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« Archéologues à Angkor : archives photographiques de l’École française d’Extrême-Orient »

Expositions | 04.02.2011 | Amaury Lorin
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Le nom d’Angkor est indissociable de celui de l’École française d’Extrême-Orient (EFEO). Une association longtemps exclusive, à l’origine d’une véritable et passionnante saga archéologique. L’acmé en sera atteint par l’inauguration prochaine, au cours du premier semestre de l’année 2011, du temple-montagne du Baphuon après une soixantaine d’années d’un sauvetage rocambolesque, alternance de phases de travaux et d’arrêts dus aux troubles politiques lors des dramatiques événements des années 1975-1979 (dictature des Khmers rouges). Rarement peut-être une institution de recherche n’aura ainsi été si étroitement associée, dès son origine, à la restauration d’un site aussi complexe, éblouissant et démesuré – à bien des égards – que celui d’Angkor. Jusqu’à mettre l’EFEO au cœur du processus de formation de l’identité culturelle du Cambodge, dont on rappellera que le drapeau porte une représentation du temple d’Angkor. Celui-ci deviendra très rapidement en effet le chantier-phare de l’EFEO, son bien-fondé le plus tangible sinon sa justification la plus irréfragable, quand la légitimité de l’École, railleusement surnommée « École facétieuse d’Extrême-Orient [1]  », n’a pas toujours fait l’unanimité, particulièrement à ses débuts. Plus ancienne des institutions académiques françaises entièrement vouées à l’étude des sociétés de l’Asie orientale et – autre particularité – seule institution à avoir été dès l’origine implantée sur le lointain terrain asiatique (dans un cadre universitaire qui étudiait jusqu’alors l’Asie depuis l’Europe à travers des textes), l’EFEO finit même par s’identifier à la Conservation d’Angkor : fondée en 1898 par Paul Doumer, gouverneur général de l’Indochine (1897-1902), sous le nom originel de « Mission archéologique permanente en Indo-Chine [2]  » et sur le modèle des illustres Écoles françaises d’Athènes (1846) et de Rome (1875), l’EFEO contribue à l’installation, en 1908 à la diligence de l’administration française de l’Indochine, d’une « Conservation des monuments d’Angkor » à la pointe ouest du lac Tonlé Sap au nord-ouest de l’actuel Cambodge. Car très vite, la puissance de l’empire khmer – le plus grand centre culturel du Sud-Est asiatique pendant la période dite « angkorienne » (du IXe au XVe siècles), dont le règne de Jayavarman VII (1182-1219) constitue l’âge d’or –, convainc les fondateurs de l’EFEO du caractère exceptionnel d’un tel héritage. Très vite encore, de tous les territoires d’Indochine, le Cambodge apparaît comme le plus prometteur, celui qui offre les plus grandes possibilités de travail aux chercheurs. Ainsi l’archéologie khmère a-t-elle toujours tenu une place à part, fondatrice, au sein des vastes champs d’études embrassés par l’EFEO [3] . En témoigne la place de choix réservée aux grès khmers au rez-de-chaussée du musée Guimet, musée national des Arts asiatiques.

Exceptionnelles par leur richesse documentaire (archéologie, architecture, épigraphie, ethnographie, sculpture, etc.), les archives photographiques de l’EFEO regroupent plus de 100 000 clichés, pris dès la fin du XIXsiècle par les premiers membres de l’École, et présentant un intérêt scientifique majeur. Car l’approche scientifique « de l’intérieur » a permis de collecter toute une documentation sur l’histoire des techniques (en particulier le béton armé dans les travaux d’anastylose, consistant à reconstruire une construction en ruine avec les parties trouvées sur place) et les séquences de reconstruction du monument. Une sélection par Gilles Béguin, conservateur général, et Isabelle Poujol, responsable de la photothèque, d’une centaine de documents rares de la photothèque de l’EFEO est ainsi présentée au musée Cernuschi, musée des arts de l’Asie de la ville de Paris, du 9 septembre 2010 au 2 janvier 2011. Une série de clichés particulièrement esthétiques ou signifiants des principaux temples avant leur dégagement, puis durant et après leur restauration. Mettant la dimension humaine de l’épopée à l’honneur, l’exposition dégage force et émotion. Des cartes, des essais rédigés par les éminents spécialistes de l’EFEO replacent cette action archéologique de longue durée dans le contexte historique et géographique et introduisent les découvertes les plus récentes. Cent années de fouilles patientes et d’études scientifiques érudites ont pu nous révéler un patrimoine archéologique d’une valeur universelle exceptionnelle, inscrit par l’UNESCO sur la liste du patrimoine de l’humanité. Pourtant, jusqu’à présent, ce site archéologique n’a révélé qu’une partie visible de ses monuments historiques de taille, tels Angkor Vat, Bayon, Ta Prohm, Preah Khan, Banteay Srey ou Baphuon, face émergée d’un iceberg de pierres. Ce dernier chantier de la restauration, sans doute le plus illustre, ne saurait toutefois faire oublier qu’il s’inscrit au sein d’un riche programme de recherche archéologique mené par plusieurs générations d’enseignants-chercheurs de l’EFEO aussi inlassables qu’attachants (Paul Pelliot [4] , Louis Finot, Jean Commaille, Henri Maspéro, Henri Marchal, Henri Parmentier, Georges Trouvé, Maurice Glaize et Bernard Philippe Groslier, pour n’en citer que quelques-uns des plus éminents), archéologie urbaine et de paysage de la cité royale, exploration systématique de la vaste étendue du territoire de l’empire angkorien constituant l’un des apports majeurs des Français aux études orientalistes. Jusqu’à la définition d’un prestigieux orientalisme dit « à la française » marquant un siècle de fécond partenariat.

Par opposition à une « première découverte » par les voyageurs portugais du XVIe siècle, une « seconde découverte » d’Angkor par l’Occident a lieu dans la deuxième moitié du XIXe siècle [5] . Le site connaît alors un retentissement mondial, qui donnera naissance en Europe à un puissant mythe exotique, celui d’un « Versailles des Khmers » (le surnom est anachronique), composé d’inquiétants temples noyés dans une épaisse jungle réputée impénétrable, édifiés au temps où les Capétiens construisaient les cathédrales. Le mythe connaît un point d’orgue avec la réplique du temple d’Angkor Vat construite dans le bois de Vincennes à l’occasion de l’exposition coloniale de 1931 [6] . Dix ans plus tard, Sa Majesté Norodom Sihanouk, roi du Cambodge, posera accompagné d’un représentant français devant le pavillon d’accès ouest de Banteay Samre (photo, 1941), témoignage de la place centrale occupée par Angkor dans la complexe histoire des relations bilatérales franco-cambodgiennes, marquée du sceau du colonialisme [7] . Longtemps difficilement accessible, ce site, l’un des plus spectaculaires d’Asie, est devenu aujourd’hui l’une des destinations privilégiées du tourisme international. Depuis sa réouverture au début des années 1990 (la Conservation dut être fermée en 1973), les chercheurs français abordent le site sous un angle nouveau, interdisciplinaire, élargissant leur étude des temples à la ville qui les faisait vivre. En 2010, le mystère d’Angkor opère avec une magie intacte sur le public parisien. Derrière ses pierres ciselées enlacées par les lianes, Angkor n’a sans doute pas livré ses derniers secrets.

Notes :

[1] L’expression est attribuée à André Malraux, selon lequel les activités de l’EFEO ont pu être financées par la vente de sculptures khmères quand les subsides du gouvernement général de l’Indochine venaient à manquer. Ce qui n’empêchera pas l’auteur de La Voie royale (1930), parti en 1923 en Indochine avec son épouse Clara, de se livrer à de fameux prélèvements sur les bas-reliefs du temple de Banteay Srei pour les revendre à un collectionneur…

[2] Amaury Lorin, « L’École française d’Extrême-Orient, création de Paul Doumer, gouverneur général de l’Indochine (1898) : un acte politique », dans Anne Dulphy et al. (dir.), Les relations culturelles internationales au XXe siècle : de la diplomatie culturelle à l’acculturation, Bruxelles, PIE-Peter Lang, coll. « Enjeux internationaux », n° 10, 2011, p. 351-358.

[3] « Archéologie(s) coloniale(s) : approche transversale », journée d’études des 22 et 23 mars 2011, Réseau Asie et Pacifique-IMASIE (UPS 2999 CNRS/FMSH), http://www.reseau-asie.com/media3/appel-a-contribution/archeologie-coloniale/.

[4] Colloque « Paul Pelliot (1878-1945), de l’histoire à la légende », Académie des Inscriptions et Belles-Lettres/Collège de France, 2-3 octobre 2008 ; Philippe Flandrin, Les sept vies du mandarin français : Paul Pelliot ou la passion de l’Orient, Paris, éditions du Rocher, 2008.

[5] Amaury Lorin, « La "découverte" française du site : autour de Paul Doumer et de la fondation de l’École française d’Extrême-Orient », dans Hugues Tertrais (dir.), Angkor (VIIIe-XXIe siècles) : mémoire et identité khmères, Paris, Autrement, 2008, p. 110-123, http://www.autrement.com/ouvrages.php?ouv=2746710764.

[6] Catherine Hodeir et al., L’exposition coloniale, Bruxelles, Complexe, 1991.

[7] Alain Forest, Le Cambodge et la colonisation française : histoire d’une colonisation sans heurts (1897-1920), Paris, L’Harmattan, 1980.

Amaury Lorin

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  • ISSN 1954-3670