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Comptes rendus
   

Sigmund Freud, Sandor Ferenczi, Karl Abraham, Sur les névroses de guerre,

Paris, Payot, coll.

Ouvrages | 04.02.2011 | Emmanuel Saint-Fuscien
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© Payot, 2010.On l’a dit parfois, l’historien n’est pas toujours le mieux outillé pour analyser et comprendre les sciences de la psyché. Leurs catégories savantes et parfois polysémiques représentent en effet de terribles pièges pour les non-spécialistes. À l’inverse, et présenté de façon un peu caricaturale, le psychanalyste contemporain peut avoir tendance à essentialiser des concepts qu’il utilise sans dévoiler les liens multiples que ses notions tissent avec leur époque [1] . Cette publication évite ces deux écueils et vient s’inscrire en précieux complément d’une historiographie récente, qui par le biais d’une étude de la violence de guerre et des traumatismes infligés aux combattants ou aux populations civiles, réinterroge les liens entre histoire des conflits et histoire de la psychiatrie, de la psychologie ou de la psychanalyse [2] .

Guillaume Piketty offre une préface historique limpide, sur une question très complexe : la posture de la jeune psychanalyse au cours de la Première Guerre mondiale, notamment autour de la notion de « névroses de guerre ». Trois, parmi les quatre textes réunis ici dans la collection la « Petite bibliothèque Payot » furent écrits pour le Ve congrès « international » de psychanalyse réuni à Budapest le 28 septembre 1918. Le texte de Freud en constitue l’introduction, le texte de Karl Abraham « Contribution à la psychanalyse des névroses de guerre » une communication centrale, et l’un des deux textes de Sandor Ferenczi représente le rapport général de la réunion. Enfin, l’autre texte fut rédigé en 1916, d’après une conférence tenue à la réunion des médecins de l’hôpital militaire Maria-Valéria à Budapest au sein duquel le disciple hongrois de Freud fut affecté comme neuropsychiatre.

Tout comme Ferenczi, le Berlinois Karl Abraham fut mobilisé et chargé en 1915 de créer un « centre d’observation pour soldats névropathes » à l’hôpital d’Allenstein en Prusse-Orientale. Les textes peuvent donc être lus à la lumière de l’expérience de guerre des auteurs, non mobilisé dans le cas de Freud et mobilisés dans celui de ses deux disciples. Cette différence explique peut-être que la prédisposition traverse plus nettement les textes d’Abraham et de Ferenczi, que celui de Freud. Cette notion phare de l’histoire de la psychiatrie de guerre éclaire autant les enjeux savants de la psychiatrie que leur contraction en temps de guerre [3] . Temps court mais à l’intérieur duquel neurologues, psychiatres et psychologues ont, dans leur grande majorité, pensé ensemble le « névrosé de guerre » comme un soldat prédisposé à subir un traumatisme. De ce point de vue, les théories psychanalytiques naissantes semblent bien correspondre à la façon dont la médecine en générale et la psychiatrie en particulier se sont insérées dans la culture la guerre. Karl Abraham croit pouvoir observer que lorsqu’un soldat « sain » et un autre « névrosé » sont bombardés, c’est le second qui présente un « tableau névrotique » avec des phases d’angoisse, de déprime et d’excitation, un peu comme si la violence de guerre à elle seule ne pouvait encore, en 1918, être créatrice de névroses.

Notes :

[1] Voir sur cette question le remarquable mémoire de Master : Paul Marquis, 1914-1918, une « guerre des nerfs ». Médecins et combattants français face aux troubles « psychiques » et « nerveux » de la Grande Guerre (1914-1918), sous la direction de Guillaume Piketty, IEP de Paris, 2010.

[2]   Voir par exemple Paul Frederic Lerner et Mark Micale (dir.), Traumatic Pasts. History, Psychiatrie and Trauma in the Modern Age, 1870-1930, Cambridge, Cambridge University Press, 2001, et plus récemment Elisabeth Chapuis, Jean-Pierre Petard, Régine Plas, Les Psychologues et les Guerres, Paris, L’Harmattan, 2010.

[3] Voir les conclusions de Sophie Delaporte, « Les réponses thérapeutiques », 14/18, Aujourd’hui, Today, Heute, n° 3, novembre 1999, p. 37-55. [Dossier : "Choc traumatique et histoire culturelle".]

Emmanuel Saint-Fuscien

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  • ISSN 1954-3670