce texte est d’autant plus précieux que cet objet, en France, a plutôt été analysé par d’autres sciences sociales que l’histoire, alors même qu’à l’étranger, si la logique pluridisciplinaire a été féconde, les historiens ont joué un rôle non négligeable dans cette étude. De ce fait, notent les auteurs, « bien des chantiers restent à ouvrir » par les historiens français dans ce domaine.

D’autant qu’en toile de fond ce sont aussi de beaux enjeux historiographiques qui sont présents : approche « mossienne » sur la « brutalisation des sociétés » par le trend belliqueux du premier XXe siècle, vision éliassienne d’une pacification des comportements collectifs liée aux effets de la « civilisation des mœurs ». En même temps, ce livre et ses contributeurs ont la sagesse, tout en maîtrisant parfaitement la teneur de tels enjeux, de partir de cas concrets et de les étayer par un tuf documentaire qui leur confère à la fois densité et signification. Et les maîtres d’œuvre avaient préalablement balisé le périmètre d’investigation : la violence militante, de laquelle ils parviennent à donner une définition précise, qui noue en gerbe, malgré leur diversité, les études de cas proposés.

Faute de place, on ne mentionnera pas ici chacune de ces études, et, compte tenu de la très haute tenue de chacune d’entre elles, il y aurait quelque injustice à mettre en relief les unes plutôt que les autres. On notera seulement que sur des cas apparemment déjà bien connus de l’histoire politique française – puisque, sur cette période 1919-années 1970, « la focale de l’étude a été volontairement restreinte à la vie politique française » –, l’approche choisie contribue à enrichir et, parfois, à renouveler la lecture historique que l’on en faisait jusqu’ici. Que les différents auteurs des différentes contributions ne se formalisent pas de ne pas voir celles-ci recensées et analysées ici tour à tour. C’est précisément parce que l’ensemble de ces textes constitue un livre innovant et qui fera souche que j’ai préféré rendre compte d’un tel caractère pionnier et signaler les enjeux historiographiques et épistémologique dont ce bel ouvrage se saisit et qu’il contribue à enrichir. Comme le souligne en conclusion Olivier Dard, il s’agissait bien de « s’emparer d’un objet délaissé ». Défi relevé et pari gagné.

Notes :

 

Jean-François Sirinelli

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  • ISSN 1954-3670