Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Sudhir Hazareesingh, Le mythe gaullien,

Paris, Gallimard, 2010, 280 p.

Ouvrages | 23.11.2010 | Jean-Baptiste Decherf
  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

© Gallimard, 2010L’image de De Gaulle, celle que l’on avait de lui de son vivant, ainsi que l’empreinte qu’il laissa dans les mémoires, représente un vaste champ de recherche qui pour l’instant n’a été que très peu exploré. Différents chercheurs ont tenté d’analyser ce que l’épopée gaullienne charrie d’imaginaire, mais toujours de façon partielle. L’ouvrage de Maurice Agulhon, De Gaulle. Histoire, symbole, mythe [1] , s’il a l’intérêt de donner à voir de façon particulièrement truculente différents aspects de la Weltanschauung gaullienne, s’intéresse plus à de Gaulle lui-même et à son discours qu’à son image. Les travaux qui, à l’inverse, analysent prioritairement les transformations dont fut l’objet la parole du grand homme, n’en ont jusqu’à présent ciblé que des aspects particuliers [2] . Qui mieux qu’un spécialiste de la légende de Napoléon pouvait écrire le premier ouvrage de synthèse sur celle de De Gaulle ? Sudhir Hazareesingh, avant de s’attaquer à de Gaulle, a notamment publié La Légende de Napoléon (Tallandier, 2005) et La Saint-Napoléon. Quand le 14 juillet se fêtait le 15 août (Tallandier, 2007), deux livres qui font référence dans une littérature qui est relativement fournie. Cette connaissance du mythe entourant l’autre prétendant possible au titre de « Français le plus illustre de l’histoire » irrigue l’ouvrage de rapprochements très bienvenus, parfois même d’informations inattendues. Dès les toutes premières pages, l’auteur parle d’un évènement qui n’a pas eu lieu, mais dont il a découvert le projet en fouillant un dossier administratif sur les anniversaires historiques : la commémoration du bicentenaire de la naissance de Napoléon, le 15 août 1969. De Gaulle avait, apprend-on, insisté en personne pour que le ministère de la Culture organisât la cérémonie. Un discours était prévu aux Invalides, que l’on ne peut aujourd’hui que tenter d’imaginer. Ce rendez-vous manqué entre de Gaulle et Napoléon aurait sans doute donné beaucoup à voir sur la nature d’un rapport dont Sudhir Hazareesingh souligne la centralité et la complexité. C’est principalement de l’Empereur, d’après lui, que de Gaulle tient sa conception de la légitimité démocratique, qui toujours donne priorité au lien personnel entre le chef et son peuple sur le respect des formes institutionnelles (p. 4). Sudhir Hazareesingh analyse, outre les rapports entre les deux héros, les ressemblances entre leurs légendes. Chacune des deux représente d’après lui le providentialisme français (p. 207) : la même mise en scène d’un homme habité de sa singularité, prétendant offrir à travers sa personne un dépassement des clivages qui divisent la nation, et qui finalement meurt dans un exil d’où son mythe puisera une nouvelle force (p. 215). A l’appui de cette hypothèse d’une continuité du « phénomène du mythe en France », il peut à bon droit citer la multitude des rapprochements qui ont été faits. A côté de ceux, si nombreux à gauche, exprimant ou excitant la peur d’un pouvoir césarien, il montre notamment la récurrence sous la plume d’inconnus, et cette fois de façon élogieuse, de l’expression « Napoléon du XXe siècle » (p. 147).

Sans doute était-il difficile d’aller plus loin dans la mise en rapport des deux légendes. Celle du Général, en dépit de Malraux et de Romain Gary, paraît bien sobre à côté de ce que Napoléon a inspiré aux grandes plumes du XIXe siècle. De Gaulle n’a pas son Mickiewicz pour le désigner comme le continuateur de Jésus [3] , son Hegel pour l’appeler « esprit du monde [4]  », ni son Hugo pour faire de lui un souffle créateur qui viendrait hanter les poètes [5] . Comme le dit très justement Sudhir Hazareesingh, le héros du 18 juin était un romantique, mais son mythe le fut beaucoup moins que lui (p. 221). On pourra peut-être regretter néanmoins que le livre n’aille pas, sur certains points, plus loin dans la comparaison. Il aurait notamment été possible de distinguer plusieurs conceptions typiques du chef (par exemple l’incarnateur, le visionnaire et l’artiste, pour reprendre une typologie que nous avons établie à propos du culte romantique du grand homme), pour ensuite repérer de nouvelles différences et continuités entre les deux légendes. Dans le même esprit, il aurait pu être intéressant de distinguer différents registres lexicaux, puis de se demander si ce sont à travers les mêmes mots et les mêmes idées que viennent dans les deux cas telle représentation ou tel fantasme politique, par exemple celui d’un lien immédiat avec le peuple. Le livre de Sudhir Hazareesingh a, quoi qu’il en soit, dans la comparaison des deux mythes, la vertu des livres pionniers : celle d’ouvrir des pistes.

La richesse de l’ouvrage tient, outre cette plus-value napoléonienne, à la quantité d’informations récoltées par l’auteur au long de sa recherche. Le livre est, relativement à sa taille, remarquablement complet. Sudhir Hazareesingh s’intéresse bien sûr à ce que certains grands noms, et notamment des écrivains, ont pu dire de De Gaulle, mais sa priorité est de retrouver la « culture populaire gaullienne », telle qu’elle se donne à voir à travers les acclamations, les souvenirs d’anciens combattants, les expressions de deuil au moment de sa mort, les bibelots vendus aux pèlerins de Colombey, etc. (p. 17-18). Une source, jusqu’à présent inexploitée, a été très heureusement utilisée : les lettres envoyées au grand homme par les gens ordinaires. Cette masse documentaire immense irrigue le livre d’éléments anecdotiques souvent plaisants à lire, comme ces mots d’une admiratrice, peut-être lectrice de Mickiewicz ou de Bloy, qui voyait en de Gaulle « l’annonciateur du règne du Christ-Roi en France » (p. 78). Elle est aussi un moyen original de sonder l’opinion. Sudhir Hazareesingh constate par exemple qu’en 1960 une majorité de lettres expriment un soutien pour la politique menée en Algérie, mais qu’à mesure que la fin du conflit approche, lettres de partisans et d’opposants tendent à s’équilibrer.

Cette histoire colorée du mythe populaire est complétée par une autre, plus élitaire et institutionnelle. Sudhir Hazareesingh analyse l’implantation territoriale de la légende, la façon dont se sont multipliées, depuis la disparition du grand homme, les avenues, les places et les esplanades à son nom (p. 181 sq.). Il s’intéresse au marché de la sculpture, entretenu par les municipalités désireuses d’avoir chez elle une représentation de De Gaulle (p. 187). Il fait une histoire des 18 juin, dans laquelle on découvre les questions qu’ont suscitées les commémorations, les luttes dont leur organisation fut l’objet, ainsi qu’une histoire des pèlerinages à Colombey, eux aussi au centre de batailles politiques parfois âpres. Le livre se termine par une analyse des évolutions post mortem de l’image du Général. Différents moments et tendances sont dégagés. D’abord, autour de 1980, une certaine privatisation-désacralisation, amenant un regard plus intimiste sur l’homme de Colombey, dont on cherche à connaître le comportement en famille, les goûts, etc. Les années 1980 sont aussi la période durant laquelle l’admiration pour de Gaulle tend à devenir unanime dans le pays, comme le montre Sudhir Hazareesingh à partir d’enquêtes d’opinion. Vient ensuite, dans la décennie suivante, un « renouvellement du regard historique sur le phénomène gaullien » (p. 188), qu’inaugure le colloque international organisé en 1990 par l’Institut Charles-de-Gaulle. Sans jamais prendre la posture supérieure de l’historien ou du sociologue qui passerait en revue des travaux d’un statut inférieur au sien, Sudhir Hazareesingh analyse les principaux livres marquants de l’époque : C’était de Gaulle d’Alain Peyrefitte [6] , où l’auteur voit une démystification involontaire du personnage ; A demain de Gaulle de Régis Debray [7] qu’il s’efforce de situer historiquement, tout en en louant occasionnellement la finesse ; De Gaulle. Histoire, symbole, mythe de Maurice Agulhon ; et bien sûr De Gaulle, mon père, le recueil de souvenirs du fils Philippe [8] . Ainsi le livre débouche-t-il sur la situation actuelle, où la nostalgie gaullienne, devenue universelle en France, se nourrit du rejet d’une classe politique ordinairement jugée médiocre, indigne de celle qui l’a précédée.

Le mythe gaullien est un livre riche, tant en informations accumulées qu’en idées émises. On appréciera particulièrement la façon qu’a Sudhir Hazareesingh d’écrire l’histoire, à la fois rigoureuse et libre. L’auteur ambitionne de penser scientifiquement et le dit explicitement ; mais cette ambition ne l’empêche nullement de laisser paraître son admiration pour le personnage dont il parle, ni de relever la façon effectivement si étonnante dont il a parfois su prophétiser le cours des choses. Le mythe gaullien, lit-on, commence par une « création délibérée, un acte de volontarisme idéologique, un éclatant témoignage de créativité intellectuelle et politique » (p. 216) ; par ses évolutions, il illustre « la relative autonomie de l’imaginaire politique par rapport aux appareils et aux institutions politiques » (p. 214). S’il fallait, inversement, regretter une absence dans l’ouvrage, on pourrait faire remarquer que le livre ne dit que très peu sur la « réception » de l’imaginaire gaullien dans le peuple et dans l’élite. Sudhir Hazareesingh, certes, parle de ce qu’il appelle « l’ontologie héroïque » de De Gaulle, et notamment de sa façon d’opposer réalités profondes et réalités apparentes (p. 57 et 68). Mais il ne se demande pas si quelque chose de cette Weltanschauung a pu passer dans la nation, voire contribuer au mythe. La recherche effectuée sur les lettres adressées au grand homme, pourtant, aurait été une belle occasion de se demander par exemple comment l’idée gaullienne d’une France éternelle cachée derrière les apparences, qui ne se révèlerait pleinement que dans ses moments de grandeur, a été reçue dans la population. Constaterait-on principalement de l’indifférence, de l’adhésion, ou au contraire un scepticisme semblable à celui de Pompidou, tel que le rapporte Alain Peyrefitte [9]  ? Il n’était pas possible de tout faire en à peine plus de deux cents pages. Sudhir Hazareesingh, pour un livre pionnier, a fait remarquablement beaucoup.

Notes :

[1] Maurice Agulhon, De Gaulle. Histoire, symbole, mythe, Paris, Hachette, 2001.

[2] Voir notamment le livre de Brigitte Gaïti, De Gaulle prophète de la Cinquième République, Paris, Presses de Sciences Po, 1998.

[3] Adam Mickiewicz, Les Slaves, Cours professé au Collège de France (1842-1844), Paris, Musée Adam Mickiewicz, 1914.

[4] Georg Wilhelm Friedrich Hegel, « Lettre à Niethammer » (13 octobre 1806), Correspondance, tome 1, Paris, Gallimard, 1962, p. 114-115.

[5] Victor Hugo, « Lui », dans Odes et ballades, Œuvres complètes : Poésie I, Paris, Robert Laffont, 1985, p. 533-536.

[6] Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, Paris, Gallimard, 2002.

[7] Régis Debray, A demain de Gaulle, Paris, Gallimard, 1996.

[8] Philippe de Gaulle, De Gaulle, mon père, Paris, Plon, 2003, 2 vol.

[9] Prenant en privé ses distances face à l’imaginaire gaullien, Georges Pompidou déclare par exemple que de Gaulle devrait renoncer à son « utopie unanimiste » (Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, Paris, Gallimard, 2002, p. 278).

Jean-Baptiste Decherf

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • • Vidéo de la table ronde « À l'Est, rien de nouveau ? Pour une histoire visuelle de la nouvelle Europe » aux Rendez-Vous de Blois (13 octobre 2018)
  • Si vous n’avez pas pu assister à la table ronde, « À l'Est, rien (...)
  • lire la suite
  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670