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Comptes rendus
   

Véronique Blanchard, Régis Revenin, Jean-Jacques Yvorel (dir.), Les jeunes et la sexualité. Initiations, interdits, identités (19e-21e siècles),

Préface de Michel Bozon, Paris, Éditions Autrement, Coll. « Mutations/Sexe en tous genres », 2010.

Ouvrages | 04.11.2010 | Frédérique El Amrani
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éditions AutrementCodirigé par Véronique Blanchard, Régis Revenin, et Jean-Jacques Yvorel, tous trois historiens spécialistes de l’enfance et de la jeunesse « irrégulières », ce gros ouvrage de plus de quatre cents pages, rassemble trente-deux communications rédigées par trente-cinq auteurs, issus de champs disciplinaires et d’horizons géographiques variés. Résultat de la collaboration d’historiens, de sociologues, d’anthropologues, de socio-démographes, de philosophes, ainsi que de spécialistes de sciences politiques, sciences sociales ou sciences de l’éducation, il fait la part belle, – ce n’est pas si fréquent –, aux travaux de jeunes chercheurs. Plus d’un tiers des auteurs, dont vingt-deux sont des femmes, sont en effet doctorants. Souhaitant s’affranchir du cadre national, les coordinateurs de l’ouvrage ont retenu des contributions concernant des espaces et des sociétés assez peu arpentés par les chercheurs français. Près de la moitié des contributions présente ainsi des exemples et des problématiques extranationales, voire extraeuropéennes (Iran, Thaïlande, Argentine, Madagascar, Nouvelle-Zélande, Cameroun). Si l’étude de la seconde moitié du XXsiècle est privilégiée, les prémices de l’époque contemporaine ne sont pas oubliées de même que la première décennie du siècle présent, certaines communications embrassant l’ensemble de la période.

Préfacé par le sociologue et anthropologue de formation, Michel Bozon, et clos par une bibliographie thématisée de deux cent soixante titres environ, incluant les travaux les plus récents sur la question, l’ouvrage se propose, au travers de trois axes thématiques principaux (Initiations, Interdits, Identités), dépliés en axes subsidiaires, d’étudier comment ont été construits, problématisés et souvent instrumentalisés, politiquement et socialement, les liens entre jeunesse, jeunes et sexualités. Catégories, renvoyant l’une et l’autre dans l’imaginaire social « au danger, à l’interdit, à la marge », jeunesse et sexualité effraient encore davantage lorsqu’elles sont associées. Jeunes sexuellement actifs et sexualité juvénile ont en commun de constituer un sujet de préoccupation récurrent, souvent traité sans distanciation, dans les débats médiatiques contemporains concernant tant les questions de santé (Sida) que d’ordre public (« jeunes des quartiers »). Refusant l’essentialisation et la naturalisation du lien entre jeunesse et sexualité, trop souvent abordé sous le seul angle « psy », les coordinateurs de l’ouvrage ont voulu, en sollicitant des contributions se référant aux démarches et aux méthodes des sciences humaines et sociales, assises sur les enquêtes de terrain, l’exploitation des sources historiques et des supports médiatiques les plus modernes, en mettre la complexité en évidence. Privilégiant tantôt la synthèse tantôt l’analyse, les articles décortiquent les discours, mettent à plat les politiques publiques, étudient les pratiques, à différentes échelles (individus, groupes) ainsi que les représentations (presse, cinéma). L’approche en terme de genre et de rapport sociaux de sexe, consubstantielle au sujet, est quasi systématique.

La jeunesse étant généralement le temps de l’initiation - subie ou choisie, la première partie de l’ouvrage, qui est aussi la plus développée, se penche sur la façon dont la jeunesse est théorisée, parfois institutionnalisée (Éducations sexuelles), surveillée et régulée (Santé sexuelle et contrôle social), perçue et représentée (Arts et médias). Distinguant éducation à la reproduction « rousseauiste » et éducation au plaisir « sadienne », Tamara Chaplin souligne dans l’une des rares communications sur la longue durée proposées par l’ouvrage, que les termes de la controverse quant aux finalités de l’éducation sexuelle ont été fixés, en Occident, dès la fin du XVIIIsiècle. Au travers des choix contraceptifs opérés de nos jours par les filles et les garçons des milieux populaires, Séverine Bernard met en évidence les enjeux que représente en terme de genre et de rapport de domination à l’intérieur du couple l’utilisation de la pilule et/ou du préservatif. Aux États-Unis, l’instrumentalisation de l’éducation à l’abstinence par les néo-conservateurs à des fins socio-économiques (démantèlement du Welfare State), est présentée de façon très convaincante par Claire Greslé-Favier. Le potentiel politiquement « révolutionnaire » de l’éducation sexuelle des jeunes Iranien-ne-s, via Internet et les vidéos pornographiques, fait l’objet d’une communication originale de Pardis Mahdavi.

La deuxième partie (Interdits) s’intéresse aux pratiques sexuelles réputées déviantes, parfois criminalisées, dont les mineurs sont les acteurs et/ou les objets. La sexualité vénale, qu’on y recourre pour s’initier et/ou qu’on s’y livre pour en tirer un revenu est étudiée dans un premier chapitre (Prostitutions). Sujet encore peu documenté, la prostitution juvénile au masculin est abordée par Malika Amaouche qui est allée à la rencontre, dans une gare parisienne, de jeunes prostitués. Commises par/ou sur les mineurs, les violences sexuelles font l’objet d’une médiatisation et d’une judiciarisation croissante dont les modalités et les enjeux sont mis en perspective dans un second chapitre. Étudiant le traitement judiciaire des violences sexuelles dans le Var durant la seconde moitié du XIXsiècle, Cécile Régnard-Drouot montre très finement comment il participe à la gestion des tensions sociales à l’intérieur de petites communautés rurales. Particulièrement éclairant est l’article de Claude-Olivier Doron sur les figures victimaires de l’enfant violenté et de l’accusé à tort, au travers de l’étude des affaires Dutroux et d’Outreau.

Dans une troisième partie (Identités), plus rapide, est posée la question des identités à la fois sexuée et sexuelle dont la jeunesse est souvent le temps de cristallisation. Conjuguée au masculin ou au féminin, les identités hétérosexuelle (Genre et hétérosexualité) et homosexuelle (Genre et homosexualité) font l’objet d’un nombre équivalent de contributions mettant en évidence le caractère décisif des orientations et pratiques sexuelles en terme de conformité au genre désigné par le sexe, les homosexualités, bisexualités et transsexualités étant toujours perçues comme hétéronomes et socialement perturbatrices. La permanence d’un double standard de morale sexuelle et d’un contrôle toujours plus tatillon de la sexualité des filles est étudiée d’un point de vue historique par Anne-Claire Rebreyend peignant le portrait de la fille amoureuse dans les années 1950 et d’un point de vue sociologique par Isabelle Clair comparant les modalités de surveillance des filles dans les espace ruraux et en milieu périurbain aujourd’hui. À l’inverse, une communication de Clotilde Binet et Bénédicte Gastineau sur la sexualité juvénile féminine malgache depuis le XVIIIsiècle met utilement en lumière que toutes les sociétés n’ont pas, à l’instar des sociétés occidentales, valorisé la virginité des filles.

La diversité des approches disciplinaires et méthodologiques, la multiplicité et l’originalité des angles de vue, la variété des groupes et espaces étudiés à différentes échelles, et le souci de la plupart des auteurs d’aller au-delà de la description des pratiques pour contextualiser et problématiser les liens entre jeunesse et sexualité, en montrant ce qu’ils révèlent des sociétés passées ou contemporaines, sont autant de qualité d’un ouvrage dont la lecture stimule la réflexion et l’envie de lire les travaux de chacun de ses contributeurs.

Notes :

 

Frédérique El Amrani

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  • ISSN 1954-3670