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Comptes rendus
   

Élise Féron, Abandonner la violence, comment l’Irlande du Nord sort du conflit,

Paris, Payot, 2011.

Ouvrages | 08.03.2012 | Maurice Goldring
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Payot, 2011Le conflit nord-irlandais a été l’objet d’une bibliographie abondante qui ne s’est pas tarie avec les accords de paix de 1998. De nombreux ouvrages étudient aujourd’hui la manière dont cette région du monde est sortie de l’affrontement. Élise Féron, familière de ce conflit, fait à son tour le point dans son ouvrage Abandonner la violence. Le lecteur qui souhaitera découvrir des informations sûres y trouvera l’origine historique du conflit, les événements qui ont transformé un mouvement de désobéissance civile en guerre ouverte et une description solide des crispations identitaires, des institutions communautaires, écoles, églises, partis politiques.

L’étude d’Élise Féron montre les difficultés pour sortir de l’affrontement. Un conflit accorde aux acteurs et aux victimes une identité, une appartenance solide, des certitudes et des croyances qui permettent des émotions collectives, des grandes manifestations, des célébrations et des enterrements partagés. La paix bouscule ces sentiments construits par l’histoire et par le territoire. Les accords de paix de 1998 ne sont une victoire pour personne, mais un compromis, intrinsèquement source d’inquiétude et de mécontentements.

Un lecteur plus exigeant sera plus perplexe et se posera la question du statut de ce travail. Il est sans doute trop tôt pour faire l’histoire du conflit. Il n’est pas trop tard pour en faire la sociologie et la politique. On peut faire le point sur les recherches en cours pour indiquer les différentes pistes d’explication à partir des abondantes documentions sur le processus de paix, ou se rendre sur le terrain et mener des enquêtes à partir d’entretiens. Le livre d’Élise Féron fait tout cela sans bien choisir et flotte entre ces différents statuts. Quelques entretiens cités au chapitre 9 indiquent des enquêtes qui ne sont pas autrement exploitées.

Les débats en cours sont survolés. Pourtant, les sujets de controverse ne manquent pas, de même que les problématiques, amorcées dans cet ouvrage. Promouvoir la paix, par exemple, ne consiste pas en une simple condamnation du recours aux armes ou en la répression de la violence. La reconversion des acteurs, de ceux qui vivaient de ce conflit et tiraient profit de la violence, est un enjeu tout aussi crucial en Irlande du Nord. D’où la question centrale de la reconversion des paramilitaires.

Mais le lecteur reste parfois sur sa faim. On aurait souhaité des prises de risque, une mise en lumière des débats à la fois historiques et politiques, une position personnelle qui peine ici à se dégager. Il y a effectivement deux histoires, deux grands récits communautaires. La « vraie » n’est certainement pas une synthèse ou un compromis entre les deux. Il reste la place de l’historien et de son travail. Où se place l’auteur ?

Des questions posées ne sont pas résolues dans l’ouvrage. Sur les origines du conflit armé : Élise Féron dit que le recours aux armes s’explique par le refus des unionistes de prendre en compte les revendications des catholiques. Si l’explication tenait, le monde serait à feu et à sang. Une autre explication est souvent avancée dans la littérature spécialisée : le mouvement pour les droits civiques demandait l’égalité des droits entre catholiques et protestants, c'est-à-dire une meilleure intégration dans la démocratie britannique. Pour les unionistes extrêmes, ce mouvement était irrésistible. Au nom de leur principe même, ils devaient justice et droits des citoyens. Pour les républicains orthodoxes, ce mouvement était une aberration puisqu’il demandait l’intégration alors qu’eux demandaient l’indépendance. Pour retrouver le pouvoir, les deux nationalismes intégristes devaient prouver qu’ils avaient tous deux raison en recréant les conditions du conflit antique : les unionistes devaient prouver que derrière une plateforme démocratique se cachaient les anciens républicains qui voulaient les intégrer de force dans une Irlande catholique et nationaliste. Et les républicains devaient prouver qu’ils reprenaient le bon vieux combat en justifiant les craintes unionistes. Les premières bombes, nous l’avons appris depuis, furent posées par des loyalistes qui les attribuèrent aux républicains. Les républicains, ravis de relever un drapeau fané, s’empressèrent de ne pas démentir.

Trente années plus tard, quels sont les résultats ? Si on les évalue par rapport aux objectifs, les paramilitaires n’en ont atteint aucun : pour les républicains, réunification du pays et destruction de l’état protestant, pour les unionistes : maintien d’un état protestant pour les protestants. Mais si on modifie les objectifs, si le but était de se maintenir au pouvoir au sein de leur communauté, alors, les paramilitaires ne sont pas défaits : ils sont effectivement au pouvoir. Un pouvoir qui leur échappait : au profit de nationalistes modérés chez les catholiques, au profit d’unionistes oublieux des sacrifices des ancêtres chez les protestants. Et la répartition des victimes le confirme : la majorité des protestants ont été tués par les protestants, la majorité des catholiques ont été tués par les catholiques. Pour se maintenir ou pour parvenir au pouvoir, la voie armée était le plus court chemin. Ainsi peut s’expliquer ce paradoxe : ceux qui mettent en place les accords de paix sont ceux qui l’ont combattue avec le plus d’acharnement. Du même coup, la reconversion des paramilitaires est moins compliquée que ne le suggère l’auteur. S’ouvrent, notamment pour les paramilitaires républicains, un espace de promotion qui leur était fermé.

Autre point de discussion : les accords de paix n’ont pas fait disparaitre la violence, mais l’ont redéployée dans d’autres sphères : Élise Féron mentionne les émeutes intercommunautaires, les comportements homophobes et xénophobes. Ce redéploiement suggère à l’auteur une analogie avec la Palestine, le Kosovo, et Chypre. La comparaison est sans fondement, car la différence fondamentale tient à l’absence, dans ces régions du monde, d’accord de paix. Pas de gouvernement mixte, pas de police intercommunautaire, pas de droit de veto pour la minorité. La paix en Irlande du Nord est fragile, comme elle l’est dans d’autres régions du monde développé où les conflits sont divers, mais sans partis politiques qui émanent d’organisations armées.

Les raisons du conflit sont multiformes. La paix sera donc complexe. Il n’en reste pas moins que le drame requiert que les chercheurs hiérarchisent les différents facteurs, entre une histoire, une mémoire, une expérience et les décisions meurtrières des hommes, tout n’a pas la même importance.

Maurice Goldring

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  • ISSN 1954-3670