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Comptes rendus
   

Jean-François Muracciole, Les Français libres : l’autre Résistance,

Paris, Tallandier, 2009, 424 p.

Ouvrages | 04.11.2010 | Eric T. Jennings
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Editions TallandierCe très bel ouvrage, à la fois impressionnant et passionnant, se donne pour pari de dresser une sociologie des Français libres. La palette méthodologique de l’auteur s’avère variée et fort adaptée à son sujet : il manie aisément l’histoire quantitative, l’histoire militaire, celle des mentalités, des religions, des comportements et, tout spécialement, celle des motivations pour expliquer l’adhésion individuelle ou collective à la France libre.

Qui sont ces Français libres ? Force est de constater d’abord que les historiens peinent à s’entendre sur leur nombre absolu, et plus encore sur les sous-catégories : proportion de coloniaux, d’étrangers ou de femmes, par exemple. Néanmoins, grâce à un échantillonnage et à des recoupements rigoureux, Jean-François Muracciole parvient à reconstruire petit à petit ce curieux univers. Il comporte notamment 5,7% d’étrangers, dont un très grand nombre d’Espagnols, de Polonais, de Belges, d’Allemands et d’Autrichiens, d’Italiens et de Russes. Russes blancs, Juifs français ou allemands, tirailleurs congolais, tchadiens, camerounais ou autres, Républicains espagnols, combattants d’Afrique du Nord de toutes origines confondues font ainsi des Forces françaises libres (FFL) une véritable « Tour de Babel » (p. 60).

Au fil des chapitres, le lecteur voit certes se dégager de grandes tendances, mais il retient également ces histoires rocambolesques qui, de page en page, commencent à revêtir une certaine représentativité. Prenons le cas de légionnaires d’origine allemande, « rendus » par Vichy à l’Allemagne nazie en mars 1942, et qui allaient, de ce fait, se retrouver dans la mire de leurs anciens compagnons d’armes, des Allemands légionnaires FFL à Bir Hakeim. Ou encore, la saga du lieutenant-colonel Génin qui, après s’être fait affecter en Algérie fin 1940, traversa tout le Sahara du nord au sud pour rejoindre la France libre au Tchad (p. 150). Que dire enfin des anciens FFL revenus en Tchécoslovaquie, avant 1948, et qui furent par la suite, en pleine Guerre froide, persécutés pour leur engagement « pro-occidental »… Tragédie, héroïsme et hasard se croisent et se confondent dans bien des parcours des FFL.

Jean-François Muracciole se montre tout particulièrement sensible au contexte, qu’il soit chronologique ou géographique. Car seul celui-ci peut expliquer la place remarquable au sein des FFL de troupes issues de l’Afrique équatoriale française (AEF) — pourtant guère une pépinière de tirailleurs par le passé — ou de Saint-Pierre et Miquelon, ou encore l’importance de la ville portuaire de Douarnenez qui, à elle seule, offrit 700 combattants à la France libre, soit plus que Toulouse, Marseille et Lyon confondues.

S’ils persuadent, certains des arguments de l’ouvrage font initialement l’effet d’une bombe. Commençons par le sous-titre, celui d’autre Résistance. Il peut être perçu comme provocateur si l’on considère, justement, le monopole de la France libre sur cette résistance de la première heure ; les FFL seraient, dans cette logique, la première Résistance. Pourtant, l’altérité de la France libre semble certaine à bien d’autres égards, notamment lorsqu’on analyse sa place dans la mémoire collective de l’après-guerre, ou encore le poids de l’historiographie de la résistance intérieure contre celui de la résistance extérieure.

Autre surprise : la chronologie, ou plutôt le flux des adhésions à la France libre ne semble pas cadrer avec les vagues d’anglophobie qu’on associe le plus souvent avec l’après Dunkerque et, surtout, avec l’après Mers-el-Kébir. En réalité, démontre Muracciole, la véritable rupture dans l’adhésion à la France libre s’opère avec l’échec de l’opération anglo-gaulliste sur Dakar en septembre 1940 — échec qui allait être savamment exploité par la propagande vichyste. S’en suivront deux années de vache maigre pour la France libre en matière de recrutement. Et, pour un mouvement comme la France libre, le recrutement est bien évidemment capital.

Là aussi, Muracciole avance une thèse aussi originale que persuasive. Ce sont, d’après lui, les faibles effectifs du mouvement, et non les heurts fréquents et les relations tendues entre de Gaulle et ses alliés anglophones, qui expliqueraient que certains de ces derniers aient joué la carte Giraud, ou encore qu’ils aient connu avec la France libre de nombreuses brouilles autour de questions coloniales (Saint-Pierre, Madagascar, etc.) Pour montrer la faiblesse relative des FFL, Murraciole propose des chiffres détonants : la Légion des volontaires français contre le Bolchevisme, organisme voué à envoyer de jeunes Français mener la guerre sacrée d’Hitler sur le front de l’Est, parvint à recruter quasiment le double du nombre de volontaires que ne le réussissent les FFL au cours de l’été 1941 (p. 136). Pour prendre un autre exemple issu du même camp, la Pologne alignait plus de 1800 pilotes de guerre au combat en septembre 1941, alors que la France libre n’en totalisait que 186 à cette même date (p. 143). De quoi relativiser mais, surtout, de quoi étayer l’idée novatrice d’un grand creux dans le mouvement français libre en 1941-1942 qui ne serait véritablement stoppé qu’avec l’intégration des troupes d’Afrique du Nord et d’Afrique occidentale française (AOF). Ce creux serait la cause, et non la conséquence, des tentatives de marginalisation et de déstabilisation du général de Gaulle au Royaume-Uni et aux États-Unis en 1941 et 1942.

Comme le démontrent ces exemples, Muracciole a le don de la comparaison fructueuse : parallèles classiques entre la France libre et les brigades internationales ou encore avec la Résistance intérieure, mais aussi avec l’expérience des tranchées en 14-18, ou avec la collaboration active, et les mouvements de ligues des années 1930, rapprochements qui ont de quoi surprendre au premier abord. Sauf à oublier l’étrangeté de la France libre en 1940-1941, mouvement dont l’adhésion sous-entendait de brûler les ponts avec sa famille, avec la France métropolitaine ou encore avec sa carrière : double arrachement, donc, avec la légalité et avec le passé.

L’ouvrage ne néglige pas ce qu’on pourrait appeler une culture propre au mouvement français libre. La date d’adhésion conditionne bien plus que l’ancienneté ; chez les FFL elle s’apparente à des galons. Le volontariat et les conditions de l’engagement sont eux aussi finement analysés : un engagement effectué par un tirailleur africain sous la contrainte à Bangui fin 1940 ne présentant que peu d’affinités avec celui d’un expatrié venu rejoindre le général à Londres, ou avec un soldat dans une unité ayant brusquement changé de camp en 1943, ou encore avec un Antillais ayant rejoint les FFL à la rame, fuyant les forces vichystes à ses trousses en 1941. Le fait qu’un territoire entier se soit rangé tôt du côté du général de Gaulle (comme la Polynésie ou l’AEF) conditionne, bien entendu, la date d’engagement, avec cependant la réserve que des invétérés refusèrent, comme au Gabon, de rallier les FFL et que, pour certains, le choix était donc dicté par les actions d’une poignée d’officiers ayant rallié la colonie entière. Dans de tels contextes, Muracciole scrute à juste titre la notion de « choix » au microscope, ce qui ne retire évidemment rien à la valeur politique, symbolique et individuelle de ces engagements pris à contre-courant et, parfois, au prix du sacrifice suprême.

Relevons une autre spécificité propre au mouvement FFL : son engagement auprès de ses alliés et, surtout, l’influence de ces derniers sur lui. Celle-ci se discerne par exemple dans le cas de la création d’un corps féminin FFL, calqué sur le modèle britannique. Ou encore dans le souci du haut commandement, que Muracciole attribue à une influence anglo-américaine, de limiter les pertes d’hommes au strict minimum (p. 281).

La France libre compte un nombre impressionnant de paradoxes : les FFL sont engagées dans la guerre en continu entre 1940 et 1945, mais elles font aussi partie d’une sorte d’armée alternative, dont le taux de pertes n’allait devenir réellement terrible que lors de la phase finale, en Italie, en Provence et sur le Rhin. Si la France libre et Vichy sont en guerre, cela n’empêche pas les transfuges, parfois dans les deux sens, ou encore des trêves ponctuelles, entre légionnaires des deux bords, notamment. Si le mouvement attire moins de femmes que la Résistance intérieure, il est néanmoins en avance sur la question du statut des femmes dans ses rangs. Si la France libre repose avant tout, entre 1940 et 1942, sur l’Afrique, ses pratiques coloniales s’avèrent particulièrement dures. Relevons enfin que l’auteur aborde les sujets délicats de manière directe, comme celui des viols commis par les FFL en Italie, par exemple. Évitant autant la téléologie que le manichéisme, Muracciole montre les Français libres ni angéliques, ni l’inverse : ils sont avant tout en guerre, et c’est sur leur vécu, leurs origines, leurs motivations, leurs intentions et, enfin, leurs parcours que se penche l’auteur.

Au final, le visage de la France libre esquissé par Jean-François Muracciole est celui de la diversité : diversité ethnique, religieuse et sociale (relevons cependant la sur-représentation des couches sociales bourgeoise et aristocrate parmi les FFL issues de France métropolitaine). La diversité dans l’unité toutefois : l’expérience française libre souda des liens, et non des moindres. Le mouvement servit de véritable pépinière de leaders aux IVe et Ve Républiques françaises mais aussi, comme nous le rappelle l’auteur, à d’autres États : John Hasey, Senior Operations Officer pour la CIA états-unienne, ou encore Gilles Andriamahazo, général et chef d’État malgache, en sont la preuve.

Comme tout ouvrage stimulant, celui-ci soulève des questions. Quelle langue parlait-on dans ces rangs bigarrés, où des unités entières étaient constituées d’Africains issus d’une même région, de Polynésiens ou encore d’Espagnols ou de Juifs allemands, autrichiens ou français ? Quand avait-on recours à des traducteurs pour les interactions avec les alliés anglophones ? On s’interroge également sur le profil des travailleurs africains (chauffeurs de camion, constructeurs, ouvriers miniers) qui, s’ils n’étaient pas combattants, n’en restaient pas moins essentiels pour la cause FFL. Ces quelques questions ne font cependant que témoigner de la richesse de cet ouvrage d’une grande érudition, le premier à disséquer de la sorte les rangs des FFL.

Notes :

 

Eric T. Jennings

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  • ISSN 1954-3670