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Comptes rendus
   

« Renaud Jean ou la figure d’un communisme rural »

Colloques | 16.01.2012 | Jean Vigreux
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Affiche colloque Renaud Jean

Les Amis du Vieux Nérac-Éditions d’Albret et Les Amis de  Renaud Jean ont organisé conjointement les 22 et 23 octobre 2011 à Marmande (Lot-et-Garonne) un colloque consacré à la figure paysanne, mais aussi locale du communisme, Renaud Jean, à l’occasion du cinquantième anniversaire de sa mort [1] . Loin d’une célébration commémorative, même si lors des travaux du colloque, un pont de Marmande a reçu le nom du célèbre député [2] , cette rencontre a permis de repenser les enjeux de l’implantation communiste et de la naissance du PCF, mais aussi les logiques des rapports avec l’Internationale communiste, sans oublier les effets induits de la stalinisation.

Photo Pont de Marmande. Droits réservésUne vingtaine de contributions, venues d’horizons différents, sans négliger non plus les riches échanges lors des moments de discussions du colloque, ont cerné au mieux une biographie politique déjà connue grâce à l’ouvrage de Gérard Belloin [3] . La plupart des interventions ont bénéficié de fonds d’archives importants ; en premier lieu, il faut rappeler l’apport fondamental des archives du monde communiste, depuis l’ouverture des archives dites de Moscou, celles de l’Internationale communiste (du Centre et de la périphérie), mais aussi celles du PCF, sans négliger les archives traditionnelles de surveillance et le fonds privé Renaud Jean déposé aux archives départementales du Lot-et-Garonne [4] .

Le bon usage de ces archives a permis de mettre en lumière les différentes facettes de Renaud Jean, tant au sein de la jeune SFIC (Section française de l’Internationale communiste) et de la mise en place du Komintern, que dans sa région de Marmande ou des campagnes françaises qu’il a parcourues tout au long de l’entre-deux-guerres et particulièrement lors de la crise des années 1930. L’apport aussi de ces fonds a été de relever l’importance de l’écrit chez Renaud Jean (contribution d’Hubert Delpont). Grâce à une approche multi-scalaire de Marmande à Moscou, du Lot-et-Garonne au Palais-Bourbon, on mesure mieux les différentes dimensions du communisme, mais également les différents lieux de militantisme et d’action politique de Renaud Jean.

Né en 1887 et fils d’un paysan métayer de Samazan, Renaud Jean découvre comme le reste de sa génération l’horreur de la Première Guerre mondiale. Blessé au front, il garde une certaine aversion pour la guerre et rencontre sa future femme, qui le soigne lors de sa convalescence, Isabelle Mendès [5] . En 1918, il entre à la SFIO et participe en 1920 à l’adhésion à la nouvelle Internationale communiste où sa fédération du Lot-et-Garonne a su le suivre (François Ferrette). Élu à la Chambre le 19 décembre 1920, il devient le premier député communiste de France. Son ancrage rural, mais aussi ses lectures assidues en font un autodidacte qui fournit au PCF son programme agraire lors du Congrès de Marseille en 1921 ; programme qui reste intangible jusqu’en 1964 !

Un des nombreux apports du colloque est d’avoir insisté sur les enjeux du communisme aux champs, dans un pays marqué par la ruralité, qui, loin d’une vision totalement « soviétisée », a su composer avec l’héritage républicain progressiste : tant sur les mots d’ordre, les formes de mobilisation, que sur les logiques de l’action. Si Gilles Cussac a présenté les luttes des métayers landais et le rôle syndical de Renaud Jean, Rémy Pech et Claudine Wolikow ont apporté des éclairages neufs sur son action pour les vignerons et la viticulture. Renaud Jean a participé à la réconciliation des Champenois de l’Aube et de la Marne pour définir l’appellation grâce à son action au sein du Conseil paysan français qui est à l’origine de la sortie de crise des années 1930.

Ce colloque a également envisagé une carrière politique riche et importante. Tout d’abord, les interventions respectives de Claude Pennetier, Serge Wolikow, Marc Giovaninetti et Pierre Robin ont mis en exergue la figure incontournable du Komintern. Renaud Jean n’a pas eu peur de s’opposer aux différents cadres bolcheviks (on pense entre autres à ses altercations avec Trotsky), mais également son caractère bien trempé qui reste attaché aux valeurs, à ses convictions, en s’opposant aux dirigeants de son parti ; comme en 1934, lorsqu’il défend l’idée d’un rapprochement avec les forces de gauche contre la montée du fascisme. Ayant eu raison trop tôt, il est écarté de la responsabilité de la section agraire au profit de Waldeck Rochet. Toutefois, il demeure la figure paysanne du parti [6] , « le tribun des paysans » qui participe activement à la lutte contre les saisies et qui dirige La Voix paysanne. Devenu président de la Commission de l’Agriculture de la Chambre des députés qui met en œuvre, entre autres, l’Office du blé, il n’en oublie pas son rôle de syndicaliste, de militant local à la base. Jean-Paul Damaggio — en reprenant une lettre de Renaud Jean adressée au ministre de l’Agriculture du Front populaire, Georges Monnet, en août 1936 — a insisté sur cet ancrage paysan et local où le député de Marmande dénonce la nomination de notables au sein du conseil central de l’Office qui n’ont rien à voir avec l’exploitation paysanne, avec le labeur paysan. De très belles photographies projetées lors du colloque, mais également l’exposition réalisée sur Renaud Jean, ont enrichi les travaux, en soulignant les formes de militantisme, de sociabilité et de mobilisations au sein des sociétés rurales. Ce souci permanent de la défense des paysans se lit aussi par son combat pour le statut du fermage et du métayage qui ne verra le jour qu’après la Seconde Guerre mondiale, porté par son successeur à la tête de la section agraire, Waldeck Rochet.

La partie la plus novatrice du colloque concerne l’après 1945. Certes, un passage sur la période 1939-1944 a pu éclairer les enjeux de sa disgrâce. Renaud Jean a critiqué le Pacte germano-soviétique, ce qui n’entraîna pas cependant une rupture avec son parti. Il refusa la dissidence et fut condamné comme les autres députés en avril 1940, connaissant les prisons de la Santé, de Fontevrault, puis de Clairvaux. Toutefois, lors du procès, il refusa de suivre la ligne imposée par son organisation et maître Willard, assurant sa propre défense. Malgré tout, le colloque n’a pas pu apporter de réponse à son refus d’entrer en Résistance, en restant à l’écart des débats du moment ; mais peut-être que sa grande discrétion permit d’éviter à son épouse d’être inquiétée par les lois antisémites de Vichy ?

Son refus de suivre la ligne du parti le condamne à être relégué à la base et à se cantonner à des responsabilités locales, politiques et surtout syndicales ; ce qu’il accepte lors de son entrevue avec Maurice Thorez le 17 juillet 1945. Cette activité politique et syndicale après la guerre a longtemps été oubliée, voire négligée par l’historiographie ; comme si la science historique reprenait à son compte la disgrâce exigée par la direction du PCF… Ainsi Annie Burger-Roussenac a pu souligner son rôle à la tête de la FDSEA (Fédération départementale des syndicats d'exploitants agricoles) du Lot-et-Garonne.

Tout au long des travaux, une appréciation de Maurice Thorez sur Renaud Jean, en date de 1943, a été reprise par les différents participants, qui ont su l’analyser, la décortiquer :

« D’origine paysanne est demeuré en fait en marge du Parti. Il ne s’est jamais assimilé la doctrine, la politique du Parti et de l’Internationale. Fut toujours en opposition avec la ligne du Parti, en 1922 (à propos du front unique) ; en 1925 (problème de réorganisation et de bolchevisation du Parti) ; en 1927-1928 (classe contre classe) ; en 1934 (seul avec Jerram à soutenir Doriot dans le Comité central) ; et enfin en 1939 s’est élevé violemment contre le Pacte germano-soviétique et la politique du Parti et de l’IC (sans compter son désaccord permanent avec la politique agraire de l’Internationale) […] »

Cette rencontre de Marmande fut l’occasion également de redécouvrir La Terre, organe que le PCF lance en 1937 pour le monde paysan sous la direction de Waldeck Rochet. Renaud Jean doit sacrifier, à contrecœur La Voix paysanne, mais il accepte et publie jusqu’à la guerre différents articles dans ce nouvel organe à diffusion plus large. En marge du colloque, la diffusion du film Farrebique de Georges Rouquier a replongé les participants dans un passé à la fois proche et lointain afin de repenser les enjeux du monde rural. L’immersion dans la ruralité a été prolongée par un débat, associant responsables syndicaux et politiques où un journaliste de La Terre, des syndicalistes du MODEF (Mouvement de défense des exploitants familiaux), de la Confédération paysanne, mais aussi de représentants des CUMA (Coopératives d’utilisation du matériel agricole) ont proposé de relier ce passé au présent, en évoquant l’importance d’une agriculture paysanne…

 

Notes :

Les Amis du Vieux Nérac-Éditions d’Albret et Les Amis de Renaud Jean ont organisé conjointement les 22 et 23 octobre 2011 à Marmande (Lot-et-Garonne) un colloque consacré à la figure paysanne, mais aussi locale du communisme, Renaud Jean, à l’occasion du cinquantième anniversaire de sa mort [1] . Loin d’une célébration commémorative, même si lors des travaux du colloque, un pont de Marmande a reçu le nom du célèbre député [2] , cette rencontre a permis de repenser les enjeux de l’implantation communiste et de la naissance du PCF, mais aussi les logiques des rapports avec l’Internationale communiste, sans oublier les effets induits de la stalinisation.

Une vingtaine de contributions, venues d’horizons différents, sans négliger non plus les riches échanges lors des moments de discussions du colloque, ont cerné au mieux une biographie politique déjà connue grâce à l’ouvrage de Gérard Belloin [3] . La plupart des interventions ont bénéficié de fonds d’archives importants ; en premier lieu, il faut rappeler l’apport fondamental des archives du monde communiste, depuis l’ouverture des archives dites de Moscou, celles de l’Internationale communiste (du Centre et de la périphérie), mais aussi celles du PCF, sans négliger les archives traditionnelles de surveillance et le fonds privé Renaud Jean déposé aux archives départementales du Lot-et-Garonne [4] .

Le bon usage de ces archives a permis de mettre en lumière les différentes facettes de Renaud Jean, tant au sein de la jeune SFIC (Section française de l’Internationale communiste) et de la mise en place du Komintern, que dans sa région de Marmande ou des campagnes françaises qu’il a parcourues tout au long de l’entre-deux-guerres et particulièrement lors de la crise des années 1930. L’apport aussi de ces fonds a été de relever l’importance de l’écrit chez Renaud Jean (contribution d’Hubert Delpont). Grâce à une approche multi-scalaire de Marmande à Moscou, du Lot-et-Garonne au Palais-Bourbon, on mesure mieux les différentes dimensions du communisme, mais également les différents lieux de militantisme et d’action politique de Renaud Jean.

Né en 1887 et fils d’un paysan métayer de Samazan, Renaud Jean découvre comme le reste de sa génération l’horreur de la Première Guerre mondiale. Blessé au front, il garde une certaine aversion pour la guerre et rencontre sa future femme, qui le soigne lors de sa convalescence, Isabelle Mendès [5] . En 1918, il entre à la SFIO et participe en 1920 à l’adhésion à la nouvelle Internationale communiste où sa fédération du Lot-et-Garonne a su le suivre (François Ferrette). Élu à la Chambre le 19 décembre 1920, il devient le premier député communiste de France. Son ancrage rural, mais aussi ses lectures assidues en font un autodidacte qui fournit au PCF son programme agraire lors du Congrès de Marseille en 1921 ; programme qui reste intangible jusqu’en 1964 !

Un des nombreux apports du colloque est d’avoir insisté sur les enjeux du communisme aux champs, dans un pays marqué par la ruralité, qui, loin d’une vision totalement « soviétisée », a su composer avec l’héritage républicain progressiste : tant sur les mots d’ordre, les formes de mobilisation, que sur les logiques de l’action. Si Gilles Cussac a présenté les luttes des métayers landais et le rôle syndical de Renaud Jean, Rémy Pech et Claudine Wolikow ont apporté des éclairages neufs sur son action pour les vignerons et la viticulture. Renaud Jean a participé à la réconciliation des Champenois de l’Aube et de la Marne pour définir l’appellation grâce à son action au sein du Conseil paysan français qui est à l’origine de la sortie de crise des années 1930.

Ce colloque a également envisagé une carrière politique riche et importante. Tout d’abord, les interventions respectives de Claude Pennetier, Serge Wolikow, Marc Giovaninetti et Pierre Robin ont mis en exergue la figure incontournable du Komintern. Renaud Jean n’a pas eu peur de s’opposer aux différents cadres bolcheviks (on pense entre autres à ses altercations avec Trotsky), mais également son caractère bien trempé qui reste attaché aux valeurs, à ses convictions, en s’opposant aux dirigeants de son parti ; comme en 1934, lorsqu’il défend l’idée d’un rapprochement avec les forces de gauche contre la montée du fascisme. Ayant eu raison trop tôt, il est écarté de la responsabilité de la section agraire au profit de Waldeck Rochet. Toutefois, il demeure la figure paysanne du parti [6] , « le tribun des paysans » qui participe activement à la lutte contre les saisies et qui dirige La Voix paysanne. Devenu président de la Commission de l’Agriculture de la Chambre des députés qui met en œuvre, entre autres, l’Office du blé, il n’en oublie pas son rôle de syndicaliste, de militant local à la base. Jean-Paul Damaggio — en reprenant une lettre de Renaud Jean adressée au ministre de l’Agriculture du Front populaire, Georges Monnet, en août 1936 — a insisté sur cet ancrage paysan et local où le député de Marmande dénonce la nomination de notables au sein du conseil central de l’Office qui n’ont rien à voir avec l’exploitation paysanne, avec le labeur paysan. De très belles photographies projetées lors du colloque, mais également l’exposition réalisée sur Renaud Jean, ont enrichi les travaux, en soulignant les formes de militantisme, de sociabilité et de mobilisations au sein des sociétés rurales. Ce souci permanent de la défense des paysans se lit aussi par son combat pour le statut du fermage et du métayage qui ne verra le jour qu’après la Seconde Guerre mondiale, porté par son successeur à la tête de la section agraire, Waldeck Rochet.

La partie la plus novatrice du colloque concerne l’après 1945. Certes, un passage sur la période 1939-1944 a pu éclairer les enjeux de sa disgrâce. Renaud Jean a critiqué le Pacte germano-soviétique, ce qui n’entraîna pas cependant une rupture avec son parti. Il refusa la dissidence et fut condamné comme les autres députés en avril 1940, connaissant les prisons de la Santé, de Fontevrault, puis de Clairvaux. Toutefois, lors du procès, il refusa de suivre la ligne imposée par son organisation et maître Willard, assurant sa propre défense. Malgré tout, le colloque n’a pas pu apporter de réponse à son refus d’entrer en Résistance, en restant à l’écart des débats du moment ; mais peut-être que sa grande discrétion permit d’éviter à son épouse d’être inquiétée par les lois antisémites de Vichy ?

Son refus de suivre la ligne du parti le condamne à être relégué à la base et à se cantonner à des responsabilités locales, politiques et surtout syndicales ; ce qu’il accepte lors de son entrevue avec Maurice Thorez le 17 juillet 1945. Cette activité politique et syndicale après la guerre a longtemps été oubliée, voire négligée par l’historiographie ; comme si la science historique reprenait à son compte la disgrâce exigée par la direction du PCF… Ainsi Annie Burger-Roussenac a pu souligner son rôle à la tête de la FDSEA (Fédération départementale des syndicats d'exploitants agricoles) du Lot-et-Garonne.

Tout au long des travaux, une appréciation de Maurice Thorez sur Renaud Jean, en date de 1943, a été reprise par les différents participants, qui ont su l’analyser, la décortiquer :

« D’origine paysanne est demeuré en fait en marge du Parti. Il ne s’est jamais assimilé la doctrine, la politique du Parti et de l’Internationale. Fut toujours en opposition avec la ligne du Parti, en 1922 (à propos du front unique) ; en 1925 (problème de réorganisation et de bolchevisation du Parti) ; en 1927-1928 (classe contre classe) ; en 1934 (seul avec Jerram à soutenir Doriot dans le Comité central) ; et enfin en 1939 s’est élevé violemment contre le Pacte germano-soviétique et la politique du Parti et de l’IC (sans compter son désaccord permanent avec la politique agraire de l’Internationale) […] »

Cette rencontre de Marmande fut l’occasion également de redécouvrir La Terre, organe que le PCF lance en 1937 pour le monde paysan sous la direction de Waldeck Rochet. Renaud Jean doit sacrifier, à contrecœur La Voix paysanne, mais il accepte et publie jusqu’à la guerre différents articles dans ce nouvel organe à diffusion plus large. En marge du colloque, la diffusion du film Farrebique de Georges Rouquier a replongé les participants dans un passé à la fois proche et lointain afin de repenser les enjeux du monde rural. L’immersion dans la ruralité a été prolongée par un débat, associant responsables syndicaux et politiques où un journaliste de La Terre, des syndicalistes du MODEF (Mouvement de défense des exploitants familiaux), de la Confédération paysanne, mais aussi de représentants des CUMA (Coopératives d’utilisation du matériel agricole) ont proposé de relier ce passé au présent, en évoquant l’importance d’une agriculture paysanne…

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  • ISSN 1954-3670