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« MOBI BOOM. L’explosion du design en France, 1945-1975 »

Expositions | 21.01.2011 | Annie Claustres
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L’on ne parlait pas encore de design en France après-guerre, mais de mobilier moderne. Le terme apparaîtra entre 1945 et 1975, précisément, pendant cette période de mutation historique qui voit un déploiement conséquent des objets du quotidien, tant dans la sphère du privé que dans celle du public. Si son emploi se banalise au début des années soixante, l’Académie française attendra 1971 pour le légitimer. Un des grands mérites de l’exposition du musée des Arts décoratifs est de ne pas isoler les objets du contexte historique et social, de ne pas les réduire à des jeux formels, aussi emprunts de créativité soient-ils, mais de les donner à voir au croisement de plusieurs focales, celle du contexte de production, celle de l’édition, de la diffusion, mais aussi celle des nouveaux modes de vie. En cela, « MOBI BOOM » est plus proche de l’exposition « Cold War. Modern Design 1945-1970 » programmée par le Victoria and Albert Museum, à Londres, du 25 septembre 2008 au 11 janvier 2009, que de celle orchestrée, à Paris, par le Grand Palais, « Design contre Design », du 28 septembre 2007 au 7 janvier 2008. La grande nef du musée des Arts décoratifs se voit ainsi structurée selon différentes sections qui mettent bien en évidence les nouveaux types de mobilier (bureau, rangement, siège, luminaire) nécessaires au temps de la reconstruction, et laissent peu à peu percevoir le phénomène de mutation à l’œuvre. Le visiteur va ainsi d’un objet à l’autre, interpellé au passage par les grands panneaux publicitaires surplombant la nef, les archives photographiques et les documents audio-visuels environnants, alors que sur les bas-côtés, les revues de mobilier, présentées sous vitrines, complètent le parcours resituant avec pertinence l’explosion du design français à l’échelle internationale, ce qui le valorise d’autant. Près de cinquante créateurs et deux cents objets invitent le public à revisiter le temps des Trente Glorieuses, des années de croissance aux années de la crise pétrolière. L’on peut y admirer des pièces du musée des Arts décoratifs, du Centre Georges Pompidou, ainsi que des galeries Kreo, Jousse Entreprise, Demisch Danant, entre autres, mais aussi, et de manière plus rare, de nombreuses pièces venant de collections privées.
 

Salle de séjour, par Marcel Gascoin pour la rexconstruction de Sotteville, présentée à l'Exposition de l'Urbanisme et de l'Habitation, dans Le décor d'aujourd'hui, N°41, 1947, couverture.« Volontarisme, modernisme et hédonisme » : c’est ainsi que l’historien Pascal Ory qualifie dans le catalogue de l’exposition [1] — sans conteste un catalogue de référence —, la spécificité culturelle de la France en ces années-là. Ces trois points retracent bien le parcours de l’exposition dont Béatrice Salmon est le commissaire et Pierre Charpin le scénographe. Dans un premier temps, il faut reconstruire. Des villes ont été détruites (Le Havre), des grands ensembles voient le jour (La Cité radieuse, Marseille) et des équipements collectifs (cités universitaires, aéroports, lieux de culture) deviennent indispensables. Il faut donc meubler ces logements privés en s’adaptant à leurs petites surfaces afin de proposer un « appartement idéal » au service de la démocratisation. Les créateurs Jean Prouvé, Charlotte Perriand mais aussi René Gabriel et Marcel Gascoin, peut-être moins connus, mais tout aussi inventifs, trouvent des solutions sur le mode du rationalisme. L’émergence du living-room, conséquence de l’arrivée de la télévision dans tous les foyers, va favoriser un nouveau mode de vie plus décontracté dont témoignent bien les lignes basses des structures modulaires de rangement (Alain Richard, Antoine Philippon et Jacqueline Lecoq), mais aussi les fauteuils qui abandonnent une assise structurée en bois et acier, pour un confort tout en courbes (Pierre Paulin, Jean-Pierre Laporte) adapté au corps humain qui se libère peu à peu de ses entraves et prend plaisir à se lover dans ces mousses et plastiques tout autant colorés que suaves. Fin de l’austérité, de la ligne géométrique, fin du fonctionnalisme, et place à l’hédonisme en écho aux bouleversements de Mai 1968. Les firmes Steiner, Airborne, Roset triomphent, ainsi que Prisunic, avec ses bas prix, ses nouvelles méthodes de vente, dont on sait combien Denise Fayolle a contribué à son succès dès 1957. Du côté de la vie publique, on peut observer le même phénomène de mutation. Au mobilier en série de type modulaire (bureau, siège), va succéder peu à peu un mobilier de type communautaire. Jean Prouvé se montre fidèle au rationalisme lorsqu’il répond à la commande d’ameublement de la cité universitaire d’Antony en 1956, alors qu’Annie Tribel crée pour le Théâtre de la Ville, en 1967-1968, un restaurant où l’on aime se retrouver, protégé par de larges coques rouges en plastique, dans ces espaces favorables au collectif et au festif. A travers « MOBI BOOM » se donne donc à voir l’ascension d’une nouvelle norme de goût. La France joue un rôle aussi important que la Grande-Bretagne et l’Italie dans cette conquête du leadership du design, qui vaut aux États-Unis d’être détrônés dès la fin des années cinquante.

 

Jean Prouvé, bureau Compas, 1953. Copyrights, Paris, musée des Arts décoratifs, photo Laurent Sully-Jaulmes, Autorisation : ADAGPConsacré au règne de l’objet du quotidien, ce chapitre stimulant de l’histoire culturelle française se laisse aisément prolonger sur le mode des Visual Studies — un point appréciable de l’exposition et du catalogue —, avec le graphisme publicitaire (Paul Colin, Francis Bernard), le papier peint (Leonor Fini, Zofia Rostad) les bandes dessinées (André Franquin avec ses amis Spirou et Gaston Lagaffe), maisPierre Paulin, plan déformable Déclive, 1966-1968, Paris, Centre Georges-Pompidou, Musée national d’art moderne / Centre de création industrielle; copyrigths Collection Centre Pompidou, Dist. RMN/Philippe Migeat aussi le cinéma (Stanley Kubrick adopte les sièges Djinn d’Oliver Mourgue), et l’on serait fort tenté de l’ouvrir au champ des arts plastiques avec le Nouveau Réalisme sur lequel ni l’exposition ni le catalogue ne portent attention. En sortant de « MOBI BOOM », il peut aussi être particulièrement bienvenu de voir, ou de revoir, le magnifique film Mon oncle (1958) de Jacques Tati, où la vie de Monsieur et Madame Arpel Jean-Pierre Laporte, siège Esox, 1972, Editions Burov, New York / Paris, galerie Demisch Danat, Photo Thierry Depagne.révèle les ressorts cachés de cette explosion du design. Cela grince un peu car l’envers du décor se laisse apercevoir, mais sans entraver la féerie.
 

 

 

Notes :

[1] Dominique Forest (dir.), Mobi boom. L’exposition du design en France, 1945-1975, Paris, Musée des Arts décoratifs, 2010, 320 p.

Annie Claustres

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  • ISSN 1954-3670