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Comptes rendus
   

Raphaëlle Branche, L’Embuscade de Palestro. Algérie 1956,

Paris, Armand Colin, 2010, 256 p.

Ouvrages | 18.03.2011 | Andrea Brazzoduro
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Armand Colin, 2010« Partie à l’aube du 18 mai 1956 pour une mission de pacification près des gorges de Palestro, à quatre-vingt kilomètres au sud-est d’Alger, une section de militaires français, commandée par un sous-lieutenant, tombe dans une embuscade [1] . » C’est ainsi, « comme un roman », dans un style captivant autant que sobre et rigoureux, que s’ouvre le dernier livre de l’historienne Raphaëlle Branche, dont les travaux sur la guerre franco-algérienne (1954-1962) font référence, en France comme à l’étranger.

Après son analyse novatrice des mécanismes de la violence dans La Torture et l’Armée pendant la guerre d’Algérie (Gallimard, 2001) et après sa grande fresque des débats historiographiques dans La Guerre d’Algérie : une histoire apaisée ? (Le Seuil, 2005), Raphaëlle Branche livre ici une enquête sur un événement minuscule de la guerre d’indépendance algérienne [2]  : l’embuscade que les maquisards de l’Armée de libération nationale tendirent à une section du 2e bataillon du 9e régiment d’infanterie coloniale (RIC), le matin du 18 mai 1956, près de Djerrah, sur les hauteurs de Palestro. L’action fut un succès militaire pour les maquisards, qui n’eurent que quelques morts. Coté français, le bilan est lourd : des vingt-et-un hommes qui composaient la section du 2/9e RIC, un seul s’est sauvé, Pierre Dumas ; un autre rescapé trouva accidentellement la mort, cinq jours après l’embuscade, dans l’assaut par les légionnaires de la grotte où il était retenu prisonnier avec Pierre Dumas. Des dix-neuf autres soldats français, deux sont portés disparus alors que dix-sept cadavres, nus et profanés, ont été retrouvés près du village de Djerrah.

Dans cet acte de guerre, rien pourtant d’extraordinaire : ni le nombre de tués (« l’embuscade se situe dans la moyenne de la mortalité militaire pour la deuxième partie de l’année 1956 »), ni la mort du sous-lieutenant à la tête de ses hommes (« dans les régiments de l’infanterie coloniale, le ratio officiers/hommes de troupe tués est en effet plutôt proche de 10 % en 1956 [3]  »). Même la profanation des cadavres – ces « mutilations » dont l’impact est amplifié au paroxysme par l’absence d’images – n’est pas une originalité (« tendre une embuscade puis mutiler les soldats n’est ni originel ni propre aux maquisards des hauteurs de Palestro, ni aux Kabyles, ni aux Algériens ou encore aux combattants musulmans [4]  »). En effet, l’armée française aussi peut s’acharner sur le corps de l’ennemi post mortem, le laissant par exemple exposé sur la place du village, à l’entrée du camp ou même à un carrefour de pistes [5] .

Pourtant, en France, « Palestro » s’installe, dès 1956, comme un événement majeur dans le récit de la guerre, et « l’embuscade » devient « le massacre » de Palestro : « les Français n’ont pas été battus ; ils ont été “massacrés [6]  ». Ce glissement sémantique, fonctionnel à la guerre en cours, opère une double resignification / requalification de l’événement : dans un même mouvement, il efface toute dimension politique et militaire de l’embuscade et l’inscrit dans un autre registre signifiant, celui de la mise à mort d’un grand nombre de personnes sans défense, selon le sens que le mot « massacre » a acquis au xvie siècle, pendant les guerres de religion [7] . Par ce même biais, est établie une liaison entre morts civils et militaires, et la dénomination de « massacre » inscrit les corps mutilés des soldats français dans une précise configuration de l’ordre discursif colonial : « après les massacres du 20 août 1955 qui avaient établi la sauvagerie de fanatiques massacrant des civils (français et algériens), et avant le massacre dit de Melouza au printemps 1957 qui servit, ensuite, de référence sur le caractère dictatorial du FLN [8] , prêt à tuer un village entier parce qu’il avait préféré choisir le MNA [9] , le massacre de Palestro est le troisième tableau du triptyque français symbolisant l’adversaire [10]  ». À ce triptyque s’est ajouté plus récemment le discours sur les violences subies par les harkis au cours de l’été 1962. Il s’agit toujours de concevoir la guerre, en dehors des acteurs et des dynamiques concrètes de son déroulement, comme un affrontement entre civilisations : dans ce leurre essentialisant, les lumières s’opposent aux ténèbres, le progrès à la barbarie, violente et sauvage. L’École psychiatrique d’Alger – dont la contribution est opportunément mise en évidence par l’auteure – avait ainsi trouvé une cause organique à l’« impulsivité criminelle chez l’indigène algérien » dans l’absence de cortex cérébral : à la violence de la conquête militaire s’ajoutait une « tentative de conquête épistémologique de l’Algérie [11]  ».

Cette configuration discursive, catalysée par une conjoncture politique particulière (après l’insurrection du 20 août 1955, au printemps 1956, le Parlement confère les pouvoirs spéciaux au gouvernement qui décide dans la foulée le recours massif au contingent et le rappel des disponibles), offre certainement un premier niveau explicatif des usages politiques de l’embuscade. Mais Raphaëlle Branche, « loin de se contenter de l’histoire lisse et connue », reformule son questionnement pour envisager différemment son objet [12] . Pourquoi, et comment, cette embuscade « ordinaire » est-elle devenue une « icône de la guerre » ? Pour répondre, l’auteure commence par évoquer les éclairantes réflexions d’Arlette Farge sur « l’événement qui survient », défini comme « un moment, un fragment de réalité perçue qui n’a pas d’autre unité que le nom qu’on lui donne [13]  ». De même, on songe ici à l’indication de Michel de Certeau, pour lequel « un événement n’est pas ce qu’on peut voir ou savoir de lui, mais ce qu’il devient [14]  ». La piste à suivre, pour Raphaëlle Branche, est donc celle qui commence par le questionnement du rapport entre le nom et la chose. En effet, si « Palestro » est le nom par lequel les Français désignent l’embuscade, celle-ci ne s’est pas déroulée dans la plaine où se trouve le bourg colonial, mais sur les hauteurs, près du village de Djerrah (dont le nom indique pour les Algériens l’action du 18 mai 1956). « Que s’est-il donc passé entre ce bourg de la vallée et les montagnes environnantes [15]  ? » Pour expliquer la logique du fait militaire ainsi que la persistance de son écho dans l’imaginaire français – ou son absence, côté algérien –, l’auteure entreprend une analyse fine de la relation entre ces deux espaces contigus mais opposés (la montagne et la vallée) et les gens qui les habitent.

Par une démarche qui relève, sinon proprement de la microstoria, d’un usage avisé des jeux d’échelles, entre micro et macro, local et global, se sont de nouvelles dimensions de l’objet étudié qui apparaissent. En ce sens, que le livre soit édité dans une nouvelle collection vouée à l’anthropologie historique du fait guerrier (dirigée par Stéphane Audoin-Rouzeau chez Armand Colin) n’est en rien accessoire [16] .

Mobilisant une masse des sources riche et différenciée, Raphaëlle Branche arrive à resituer l’embuscade dans l’épaisseur du temps colonial. C’est en fait en 1869 que Napoléon III a choisi pour le centre de colonisation de Ben Hini, sur la nouvelle route Alger-Constantine, le nom de « Palestro », le bourg lombard où, en 1859, les zouaves du 3e régiment ont contribué à la victoire franco-italienne sur les Autrichiens. Mais en 1871, la révolte qui enflamme l’Algérie acquiert en Kabylie une intensité particulière : la moitié des Européens vivant à Palestro est tuée, alors que les corps du curé, du responsable des forces armées et de l’administrateur civil sont mutilés (ce dernier est haché en morceaux). La répression militaire ainsi que la systématique dépossession foncière des Algériens qui l’accompagne s’emploieront par la suite à gommer le souvenir même de la révolte. En allant à rebours de cette histoire oubliée, Raphaëlle Branche essaye d’éclairer les raisons de la violence qui resurgit au printemps 1956, dans ces mêmes lieux, contre les rappelés de la section du 2/9e RIC.

Ainsi, par cette archéologie de la violence, l’auteure nous présente bien plus qu’une histoire de l’embuscade. C’est plutôt une fresque, nuancée et complexe, de la relation coloniale qui se dessine. De cette relation, fondée sur l’effraction de la conquête, elle rend visible les acteurs : les espaces (c’est bien pour eux et au milieu d’eux qu’on se bat), les Français (les colons ainsi que ces ouvriers parisiens tombés dans l’embuscade du 18 mai 1956), les Algériens (les maquisards bien sûr, mais aussi ces hommes et ces femmes qui habitent la montagne et qui ont mutilé les corps des soldats français restés au sol après l’embuscade). C’est déjà assez pour dire la nouveauté et l’importance d’un ouvrage qui fera date dans l’historiographie sur le conflit franco-algérien, encore si peu encline à croiser les regards, français et algériens, sur cette histoire.

Mais il y a encore un autre aspect de cet ouvrage qu’il est important de souligner. Sans se préoccuper des débats envenimés (et souvent fort peu intéressants) qui se déroulent en France entre détracteurs et partisans – bien moins nombreux – de ce qu’on appelle les « études postcoloniales [17]  », L’Embuscade de Palestro de Raphaëlle Branche se sert, avec liberté et rigueur, de la boîte à outils mise au point par la meilleure historiographie issue de la galaxie des subaltern studies et postcolonial studies. Ainsi, dans une perspective qui n’est pas sans évoquer les études de l’historien indien Ranajit Guha sur les formes d’« agency » des subalternes, la violence symbolique des mutilations est étudiée aussi en tant que forme d’initiative autonome des villageois de Djerrah [18]  : « Or, ce qui domine symboliquement – remarque Raphaëlle Branche –, c’est une prise de pouvoir : prendre le temps de mutiler les soldats français, c’est refuser d’attendre passivement les représailles qui ne manqueront pas d’arriver. C’est prendre parti et jouer sa partie. C’est défier la puissance coloniale qui a, au moins ponctuellement, perdu la maîtrise des choses et le compte du temps. Les habitants de Djerrah qui s’attaquent aux corps des militaires français prennent le pouvoir qui est à leur portée : celui de mutiler, de mettre à mort, de mettre en scène et, ultimement de s’exposer à mourir [19] . » De même, « la guerre d’Algérie » est ici analysée en termes posés mais éclairants dans le sillage des travaux fondamentaux de Frederick Cooper et Ann L. Stoler [20]  : « Cette insistance sur la violence extrême déployée par les Algériens – écrit l’auteure – participe de cette construction de l’altérité consubstantielle à l’entreprise coloniale, et au-delà, en réalité, à l’image que la France projette d’elle-même [21] . »

Notes :

[1] Raphaëlle Branche, L’Embuscade de Palestro. Algérie 1956, Paris, Armand Colin, 2010, p. 7.

[2] Dans une production scientifique très vaste, je signale aussi trois articles récents : Raphaëlle Branche, « La violence coloniale. Enjeux d’une description et choix d’écriture », Tracés, n° 19, 2010, p. 29-42 ; Raphaëlle Branche et Jim House, Silences on State Violence during the Algerian War of Independence : France and Algeria, 1962-2007, dans Efrat Ben-Ze’ev, Ruth Ginio et Jay Winter (dir.), Shadows of War. A Social History of Silence in the Twentieth Century, Cambridge, Cambridge University Press, 2010, p. 115-37 ; Raphaëlle Branche, Clémentines et biftek ou le retour d’un appelé d’Algérie vu par ses frères et sœurs, dans Bruno Cabanes et Guillaume Piketty (dir.), Retour à l’intime au sortir de la guerre, Paris, Tallandier, 2009, p. 67-81.

[3] Raphaëlle Branche, L’Embuscade de Palestro…, op. cit., p. 53.

[4] Ibid., p. 13.

[5] Sur le cadavre de l’ennemi dans la guerre contemporaine, voir Giovanni De Luna, Il corpo del nemico ucciso. Violenza e morte nella guerra contemporanea, Torino, Einaudi, 2006.

[6] Raphaëlle Branche, L’Embuscade de Palestro…, op  cit., p. 80. C’est moi qui souligne.

[7] Cf. David El Kenz (dir.), Le Massacre, objet d’histoire, Paris, Gallimard, 2005, p. 8.

[8] Front de libération nationale.

[9] Mouvement national algérien.

[10] Raphaëlle Branche, L’Embuscade de Palestro…, op. cit., p. 82-83.

[11] David Macey, “The Algerian with a knife”», Parallax, 1998, vol. 4, n° 2, p. 159-67, cité dans ibid., p. 204, note 32.

[12] Ibid., p. 10.

[13] Arlette Farge, « Penser et définir l’événement en histoire. Approches des situations et des acteurs sociaux », Terrain, n° 38, 2002, p. 69-78, cité dans Raphaëlle Branche, L’Embuscade de Palestro…, op. cit., p. 185, note 1.

[14] Michel de Certeau, La Prise de parole. Pour une nouvelle culture, Paris, Desclée de Brouwer 1968, p. 44. Sur ces questions, voir François Dosse, Renaissance de l’événement. Un défi pour l’historien : entre Sphinx et Phénix, Paris, PUF, 2010.

[15] Raphaëlle Branche, L’Embuscade de Palestro…, op. cit., p. 9.

[16] Pour un bilan de l’expérience de la microstoria (et de son rapport avec l’anthropologie), cf. Jacques Revel (dir.), Giochi di scala. La microstoria alla prova dell’esperienza, Roma, Viella 2006 (éd. augmentée de Jeux d’échelles. La micro-analyse à l’expérience, Paris, Le Seuil 1996).

[17] Pour une synthèse équilibrée de ces débats, voir Catherine Coquery-Vidrovitch, Enjeux politiques de l’histoire coloniale, Marseille, Agone, 2009.

[18] Le concept de « agency » a été proposé par l’historien anglais Edward P. Thomson « pour faire le lien entre l’expérience de répression et les possibilités d’action des pauvre et des exclus » (The Poverty of Theory and Other Essays, London, Merlin Press, 1978, p. 280). Raphaëlle Branche cite (p. 215, note 74) le travail de Ranajit Guha, Elementary Aspects of Peasant Insurgency in Colonial India, Dehli, OUP, 1983.

[19] Raphaëlle Branche, L’Embuscade de Palestro…, op. cit., p. 126.

[20] Frederick Cooper et Ann Laura Stoler, “Tension of empire and visions of rule”, American Ethnologist, 1989, 16 (4), p. 615. Cf. aussi Frederick Cooper et Ann Laura Stoler (dir.), Tensions of Empire. Colonial Cultures in a Bourgeois World, Berkeley, University of California Press, 1997.

[21] Raphaëlle Branche, L’Embuscade de Palestro…, op. cit., p. 71.

Andrea Brazzoduro

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