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Comptes rendus
   

« La guerre et les animaux, 1914-1918»

Expositions | 18.10.2007 | Juliette Hanrot
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L’Historial de la Grande Guerre de Péronne, au cœur du front de la Somme, présente actuellement « La Guerre des animaux ». Comme l’exposition permanente, les précédentes expositions temporaires nous avaient habitués à un regard novateur articulant histoire sociale et culturelle, dans une perspective toujours comparatiste. Avec cette nouvelle exposition qui se tient du 30 juin au 25 novembre 2007 (info@historial.org - www.historial.org), l’Historial et un jeune commissaire doctorant, Damien Baldin, présentent un travail à la croisée de l’anthropologie historique et de l’histoire des représentations et des sensibilités.

La présence des animaux auprès des combattants ne peut être longtemps ignorée si l’on souhaite comprendre l’environnement quotidien des soldats de la Première guerre mondiale. Aujourd’hui pourtant, les relations entre les hommes et les animaux sont trop souvent oubliées par l’historiographie, et plus encore lorsqu’il s’agit d’histoire contemporaine et de phénomène guerrier. Pourtant, l’histoire de ces relations est un excellent révélateur des conditions matérielles et culturelles dans lesquelles vivent les sociétés. Cette exposition permet donc de combler en partie une lacune en rendant compte de la présence et de la diversité des animaux dans les armées et les sociétés européennes en guerre, de leur rôle tactique, symbolique et alimentaire.

Dans une salle unique, une scénographie moderne s’appuie sur une création graphique de pêle-mêle d’animaux, mélange de silhouettes qui ponctuent l’espace en rythmant l’exposition. Une première partie est consacrée aux animaux sur le front et se décline sous forme de monographies animales. Une grande place est accordée aux équidés (chevaux, ânes et mulets), mais aussi aux chiens, pigeons voyageurs, bétail et nuisibles. Dans les armées, ces animaux-soldats sont employés à des fins logistique et tactique essentielles : cavalerie, transport hippomobile de l’artillerie et des vivres, transmission. La « modernité » de la Grande Guerre est ainsi nuancée.

La place accordée à la colombophilie militaire (appareil photographique pour pigeon, panier, étui en cuir pour les porter à la ceinture, carnet de messages…) rappelle que cette guerre fut aussi celle de 300 000 pigeons considérés comme de véritables combattants, parfois recevant des citations, à l’image de Vaillant, dont on présente la plaque commémorative du fort de Vaux.

Une section est consacrée aux seuls chiens de guerre qui possèdent un statut militaire avec fiches et plaques d’identité, voire diplômes (comme celui décerné au chien allemand Juno) qui ne sont pas sans rappeler ceux des soldats. Image peu connue du front : une photographie panoramique présente un vaste chenil militaire où les bêtes sont dressées avant de monter en première ligne. Leurs fonctions sont nombreuses. Un dossard de neutralité illustre la présence des chiens sanitaires qui aident les brancardiers à repérer les blessés. Utiles dans une guerre de mouvement, ils perdent leur utilité avec l’enterrement des troupes dans les tranchées. C’est alors principalement de chiens sentinelles et de patrouilles, entraînés à attaquer, dont les armées ont besoin. D’autres sont utilisés pour tracter les mitrailleuses – principalement dans l’armée belge où il existe une forte tradition cynotechnique – et pour assurer certaines transmissions de messages entre les lignes.

Le cheval est emblématique des animaux soldats, et l’exposition lui consacre un grand espace. Une carte postale explicite rappelle que leur réquisition est souvent vécue très douloureusement dans les campagnes, où elle suit celle des hommes. Il existe une proximité physique avec l’animal et donc un rapport affectif particulier. Certains hommes vont même jusqu’à entretenir le souvenir de leur cheval mort comme ce capitaine qui a conservé le sabot de son cheval Mistigri. Cette humanisation et l’importance militaire de ces animaux expliquent l’attention dont ils sont l’objet : impressionnant masque à gaz pour cheval, épaulettes et képi distinctifs des services vétérinaires l’illustrent. Un petit carnet diffusé auprès des officiers d’artillerie par la Croix-Bleue est exposé, rappelant le développement des sociétés d’assistance aux animaux pendant la guerre.

La mort du cheval est vécue parfois aussi douloureusement que celles des camarades de tranchée. Symboliquement, elle préfigure celle du combattant. Une photographie de l’enfouissement des cadavres, qu’il faut mutiler à la hache et enterrer plus profond que les hommes à cause de l’odeur dégagée, montre un effort éprouvant. Les images de chevaux morts sont une constante dans l’imagerie de la guerre. C’est aussi une manière détournée de montrer ce qui n’est pas toujours montrable : les cadavres ouverts des humains.

Mais cette proximité est aussi celle qu’impose la cohabitation avec les animaux nuisibles, comme les rongeurs ou les poux, illustrée par cette canne de tranchée pointue pour tuer les rats. Le Ronge-maille vainqueur, livre antimilitariste de Lucien Descaves paru en 1917 mais censuré jusqu’en 1920 a choqué par son propos politique mais aussi par ses illustrations de rats mangeant les cadavres. À ce stade de la visite, on reste frappé par l’anthropomorphisation constante dont sont l’objet tous ces animaux.

Une des richesses de l’exposition réside dans la multiplicité des supports : extraits de films (chiens sanitaires à l’entraînement, chevaux tractant l’artillerie par exemple) ou enregistrements sonores. On y écoute des témoignages de combattants, recueillis dans les années 1970, expliquant leur parcours de cavalier démonté devenant aviateur, ce passage de l’archaïsme à la modernité s’accompagnant d’un attachement affectif très fort à leur avion, considéré comme une nouvelle monture. Ce thème est d’ailleurs approfondi dans un catalogue réussi [1] . Stéphane Audoin-Rouzeau, qui le préface, explique que l’expérience combattante ne peut se comprendre sans « ce référent que constitue la corporéité animale sur le champ de bataille ». La Grande guerre est aussi celle de la rupture entre l’homme et le cheval, celle du découplage douloureux du cavalier et de sa monture. Tanks et avions sont les nouveaux chevaux que l’on tient à monter, parfois même en conservant ses éperons, et l’éthique de la cavalerie dure dans ces nouvelles armes.

L’exposition veut aussi rendre compte de l’utilisation imagée de la figure animale dans les représentations de la guerre, de sa place dans la culture de guerre. La seconde section est donc consacrée au bestiaire et nous fait découvrir l’usage de l’univers symbolique des animaux par les combattants et les civils afin de comprendre et faire comprendre la guerre. L’iconographie animalière de la guerre y est présentée en deux parties : objets propres à l’armée et aux soldats, puis objets de la vie civile. On y rencontre Hélène, surprenante mascotte empaillée de l’escadrille des Cigognes, côtoyant l’ours Michka, mascotte des troupes russes sur le front Ouest, ainsi que divers insignes, emblèmes et blasons dont bien sûr le coq français, l’aigle allemand, le bouledogue anglais. L’exposition met ici largement à contribution l’anthropologie en convoquant le travail de l’américain et ancien combattant Ralph Linton : le fonctionnement des armées belligérantes peut se rapprocher du totémisme des tribus indiennes nord-américaines. La « mascotte-totem » symbolise pour les combattants l’appartenance à un groupe et la solidarité qui en découle.

Un pot à moutarde tête de cochon, coiffé d’un casque allemand, rappelle aussi qu’au-delà d’une classique nationalisation des représentations animales, l’animalisation de l’ennemi est d’abord une déshumanisation, essentielle dans la culture de guerre des combattants et des civils. À ce sujet, la place accordée aux enfants est particulièrement intéressante. L’animalisation montre les efforts déployés pour leur mobilisation par le jeu et le récit : ambulance hippomobile miniature, coq français en bois agressant un soldat allemand ou album illustré Flambeau, chien de guerre de Benjamin Rabier. Une des réussites de l’exposition est d’ailleurs d’être tout public et nous rappelle que la rigueur scientifique n’est pas incompatible avec l’accessibilité. Les jeunes visiteurs seront sensibles au journal de l’enfant Yves Congar, dont le chien Kiki est tué parce que ses parents refusent de payer une taxe que les Allemands imposent sur les chiens domestiques. Pour ce garçon de onze ans, son chien est « mort pour la France ».

Enfin, les œuvres de Mathurin Méheut (1882-1958), peintre animalier français qui a combattu durant les quatre ans de guerre, et qui n’a jamais cessé de peindre et dessiner les animaux au front viennent clôturer la visite. Ses aquarelles et dessins viennent soutenir pleinement les thématiques des deux séquences principales.

L’exposition met donc l’animal au cœur de la guerre et considère tous les comportements induits par sa présence. Celle-ci révèle la naissance de la modernité guerrière mais aussi l’archaïsme d’une guerre qui ne peut se passer – ou ne peut se débarrasser – des animaux. Ils peuplent le quotidien et l’imaginaire du soldat, mais aussi les représentations à l’arrière. Cette exposition et son catalogue apportent donc un éclairage capital pour comprendre la Grande guerre et l’on attend avec impatience la thèse, en cours, de Damien Baldin sur le même sujet.

Informations complémentaires :

Exposition temporaire « La Guerre des animaux, 1914-1918 », du 30 juin au 25 novembre 2007, entrée libre, 10h-18h

Historial de la Grande Guerre - Château de Péronne - BP 20063 - 80201 Péronne Cedex - Tél.: +33 (0)3 22 83 14 18 – Fax. : +33 (0)3 22 83 54 18

info@historial.org - www.historial.org

Catalogue d’exposition :

Damien Baldin, Historial de la Grande Guerre (dir.), La Guerre des animaux, 1914-1918, Paris, Editions ArtLys, 2007, 78 p.

Notes :

[1] Damien Baldin, Historial de la Grande Guerre (dir.), La Guerre des animaux, 1914-1918, Paris, éditions ArtLys, 2007.

Juliette Hanrot

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  • ISSN 1954-3670