Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

« URSS : fin de parti(e). Les années perestroïka (1985-1991) »

Expositions | 16.01.2012 | Michel Nazet
  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

Vingt ans après la disparition de l’URSS, une exposition (2 décembre 2011-26 février 2012) sur les conditions de cette dernière s’imposait d’autant plus, qu’ironie de l’histoire, un nouveau vent de contestation et d’aspiration à plus de démocratie semble se lever en Russie.

Ce sont ainsi deux cents documents issus du fonds France-URSS de la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC), mais aussi du musée d’histoire politique de Saint-Pétersbourg, de la Bibliothèque historique d’État de Moscou, de l’association Memorial qui sont rassemblés et qui mêlent affiches, photographies de presse, vidéos, journaux soviétiques, presse informelle, lettres de particuliers aux dirigeants…

Présentés dans une scénographie originale, celle d’un échiquier sur lequel se joue une partie entre un pouvoir souhaitant une réforme maîtrisée et une société s’engageant dans toutes les brèches de liberté, ils donnent à voir quelques-uns des aspects les plus marquants de la période qui s’étend de l’élection de Mikhaïl Gorbatchev au poste de secrétaire général du PCUS le 11 mars 1985 jusqu’au putsch manqué d’août 1991 et la fin (provisoire) du PCUS, prélude de la démission le 25 décembre 1991 de Mikhaïl Gorbatchev de son poste de président de l’URSS.

Les temps forts de la Perestroïka, qui en fait est loin d’être une histoire linéaire et logique, servent de fil rouge à l’exposition. Avec un peu de recul ressortent cependant la déstructuration des lignes de force du pays ainsi que l’ouverture d’un espace public occupé par de nouveaux enjeux et des acteurs foisonnants. Les deux phénomènes vont conduire par un effet d’interaction à une fin de parti(e) à la fois pour l’URSS et pour un parti communiste qui avait prétendu en être le guide sinon l’incarnation.

Le déroulement des années perestroïka

La perestroïka y est déclinée en trois grandes séquences : le « temps des réformes » initié par « la loi sèche » de mai 1985 [1] , le « temps des révélations » ouvert par la catastrophe de Tchernobyl du 26 avril 1986, le « temps des révolutions » enfin avec les premières élections semi-libres au Congrès des députés du peuple du printemps 1989.

Première étape de la perestroïka, le « temps des réformes » illustré par l’importante campagne d’affichage de l’époque est encore, dans la tradition soviétique brejnévienne, une réforme économique venue d’en haut, conçue et voulue par les dirigeants soviétiques pour mettre l’URSS à l’heure de la modernité occidentale et relancer la dynamique du système soviétique. Si sur le fond la continuité et le conservatisme restent de rigueur, le changement est toutefois perceptible d’abord dans la forme et la scénographie des discours avec des dirigeants désormais souriants et plus accessibles. Leur apparente décontraction gagne peu à peu la rue et la vie quotidienne russe comme le montrent les photographies de l’époque.

Seconde étape, le « temps des révélations » est celui de la glasnost d’abord voulue par Gorbatchev pour obliger l’appareil du PCUS à exécuter les réformes. Les failles du régime présentes et passées sont désormais dévoilées au nom d’une transparence préconisée par les dirigeants qui se traduit par une quasi-disparition de la censure et une liberté de ton des médias inusitée en URSS. En contrepoint, la levée des tabous politiques et sociaux, la reconnaissance des fléaux de toutes natures qui s’abattent sur l’URSS (explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl [2] , épidémie de sida jusqu’alors niée parce que considérée comme un symbole de la décadence bourgeoise, tremblement de terre en Arménie, retrait des troupes d’Afghanistan) alimentent un évident pessimisme sur les tares et les turpitudes du régime, sur l’état de l’écologie, de l’armée, sur une vie quotidienne aussi, faite de pénuries à l’image du tutu de cette danseuse de ballet constitué de tickets de rationnement pour des produits de consommation courante.

Troisième étape, le « temps des révolutions » qui commence avec les élections au Congrès des députés du peuple et s’achève avec la chute de Gorbatchev. Il s’agit là d’un véritable foisonnement où sont évoqués pêle-mêle la libération de la parole et l’émergence d’un nouvel esprit public, le retour du religieux, la métamorphose de la presse, les apprentissages du pluralisme avec l’élection pour la première session du nouveau congrès du peuple de l’URSS…

C’est bien le temps d’une démocratisation et de l’instauration d’un véritable débat politique qui aboutit au renouvellement des instances dirigeantes, mais aussi à la déroute du parti communiste. C’est aussi celui du mécontentement social (lettres de doléances de particuliers à Mikhaïl Gorbatchev et photos des grèves des mineurs du Kouzbass) et de la sécession d’une partie des républiques fédérées (affiches et des documents sur les revendications d’indépendance en Ukraine et en Arménie). Cette dernière débouche sur la tentative de putsch d’août 1991, la séquestration controversée de Gorbatchev à Foros (avec une vidéo amateur d’un discours de Gorbatchev enregistrée par ses proches le 20 août 1991), et enfin la prise de pouvoir par Boris Eltsine des 23 et 24 août qui sonne la fin de l’URSS.

De quelques grands facteurs du délitement de l’URSS : le déclassement de l’Armée rouge, l’ouverture d’un véritable espace public à nouveaux enjeux et acteurs

Comme le montre encore une grande affiche, l’Armée rouge, victorieuse lors de la Grande guerre patriotique et instrument de contrôle du Grand frère soviétique sur les membres du pacte de Varsovie, symbolisait sur le plan intérieur un pouvoir assez largement militarisé dans ses représentations et incarnait la force et l’unité du pays ainsi que la parité stratégique avec les États-Unis.

La décision du retrait d’Afghanistan (1988) où les Soviétiques ont perdu 15 000 hommes et ont eu 50 000 blessés a bien provoqué un sentiment de défaite dans le pays. Les transformations de l’iconographie montrent le travail de sape qui a pu s’opérer dans l’opinion : à l’esthétique militariste et glorieuse du réalisme soviétique succède l’image d’une armée amoindrie, démoralisée et désorganisée dont les officiers vont bientôt renouer avec leur identité nationale.

L’exposition montre encore comment les élections des députés du peuple de l’URSS (mars 1989) et de la Russie (mars 1990) ont entraîné une profonde recomposition de l’espace politique soviétique avec l’apparition d’une floraison de plusieurs milliers de petits clubs informels de type associatifs, embryons de société civile à l’image de la société historique et éducative Memorial qui naît en janvier 1989 et dont Andreï Sakharov devint le premier président, ou encore de ces syndicats libres comme le syndicat indépendant des mineurs. Toutes ces formations ont d’abord servi de forces d’appoint aux réformateurs proches de Gorbatchev avant de basculer dans l’opposition frontale et, après mars 1990, de soutenir Eltsine.

Les médias connurent aussi, et c’est l’un des mérites de l’exposition de le montrer, un extraordinaire foisonnement avec de nouvelles émissions comme Point de vue, 600 secondes, La Cinquième roue qui multiplient les reportages politiques et sociaux. À la même époque naquit aussi une presse informelle extraordinairement éclectique et diverse, souvent sous la forme de tracts et de feuilles ronéotées avant de se professionnaliser et se politiser progressivement.

Enfin, le retour du religieux dans l’espace public soviétique est sans doute l’un des faits les plus marquants en rupture avec la période précédente. Il se produisit en juin 1988 avec la célébration autorisée du Millénaire de la christianisation de la Russie où l’État s’associa à la manifestation. La population, qui en déduisit que la religion n’était plus interdite, se précipita dans les églises et monastères, comme le montre cette remarquable couverture d’Ogoniok de novembre 1991 où un Christ en croix oblitère la trilogie soviétique Marx-Engels-Lénine.

On l’aura compris, la mécanique, qui allait conduire à des issues qui n’ont en fait été ni voulues ni programmées, était en place. Ainsi, c’est la préparation de la XIXe conférence du PCUS, puis les élections au Congrès des députés du peuple de l’URSS au printemps 1989 avant les premières élections pluralistes dans les Soviets suprêmes des républiques fédérées en 1990 qui furent à l’origine de l’émergence des mouvements porteurs de revendications écolo-nationales qui devinrent l’axe central des nouvelles coalitions gouvernementales.

Par la suite, ces élections débouchèrent ainsi sur la parade des souverainetés de l’hiver 1989-1990, sur l’affaiblissement de Mikhaïl Gorbatchev et sur une intervention des forces spéciales russes contre la tour de radiodiffusion de Vilnius en janvier 1991 qui va le décrédibiliser aussi bien auprès des dirigeants des républiques que des conservateurs moscovites partisans de la mise en œuvre de moyens encore plus radicaux pour rétablir l’ordre… avec pour conséquence le putsch du 19 août 1991, la réaction de Boris Eltsine qui le fait échouer, le retour de Gorbatchev depuis Foros et sa démission… Il n’en reste pas moins que l’exposition ne traite qu’en filigrane les raisons profondes qui ont entraîné la chute de Gorbatchev, à savoir une incapacité à résoudre les problèmes économiques [3] qui va l’entraîner dans une spirale infernale accélérée par un Eltsine dont le sort, en d’autres temps, aurait sans doute été réglé de façon radicale [4]

À partir de là, il serait quelque peu factice, – ce que la plupart des médias n’ont pu s’empêcher de faire –, de comparer la Russie effervescente et aspirant à la liberté de l’époque de la perestroïka, avec celle de Vladimir Poutine et de Dimitri Medvedev aujourd’hui dont pourtant les maîtres mots de nation et d’orthodoxie sont directement hérités de la période. La Russie a en effet connu ensuite une décennie de ruptures profondes qui peuvent expliquer à la fois la nostalgie de la puissance perdue et l’aspiration – au moins provisoire – de la population au retour, dans les années 2000, d’un pouvoir certes autoritaire mais autorisant ces dernières années une – relative – prospérité. Il n’en reste pas moins que la perestroïka a sans doute semé des germes qui font que la partie en ce qui la concerne n’est (sans doute) pas terminée.

Notes :

[1] Loi visant à diminuer l’alcoolisme au travail, le prix des boissons alcoolisées fut considérablement augmenté provoquant un fort mécontentement dans la société russe.

[2] Le rôle de l’écologie dans les sociétés post-totalitaires mériterait en lui-même une analyse approfondie.

[3]  Wladimir Berelowitch et Aleksandr Zinoviev, Katastroïka, histoire de la perestroïka à Partgrad, Lgf, 1997.

[4] Cf. les thèses défendues par Andreï Gratchev dans Le Mystère Gorbatchev, Paris, Éditions du Rocher, 2001, ou Gorbatchev, le pari perdu, Paris, Armand Colin, 2011.

Michel Nazet

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • • Vidéo de la table ronde « À l'Est, rien de nouveau ? Pour une histoire visuelle de la nouvelle Europe » aux Rendez-Vous de Blois (13 octobre 2018)
  • Si vous n’avez pas pu assister à la table ronde, « À l'Est, rien (...)
  • lire la suite
  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670