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Comptes rendus
   

Pierre de Senarclens, Le nationalisme. Le passé d’une illusion,

Paris, Armand Colin, 2010, 297 p.

Ouvrages | 17.10.2011 | Franck Jacquet
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© Armand Colin, 2011Pierre de Senarclens livre avec Le nationalisme. Le passé d’une illusion, paru en mars 2010, un point de vue très tranché sur une des idéologies majeures de la période contemporaine. Désormais professeur honoraire à l’université de Lausanne où il enseigne depuis 1974, il est spécialiste de théorie des relations internationales [1] , particulièrement de la mondialisation [2] et des institutions internationales. Il propose ici un essai portant sur l’histoire des nationalismes dans une perspective très large où il observe l’Europe occidentale [3] depuis le Moyen Âge jusqu’à nos jours. Son point de vue se veut original : il cherche à éclairer l’idéologie nationaliste et les phénomènes nationalitaires grâce à la psychanalyse freudienne. Sans oublier les principaux débats traversant l’historiographie des nationalismes, il se penche donc sur la naissance, le développement et les dérives de ce qu’il qualifie d’« illusions » en prenant en compte leur « substrat fantasmatique commun [4]  ».

En introduction et dans les deux premiers chapitres de cette relecture, il développe son point de vue en s’appuyant abondamment sur les travaux freudiens [5] et revient sur les facteurs d’émergence de la pensée nationaliste. Sans négliger les structures sociales de long cours, le substrat économique et politique des sociétés, le propos met en exergue le fait que les nationalismes sont la résultante d’émotions collectives justifiant des ordres sociaux et de nouvelles constructions politiques. L’essai prend pour point de départ les « fantasmes collectifs inhérents au développement de ces représentations imaginaires [6]  ». Convoquant notamment Edgar Quinet, Ernest Renan, S. Moscovici ou encore Gustave Le Bon, Pierre de Senarclens explique que les schémas freudiens peuvent expliquer les passions nationalistes. Ainsi l’individu est déterminé par ses pulsions infantiles. Il cherche à se rapprocher de sa mère pour se protéger, d’où le nœud du complexe œdipien. Ceci s’applique selon l’auteur aux groupes sociaux dans le cas du discours nationaliste comme dans le cadre d’autres idéologies. Chaque groupe comme chaque individu cherche une forme de valorisation narcissique. Si l’enfant cherche protection auprès de sa mère et est prêt à tout pour obtenir une position valorisante auprès d’elle, un groupe d’hommes se sentant opprimé ou frustré cherche une labellisation positive à travers une « mère patrie » construite pour justifier son auto-défense [7] , voire son comportement agressif. Les pulsions humaines d’aspiration à la sécurité et du narcissisme sont donc premiers, au niveau microsocial comme macrosocial, et le nationalisme n’en est qu’une expression construite progressivement. L’auteur rapproche les relations de l’enfant au père, entre admiration et haine, à celles du groupe national à son chef. Les citations de L’avenir d’une illusion de Freud font écho au sous-titre de l’ouvrage (« le passé d’une illusion »).

L’opinion est tout aussi claire à propos des débats sur la naissance du sentiment national. Si des racines médiévales existent, elles sont plutôt des soubassements utilisés par les nationalistes et les « émotions nationalistes » naissent bien avec la période moderne par le biais de l’État moderne et de ses élites. Pierre de Senarclens réfute donc clairement l’idée de nations médiévales de même que la thèse pérennialiste. Ainsi, au long de ces premiers chapitres, le nationalisme se résume finalement à une formulation nouvelle des pulsions de préservation développée à la suite du déclin de la religion comme système englobant. Elle procède par ailleurs sur le même mode de fusion-inclusion / différenciation-exclusion.

L’auteur parvient donc au seuil de la période révolutionnaire, période qui prend tout son sens des deux côtés de l’Atlantique. Les structures modernes installées, « le paradigme de la souveraineté nationale [8]  » devient fondamental pour l’organisation des sociétés, le développement de leur nationalisme propre. Là encore, les peurs et ressorts, les désirs fondamentaux sont les mêmes mais s’expriment par des passions nationales différentes selon les cas. Les chapitres suivants sont organisés en grands moments chronologiques : les réactions à la période révolutionnaire ; le moment romantique et le printemps échoué des peuples, l’avant Première Guerre mondiale, les totalitarismes de l’entre-deux guerres. Ils exposent une relecture très classique des événements. Le cosmopolitisme de la France révolutionnaire dégénère en principe d’une nation dominante et engendre par réaction l’affirmation du « narcissisme » allemand, instrument majeur de son nationalisme. Celui-ci s’épanouit dès les premières années des restaurations, permettant une plus grande assise sociale au principe national que Pierre de Senarclens évoque par de nombreux exemples [9] . Les universités, les intellectuels, les jeunes étudiants sont les fers de lance de ces passions. On peut s’étonner de l’absence de références aux nombreux travaux universitaires développés sur ce point, d’Anne-Marie Thiesse à Miroslav Hroch notamment. En France, la popularisation passe dans un premier temps par des mythes populaires comme l’atteste le cas de Chauvin. Cette période de maturation s’achève sur une nouvelle explosion du « narcissisme nationaliste » avec le printemps des peuples et leurs guerres de libération nationales avortées. L’auteur met au centre de ces révoltes les cercles intellectuels, peut-être parfois au risque de les surévaluer dans le cas hongrois, au profit du comte Etienne Széchenyi et au détriment des causes plus traditionnelles [10] .

La « conversion » des dynasties aux pulsions nationales se situe donc principalement dans la seconde moitié du XIXe siècle, particulièrement en Allemagne mais aussi en Italie ou ailleurs en Europe. Les héros de l’unité sont digérés par les dynasties comme Garibaldi, réutilisé par la vulgate nationaliste italienne sur un mode religieux, représenté parfois en Moïse sauveur [11] . Parallèlement se produit la massification de la participation et de la socialisation politiques. Ce processus passe par la diffusion la plus large de « l’illusion nationale » s’appuyant sur des frustrations toujours plus variées : les peurs raciales, les conflits sociaux, la question de la modernisation et de l’industrialisation… Ces angoisses des élites traditionnelles face à la modernisation sont bien illustrées par l’évocation des travaux de Helmut Walser Smith sur le groupe des junkers.

De la conjugaison de ces mouvements résulte un paradoxe de plus en plus insurmontable entre le désir accru d’harmonie au sein d’une nation et l’exclusion d’autant plus forte de tout ce qui n’en fait pas partie. Ce paradoxe étant lui-même la reproduction macrosociale du complexe freudien. L’illusion nationaliste, dans ce processus historique logique selon l’auteur, se radicalise à tel point qu’elle justifie à la fois les formes les plus dures de racisme, particulièrement les fascismes, mais aussi les cultes des chefs. Les liens entre ces processus sont parfois peu explicités. L’auteur rappelle les cas italien et allemand. Le propos sur les « assises socio-psychologiques des fascismes » convainc et s’appuie sur les études de Michael H. Kater, dont son histoire sociale consacrée à la pénétration des idées nazies dans la société de Weimar [12] . Son usage ainsi que celui d’Emilio Gentile ou encore de Stephen Marks permet à l’auteur d’appuyer la thèse d’une relation émotionnellement narcissique des individus vis-à-vis du leader et du groupe nationaliste / fasciste. Concrètement, cette régression émotionnelle est une autre voie pour expliquer cette dépendance des partisans nazis se mobilisant non plus directement pour la nation mais pour le Führer, nouveau réceptacle des passions individuelles plus ou moins conscientes. Une part de la démonstration est d’ailleurs consacrée à la psychologie personnelle expliquant le parcours menant au fasciste. L’auteur se concentre alors sur le cas de Robert Brasillach [13] .

On pourra cependant regretter une assimilation très (trop ?) appuyée, du moins peu étayée entre statut social précaire, nationalisme et antisémitisme [14] . Quoiqu’il en soit, le haut niveau de radicalisation des pulsions nationales demeure entretenu durant un demi-siècle par les guerres mondiales. Celles-ci engendrent les paroxysmes de ces mobilisations narcissiques structurées depuis le début du XIXe siècle et ébauchées depuis l’époque moderne. L’auteur, spécialiste des relations internationales, rappelle à cette occasion l’importance dans ces affrontements des débats sur les responsabilités de guerre.

La conclusion de l’essai prend acte du recul transitoire de l’illusion nationale mais aussi de ses reviviscences sous plusieurs formes depuis 1945. Charles de Gaulle, Gamal Abdel Nasser et les leaders de la décolonisation en sont des expressions, utilisant les complexes narcissiques par le biais de discours nationalistes. Ces acteurs sont abordés sur un plan similaire dans leur rapport à la croyance nationale.

Aujourd’hui, dans le contexte de la mondialisation et de l’ouverture des sociétés, les incarnations essentielles de ces pulsions sont en Europe les ethno-nationalismes dont sont donnés quelques exemples, toujours réduits à des « sectarismes politico-religieux ». Ceux-ci demeurent des moyens d’expression des désirs narcissiques individuels transposés à des groupes restreints et dont les pulsions d’affirmation incarnent des menaces pour l’Europe contemporaine. Ce qu’il appelle de ses vœux  à combattre.

L’ouvrage se veut donc être une synthèse de l’histoire des nationalismes et prend une position tranchée. Les discours nationalistes sont d’une part des constructions modernes plutôt que des données exprimant des identités essentielles des peuples et, d’autre part, ce sont des moyens de conversion des frustrations et des pulsions individuelles au niveau macrosocial. La nation est donc bien, si le nationalisme traduit efficacement les peurs et complexes des personnes, une prophétie auto réalisatrice. Ces aspects sont sans aucun doute stimulants pour la théorie des nationalismes. Pierre de Senarclens se situe donc bien avec les modernistes comme Ernst Gellner ou Anne-Marie Thiesse, bien que le propos ne les cite pas explicitement. Le propos serait libéré de ces aspects s’ils étaient plus clairement évoqués, ce qui aurait permis à l’auteur de considérer en profondeur le paradigme freudien. Celui-ci est en effet essentiellement convoqué en introduction et dans les premiers chapitres, puis relativement délaissé au profit d’une synthèse sur la pénétration du sentiment national dans les sociétés étudiées. Les autres approches de la psychanalyse, lacanienne notamment, ne sont pas évoquées. Benedict Anderson et ses travaux sur la formation de l’imaginaire national auraient pu sans doute être mobilisés avec profit. De même, certains liens mécaniques sont affirmés rapidement ou suggérés sans réellement être démontrés, ce qui peut laisser le lecteur dubitatif. Ainsi le lien entre pulsion individuelle et pulsion nationale ou encore entre déclassement social et antisémitisme à la fin du XIXsiècle peut être débattu. Ensuite, malgré le rappel des soubassements communs de ces pulsions, on sent affleurer l’idée qu’il existe des tempéraments nationaux qui se sont structurés depuis le début de l’époque moderne, et qu’au fond le nationalisme n’est qu’une partie de chacun de ces tempéraments, idée chère notamment à André Siegfried. Cette question du tempérament national affleure souvent dans le propos, notamment à travers les émotions populaires de tel ou tel pays, mais sans être jamais réellement discutée.

Enfin, le ton de l’essai porte sur une perspective très large et a le très grand mérite de revenir sur une question essentielle par une démonstration richement illustrée et généraliste. Cependant, la liberté de ton peut parfois étonner, les ethno-nationalismes contemporains étant qualifiés assez sommairement de « sectarismes politico-religieux » bien que leur grande diversité ait été démontrée par les politistes. De même, quelques jugements de valeur peuvent interroger, le discours nationaliste utilisé aujourd’hui dans un contexte globalisé étant qualifié dans le cas italien avec une grande rudesse : cet appui sur les pulsions nationales prend une « dimension dérisoire et vulgaire, dont le phénomène Berlusconi est une expression lamentable [15]  ».

L’essai proposé par Pierre de Senarclens propose donc une perspective large, pluriséculaire sur la naissance et le développement du sentiment national en Europe occidentale. En outre, l’apport de l’ouvrage réside dans l’usage de la psychanalyse, domaine souvent difficile à manier pour les historiens et politistes. Cette relecture embrasse plusieurs débats et plusieurs cas étudiés par la théorie et l’histoire du nationalisme. Enfin, la mise en garde contre les dérives des pulsions identitaires rappelle les engagements personnels de l’auteur [16] . Ce surcroît d’âme est à saluer alors que les travaux sur le nationalisme donnent souvent lieu à un excès de prudence, à une neutralité pouvant paraître désincarnée.

Notes :

[1] Pierre de Senarclens, Yohan Ariffin, La politique internationale. Théories et enjeux contemporains, Paris, Armand Colin, 2006 (nouvelle édition).

[2] Pierre de Senarclens, La mondialisation. Théories, enjeux et débats, Paris, Armand Colin, 2005 (4e édition).

[3] Il étudie essentiellement les cas de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, et élargit parfois la perspective lorsque s’imposent les mouvements centre-européens, danubiens…

[4] Pierre de Senarclens, Le nationalisme. Le passé d’une illusion, Paris, Armand Colin, 2010, p. 10.

[5] Particulièrement L’interprétation des rêves.

[6] Pierre de Senarclens, Le nationalisme…, op. cit., p. 15.

[7] L’auteur cite ainsi Philippe Darriulat (Les patriotes ; la gauche républicaine et la nation, Paris, Seuil, 2001). Celui-ci reprend Barbès écrivant à George Sand : « Ne pas aimer sa patrie, c’est pis que de ne pas aimer sa mère. Pour moi, d’ailleurs, né dans une de nos petites France d’outre-mer, dès mon premier balbutiement, les deux noms n’en ont formé qu’un : la Mère-Patrie ! », dans Pierre de Senarclens, Le nationalisme…, op. cit., p. 92.

[8] Pierre de Senarclens, Le nationalisme…, op. cit., p. 48.

[9] Il use notamment de l’expression de la frustration ressentie lors de l’occupation française. Ainsi, les 18-19 octobre 1817, à l’occasion de la commémoration de la victoire de Leipzig au château de Wartburg, des membres de la société de gymnastique de la ville réalisent un autodafé du Code Napoléon. L’auteur rappelle combien ce type d’épisode participe de la formation des Burschenschaften, des jeunesses nationalistes, cf. Pierre de Senarclens, Le nationalisme…, op. cit., p. 82-83.

[10] Ibid., p. 108-109.

[11] Ibid., p. 143.

[12] Michael Kater, The Nazi Party, A Social Profile of Members and Leaders, 1919-1945, Oxford, Basil Blackwell, 1983.

[13] Pierre de Senarclens, Le nationalisme…, op. cit., p. 256 sq.

[14] « En France également, les mouvements antisémites rassemblent des individus dont le statut social est incertain, souffrant d’infirmité physique ou de graves problèmes psychologiques. » Cf. Pierre de Senarclens, Le nationalisme…, op. cit., p. 179. 

[15] Pierre de Senarclens, Le nationalisme…, op. cit., p. 274.

[16] Lutte contre la torture, engagement à la Croix-Rouge…

Franck Jacquet

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  • ISSN 1954-3670