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Comptes rendus
   

Jean Charbonnel, Pour l’honneur du gaullisme. Contre-enquête sur un héritage, entretiens avec Laurent de Boissieu,

Paris, Riveneuve éditions, 2011, 353 p.

Ouvrages | 21.03.2012 | Jérôme Pozzi
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Riveneuve éditions, 2011Après la publication d’un ouvrage de souvenirs dont le titre évoquait à lui seul le positionnement de Jean Charbonnel au sein de sa famille politique, À la gauche du Général [1] , et d’un essai intitulé Le gaullisme en questions [2] , l’ancien député-maire de Brive récidive à travers un livre d’entretiens avec Laurent de Boissieu, journaliste au service politique du quotidien La Croix. L’un des derniers ministres encore en vie du général de Gaulle livre son témoignage sur le gaullisme, au prisme de son engagement politique et d’un itinéraire au cours duquel il a été l’acteur privilégié d’événements qui ont marqué l’histoire de la Ve République. Après avoir servi le gaullisme pendant de nombreuses années, alors que d’autres préférèrent selon lui s’en servir – à l’instar de Jacques Chirac, que « seul un amour commun de la tête de veau peut encore rapprocher » (p. 220) de l’intéressé –, Jean Charbonnel peut s’enorgueillir d’avoir toujours incarné une vigie pour l’aile sociale du gaullisme. Le sentiment du devoir accompli en servant le général de Gaulle comme secrétaire d’État aux Affaires étrangères, chargé de la Coopération (1966-1967), puis Georges Pompidou comme ministre du Développement industriel et scientifique (1972-1974), lui permet de mener cette « contre-enquête sur un héritage ». Plus qu’un simple inventaire du gaullisme, ces entretiens ont d’abord pour ambition de montrer la contemporanéité du message gaullien, que l’auteur qualifie de « véritable boussole dans la crise » (p. 7), regrettant au passage que Nicolas Sarkozy n’ait pas lu les écrits de l’homme du 18 juin avant d’accéder à la magistrature suprême. Jean Charbonnel entend extirper le gaullisme « des mythes soigneusement entretenus par bien des médias et de la gangue dans laquelle tant de faux disciples ont voulu l’enfermer » (p. 8). Ancien élève de l’École normale supérieure et de l’ENA, celui qui revendique la paternité du lanceur Ariane ne livre pas ici un témoignage aseptisé, bien au contraire. Le propos est libre et précis ; quant aux portraits qu’il dresse de ses compagnons de route, ils sont d’une justesse implacable. Ainsi, chaque terme est pesé au trébuchet et les références littéraires s’inscrivent toujours en filigrane d’un récit dont l’auteur n’a jamais oublié la rigueur de l’historien [3] , avant qu’il entame une carrière de haut fonctionnaire, puis d’homme politique. Articulé autour de six chapitres, cet ouvrage balaie l’histoire du gaullisme – et plus largement des relations que celui-ci a entretenues avec les autres forces politiques – depuis la Libération jusqu’au quinquennat de Nicolas Sarkozy.

Dans le premier chapitre (L’engagement), Jean Charbonnel évoque son adolescence au Quartier Latin et ses souvenirs de la Seconde Guerre mondiale. Après la Libération, bien que sensible aux idées du MRP, il ne rejoint pas les rangs du mouvement démocrate-chrétien. Il adhère au RPF, à l’instar d’Edmond Michelet et de Louis Terrenoire, afin de « contribuer à l’œuvre du général de Gaulle [puisqu’il n’avait] pu le faire par les armes » (p. 54). En 1958, il entre naturellement à l’Union pour la nouvelle République (UNR), même s’il se sent proche de gaullistes de gauche comme René Capitant et Louis Vallon qui créent l’Union démocratique du travail (UDT) quelques mois plus tard. Après être entré à la Cour des comptes en 1956, le retour au pouvoir du Général lui permet de participer à des cabinets ministériels comme conseiller technique, dont celui de Bernard Chenot, ministre de la Santé publique, puis de la Justice. En novembre 1962, il choisit de se lancer dans l’arène électorale et se présente à la députation dans la circonscription de Brive, où il dispose d’attaches familiales, à la demande de Jacques Baumel et avec la bénédiction d’Edmond Michelet. Avec pour suppléant le général Pierre Pouyade, ancien commandant de l’escadrille Normandie-Niemen et membre de l’UDT, Jean Charbonnel est élu député. Commence alors une longue carrière parlementaire (1962-1966 ; 1968-1972 ; 1986-1993), entrecoupée de l’exercice de fonctions ministérielles, pendant lesquelles il veille à ne jamais quitter des yeux la ville de Brive, dont il fut maire (1966-1995).

Après avoir rappelé ses débuts en politique, Jean Charbonnel met l’accent sur ce qui constitue à ses yeux les deux piliers du gaullisme, à savoir la légitimité du pouvoir, dont les racines plongent dans l’appel du 18 juin et le rassemblement des Français, dynamique consubstantielle à une certaine idée de la France. Dans la pensée gaullienne, cette volonté de rassemblement au service de la légitimité du pouvoir n’a, selon l’auteur, jamais cessé de se manifester. Ensuite, l’ancien ministre revient sur l’aventure du RPF et sur les circonstances de sa mise en sommeil. La traversée du désert, qu’il qualifie de « gaullisme souffrant », permit néanmoins de « continuer à brandir l’étendard, même s’il paraissait délavé [du] gaullisme » (p. 97). À son retour au pouvoir en 1958, l’homme du 18 juin retrouve donc des compagnons qui n’ont jamais cessé de se réclamer de lui. Les entretiens s’orientent ensuite vers les ramifications de la sensibilité des gaullistes de gauche ou gaullistes sociaux, ainsi que la création du club Nouvelle Frontière, qui devait être le pendant du club Jean-Moulin. Secrétaire général adjoint de l’UDVe puis de l’UDR (1967-1971), Jean Charbonnel avait pour mission d’entretenir des contacts réguliers avec ce rameau de la famille gaulliste, comme avec l’Union des jeunes pour le progrès (UJP), dont les cadets appréciaient l’ouverture d’esprit et le sens du dialogue. Pendant quelques années, le tandem Robert Poujade [4] -Jean Charbonnel donne à la rue de Lille un élan nouveau, même si celui-ci est quelque peu freiné par les événements de mai 1968. Le départ du général de Gaulle en avril 1969 et l’arrivée de Georges Pompidou à l’Élysée marquent l’entrée dans une période d’ « incertitude » (p. 162), même si le gaullisme est possible sans son fondateur, puisqu’il ne peut se résumer à une « aventure personnelle » et que « seule la poursuite de l’œuvre fera de l’épopée autre chose que la plus prestigieuse des parenthèses ».

L’ouvrage comporte des passages intéressants sur la question de la dérive droitière de l’UDR qui commença, selon l’auteur, dès 1969 et notamment sur la distorsion qui régnait alors entre le Premier ministre Jacques Chaban-Delmas et le groupe gaulliste de l’Assemblée nationale, ce qui explique en partie le rendez-vous présidentiel manqué du maire de Bordeaux en 1974. Dans les années 1970, Jean Charbonnel noue des contacts avec des hommes de gauche, dont François Mitterrand – qui demanda à le rencontrer entre les deux tours de l’élection présidentielle de 1974 – et Jean-Pierre Chevènement, à qui il apporta son soutien en 2002. Les relations du maire de Brive avec son homologue corrézien Jacques Chirac sont de plus en plus tendues, ce qui vaut à l’intéressé d’être congédié de l’UDR (1975), avant de rejoindre le RPR (1980) comme délégué général chargé de l’action ouvrière et professionnelle avec en ligne de mire le grand dessein de la participation. Après avoir soutenu Michel Debré à l’élection présidentielle de 1981 et Raymond Barre en 1988, Jean Charbonnel est exclu du RPR en mars 1990. La direction du RPR prend alors comme prétexte son refus de voter la motion de censure contre le gouvernement de Michel Rocard. La rupture avec Jacques Chirac – que l’auteur considère comme ayant été au centre de la dérive droitière et de la dilution de l’héritage gaulliste – dont les cicatrices ne s’étaient jamais réellement refermées depuis le « manifeste des 43 [5]  », est alors pleinement consommée. Dans ces conditions, les pages qui concernent l’ancien Président de la République sont assez acerbes, même si elles sont tout compte fait assez lucides, notamment lorsqu’on les compare à des témoignages récents [6] . Il est question des quelques omissions de Jacques Chirac dans ses Mémoires [7] et de la nature de son prétendu gaullisme, que Jean Charbonnel qualifie de « simple état d’âme, vaguement teinté de patriotisme », à mille lieues d’« un système de pensée, de volonté et d’action » (p. 223). Ainsi, « là où se situe l’imposture de Jacques Chirac, c’est de prétendre avoir mené son action en se recommandant du gaullisme, sans jamais avoir participé ni à son esprit ni à son âme » (p. 226). Même s’il lui reconnaît une « prestance incontestable et une énergie inlassable », il ne peut s’empêcher de souligner : « la capacité de Jacques Chirac à s’abstraire de la vérité ; sa propension à trahir sans remords, de Chaban à Giscard ; son talent pour utiliser les vastes moyens que lui donnait la mairie de Paris pour distribuer des emplois, vrais ou fictifs » (p. 228-229). Certes, le jugement est pour le moins abrupt, mais il ne peut se comprendre qu’à l’ombre d’une guerre de trente ans qui a sévi entre l’ancien ministre du Général et celui qui fut le Premier ministre de Valéry Giscard d’Estaing, l’homme du « Oui, mais… ».

Les deux derniers chapitres de ses entretiens (Retour à l’essentiel ? et Dans le vaste monde) permettent à l’auteur d’exposer sa perception de la présidence de Nicolas Sarkozy, en faveur duquel il avait appelé à voter en 2007, d’évoquer la crise économique que traverse la France et d’analyser les grands enjeux de la politique étrangère française. Bien qu’attaché à l’indépendance nationale, Jean Charbonnel ne peut se résigner à restreindre le gaullisme au souverainisme, ce qui peut expliquer les positions quelque peu iconoclastes de Jean Charbonnel sur la construction européenne, puisqu’il avait appelé à voter oui au traité de Maastricht (1992), avant de militer pour le non au référendum sur le traité constitutionnel européen (2005). Du quinquennat de Nicolas Sarkozy, il regrette la pratique présidentialiste des institutions et le retour de la France au sein du commandement intégré de l’OTAN, mais salue néanmoins le courage de « mener à bien des réformes trop longtemps éludées, en brisant des conservatismes souvent inscrits au fond du tempérament national » (p. 248).

Somme toute, cet ouvrage s’inscrit dans la vague des témoignages qui ont été donnés par les principaux spectateurs engagés du gaullisme de la Ve République [8] et au sein desquels il trouve une place de choix. Il apporte une pierre supplémentaire à l’édifice du renouveau de l’histoire du gaullisme [9] qu’il permet d’affiner en replaçant celui-ci dans l’horlogerie des droites. Il propose un essai d’interprétation de l’héritage gaullien, une analyse assez fine de ses héritiers, qu’ils soient considérés comme légitimes ou illégitimes, et une vision de ce que devrait être le gaullisme. Gaulliste de progrès ou gaulliste social, l’itinéraire de Jean Charbonnel incarne cette troisième voie qu’appelait de ses vœux le général de Gaulle et qu’il situait à mi-chemin entre socialisme et libéralisme. Enfin, la lecture de ce livre permet de prendre une certaine hauteur et de quitter l’espace de quelques heures une vallée embrumée par les luttes politiciennes passées ou présentes.

Notes :

[1] Jean Charbonnel, À la gauche du Général, Paris, Plon, 1996.

[2] Jean Charbonnel, Le gaullisme en questions, Paris, PUF, 2002.

[3] Jean Charbonnel, Histoire de Brive et de sa région, Toulouse, Privat, 1991 et Les légitimistes. De Chateaubriand à de Gaulle, Paris, La Table ronde, 2006.

[4] Condisciple de Jean Charbonnel à l’École normale supérieure, Robert Poujade a été secrétaire général de l’UDR (1968-1971). Élu député de la Côte-d’Or en 1967, il a été maire de Dijon de 1971 à 2001.

[5] Voir Jérôme Pozzi, « L’Appel des 43 et le mouvement gaulliste : manœuvre politique, relève générationnelle et fronde des godillots », Parlement[s]. Revue d’histoire politique, n° 7, octobre 2007, p. 109-120.

[6] Voir Robert Poujade, Avec de Gaulle et Pompidou, Paris, L’Archipel, 2011.

[7] Jacques Chirac, Mémoires, vol. 1 : Chaque pas doit être un but, Paris, Nil éditions, 2009 et vol. 2 : Le temps présidentiel, 2011.

[8] Outre les mémoires de Robert Poujade précédemment cités, voir entre autres : Pierre Lefranc, Gouverner selon de Gaulle, conversations avec Geneviève Moll, Paris, Fayard, 2008 ; Jérôme Monod, Les vagues du temps. Mémoires, Paris, Fayard, 2009 ; Yves Guéna, Mémoires d’outre-Gaulle, Paris, Flammarion, 2010 ; Charles Pasqua, Ce que je sais…, t. I : Les Atrides 1974-1988, Paris, Seuil, 2007 et t. II : Un magnifique désastre 1988-1995, Paris, Seuil, 2008 ; Edouard Balladur, Le pouvoir ne se partage pas : conversations avec François Mitterrand, Paris, Fayard, 2009.

[9] Voir entre autres, Jérôme Pozzi, Les Mouvements gaullistes. Partis, associations et réseaux 1958-1976, Rennes, PUR, 2011.

Jérôme Pozzi

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  • ISSN 1954-3670