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Comptes rendus
   

Oissila Saaïdia et Laurick Zerbini (dir.), La Construction du discours colonial : l'Empire français aux XIXe et XXe siècles

Paris, Karthala, 2009, 252 p.

Ouvrages | 22.07.2010 | Amaury Lorin
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© KarthalaLa dialectique de la célébration et de la condamnation du fait colonial a longtemps et profondément biaisé l’écriture de son histoire, ainsi bipolarisée par une mise en intrigue aussi raide que manichéenne. Or, confronter les positions opposées, éprouver en soi leur tension, c’est aussi savoir les dépasser, avait dû conclure Daniel Rivet dans un article particulièrement stimulant paru en 1992 [1] . L’ouvrage La Construction du discours colonial : l’Empire français aux XIXe et XXe siècles co-dirigé par Oissila Saaïdia et Laurick Zerbini rappelle ainsi, fort justement, que l’histoire « d’inspiration coloniale » n’a, jusqu’à un passé somme toute très récent, guère été pratiquée par des historiens de métier mais, bien plutôt, avec plus ou moins de bonheur, par des « opérateurs » (diplomates, militaires, fonctionnaires coloniaux, etc.) s’improvisant « historiens du dimanche [2]  », à partir d’un savoir tiré de leurs expériences de terrain, sans toujours maîtriser les techniques de la profession [3] . Il revenait alors à cette « histoire coloniale », académiquement en marge [4] , d’exalter la colonisation dans la plupart des cas.

La Construction du discours colonial propose ainsi de suivre l’élaboration, riche d’enseignements, de cette histoire des relations contemporaines entre la France et les mondes extra-européens, à la faveur d’une (re)lecture de l’historiographie coloniale de l’Empire français aux XIXe et XXe siècles. La multiplicité même des termes tour à tour utilisés (« colonisation », « impérialisme », « fait colonial », etc.) atteste, d’entrée de jeu, de l’évolution et du pluralisme des discours sur ce passé récent, complexe tant dans son vécu que dans son écriture. C’est de cette diversité que l’ouvrage entend rendre compte (sans pour autant pouvoir être exhaustif), selon une approche spécifique qui est celle de l’historiographie. Et il a d’emblée, pour ce faire, l’originalité et le mérite de faire croiser deux champs de la recherche que sont l’histoire de l’art et l’histoire (un croisement insuffisamment pratiqué, bien à tort), ce qui fait ressortir de manière particulièrement significative les constructions mentales en jeu.

Inaugurant le volume, la contribution de Claude Prudhomme (« Penser la colonisation mais comment ? », p. 19-33) se présente comme un chapitre liminaire à l’ouvrage. En effet, un tableau de l’évolution des concepts – à travers l’exemple de l’histoire des missions chrétiennes – y est dressé avec profit. L’auteur rappelle ainsi que l’histoire de la colonisation, comme l’histoire tout court, peine à forger ses propres concepts et qu’au final, elle n’interroge pas suffisamment ceux qu’elle utilise. Marie-Albane de Suremain reprend [5] , quant à elle, une analyse qui oscille entre le général, l’historiographie coloniale, et le particulier, son application à l’histoire de l’Afrique (« Histoire coloniale et/ou histoire de l’Afrique ? Historiographies de l’Afrique subsaharienne (XIXe-XXe siècles) », p. 35-62), en se livrant, notamment, à une utile réflexion sur les catégories désormais établies de Colonial et Post-Colonial Studies, dont le rappel dans ce volume n’est pas superflu. Quant à Laurick Zerbini, elle montre comment l’anthropologie darwinienne a suscité un obscurantisme positiviste sur des œuvres d’art dont la valeur avait été appréciée par la Renaissance et ce, jusqu’à ce que les amateurs, au début du XXe siècle, aient révélé ces objets pour eux-mêmes en les inscrivant dans une pure plasticité au détriment d’une connaissance objective et historicisée (« Sur les traces des arts africains (XIXe-XXe siècles) », p. 63-88). L’auteure retrace le statut des créations africaines d’objets ethnographiques en œuvres d’art et souligne les difficultés actuelles à se départir de la fixité dans laquelle elles ont été tenues, une analyse que les nouveaux travaux de Maureen Murphy sur les arts d’Afrique [6] ou, plus récemment encore, ceux de Sophie Leclercq sur les surréalistes et la question coloniale [7] permettent de compléter ou de prolonger.

Jean-François Klein met longuement en relief, à travers une démarche essentiellement prosopographique, les réseaux et les hommes qui les animent (« L’histoire de l’Indochine en situation coloniale : entre histoire et orientalisme (1858-1959) », p. 89-123), alors que la position délicate de l’« Indo-Chine », entre Inde et Chine, se retrouve sans surprise dans la perception de ses arts. C’est pourquoi l’historiographie de l’art asiatique est ensuite abordée par Caroline Herbelin selon une double perspective, celle de l’École française d’Extrême-Orient (EFEO) et celle des arts indochinois (« Tocades et discours savants : historiographie des arts de l’Indochine en situation coloniale », p. 125-148). L’auteure, bien que ne citant pas l’ouvrage le plus récent sur le sujet [8] , rappelle néanmoins les liens étroits entre l’EFEO et la politique coloniale [9] , sans pour autant négliger la valeur scientifique du travail produit.

Le vaste domaine de l’Océanie fait ensuite l’objet des contributions complémentaires de Sarah Mohamed-Gaillard (« Historiographie des territoires français du Pacifique », p. 149-168) et d’Élise Patole-Edoumba (« Historiographie et histoire de l’art océanien », p. 169-186). En choisissant de focaliser son analyse sur la Nouvelle-Calédonie, Sarah Mohamed-Gaillard dresse un panorama clair et synthétique d’un des parents pauvres de l’Empire, soulignant tout à la fois le rôle important de l’historiographie anglo-saxonne et la faiblesse des études historiques au regard des travaux initiés par les autres sciences humaines. En revanche, Élise Patole-Edoumba rappelle, à juste titre, qu’alors qu’ils sont connus en Europe depuis le XVIe siècle, les objets océaniens ne parviennent toujours pas, au XIXe siècle, à être perçus en dehors d’a priori tenaces qui, à la manière de clichés, se focalisent autour de la violence, de la sauvagerie ou du fétichisme supposés des populations océaniennes.

La dimension insulaire de l’Empire est enfin illustrée dans la Caraïbe avec la Martinique et la Guadeloupe. Philippe Delisle aborde ainsi brièvement ces deux territoires français à travers, entre autres, la question de la traite esclavagiste (« D’un discours “colonial” à une approche “scientifique” : l’historiographie des Antilles françaises, des années 1850 aux années 1980 », p. 187-197). Il dévoile les mécanismes d’une historiographie où les présupposés de couleur ont longtemps régné et replace l’histoire des Antilles françaises dans son contexte régional. L’ouvrage se termine, en dernier lieu, par la contribution d’Oissila Saaïdia sur le Maghreb, « Occident » des uns et « Orient » des autres (« De l’histoire de l’Orient à l’histoire d’un Occident (Al Maghrîb) : essai sur une historiographie du Maghreb colonial », p. 199-214), avec une Algérie centrale dans cette zone comme elle l’est à l’échelle de tout l’Empire.

Rassemblant ces neuf contributions – de format très inégal – autour d’un sommaire tendant, quoi que s’en défende l’introduction, à la juxtaposition d’études de cas géographiques, La Construction du discours colonial aurait sans doute gagné à une approche pluridisciplinaire (au-delà du simple croisement, certes louable et fécond, entre histoire de l’art et histoire) et au recours à la comparaison avec d’autres empires coloniaux contemporains [10] . L’approche retenue, plus locale que globale, brouille finalement davantage les lignes de réflexion sur des notions évolutives tant dans le temps que dans l’espace, qu’elle ne dégage de difficile synthèse, qu’une conclusion – manquant cruellement – aurait toutefois pu tenter d’esquisser. Aussi les « bases intellectuelles d’un bilan de la recherche sur ce domaine controversé », haute ambition que l’ouvrage prétend apporter, ne sont-elles pas réunies, sinon de manière fragmentaire. La bibliographie incomplète (p. 215-240) proposée en fin de volume aurait, en particulier, été enrichie par l’apport de la littérature coloniale à l’histoire du monde colonial [11] . Le souvenir de deux peintres français installés en Algérie (Étienne Nasreddine Dinet (1861-1929), peintre et écrivain de l’Algérie coloniale) et au Laos (Marc Leguay (1910-2001), fondateur de la première école des Beaux-Arts à Vientiane en 1959 [12] ) aurait également pu être utilement rappelé. Sans parler, pour ne citer qu’eux, des travaux de Denys Lombard, Louis Malleret ou Albert Memmi.

Rendue difficile par de nombreuses erreurs typographiques (Georges Maspéro devenant « Mapséro » p. 103 ; Nicolas Offenstadt, « Hoffenstadt » p. 90 ; Siem-Reap étant orthographié « Sieam-Reap » p. 109 ; Berkeley, « Berkley » p. 122 ; etc.) et fautes d’orthographe (dont une quinzaine heurtent l’œil dans le seul chapitre 4), la lecture de La Construction du discours colonial se trouve enfin surprise par la répétition de jugements sans arguments, dont on ignore bien ce qu’ils sont censés apporter au débat scientifique : nos travaux sont ainsi qualifiés d’« hagiographiques [13]  » (p. 98) ; ceux de Gérard Noiriel seraient « sans grande nuance » (p. 106) ; les membres de l’EFEO sont taxés d’être des « aristocrates » (p. 100) ; etc. Plus sérieusement, en s’efforçant de retracer l’évolution de la production scientifique sur la question coloniale, La Construction du discours colonial remet en cause les concepts hérités de problématiques dépassées. Avec raison. L’ouvrage ouvre ainsi des perspectives nombreuses vers de nouvelles pistes de recherche. En ce point central réside sa principale avancée.

Notes :

[1] Daniel Rivet, « Le fait colonial et nous : histoire d’un éloignement », Vingtième siècle, n°33, janvier-mars 1992, p. 127-138.

[2] La formule, récemment reprise par Alain Minc dans un débat qui l’opposa à Jean-Pierre Rioux (« La France, quelle histoire ! », Le Nouvel Observateur, n°2290, 25 septembre 2008), fut souvent employée par Jean-Pierre Azéma pour qualifier le même phénomène au sujet de l’historiographie de la Seconde Guerre mondiale.

[3] Henri-Irénée Marrou, « Le métier d’historien », dans Charles Samaran (dir.), L’Histoire et ses méthodes, Paris, Gallimard, 1961, p. 1467-1540.

[4] Isabelle Merle et al., « Histoire en marge ou histoire en marche ? La colonisation entre repentance et patrimonialisation », dans Maryline Crivello et al. (dir.), Concurrence des passés : usages politiques du passé dans la France contemporaine, Aix-en-Provence, Publications de l’université de Provence, 2006, p. 245-255.

[5] Marie-Albane de Suremain et al., « “Histoire coloniale” et/ou Colonial Studies : d’une histoire à l’autre », dans Séverine Awenengo et al. (dir.), Écrire l’histoire de l’Afrique autrement ?, Paris, L’Harmattan, 2004, p. 73-86.

[6] Maureen Murphy, De l’imaginaire au musée : les arts d’Afrique à Paris et à New York (1931-2006), Paris, Presses du Réel, 2009.

[7] Sophie Leclercq, La Rançon du colonialisme : les surréalistes face aux mythes de la France coloniale (1919-1962), Paris, Presses du Réel, 2010.

[8] Hugues Tertrais (dir.), Angkor (VIIIe-XXIe siècles) : mémoire et identité khmères, Paris, Autrement, 2008.

[9]   Robert Frank et al. (dir.), « Les Relations culturelles internationales au XXe siècle : de la diplomatie culturelle à l’acculturation », Bruxelles, Peter Lang, à paraître en 2010.

[10] Voir, en particulier, en illustration de cette tendance historiographique la plus récente et surtout la plus féconde, nous semble-t-il, Samia El Mechat (dir.), Les Administrations coloniales (XIXe-XXe siècles) : esquisse d’une histoire comparée, Rennes, PUR, 2009.

[11] Jacques Weber (dir.), Littérature et histoire coloniale, Paris, Les Indes savantes, 2005.

[12] Francis Benteux, Marc Leguay, le peintre du Laos, Paris, Maisonneuve & Larose, 2001.

[13] Nous renverrons, en particulier, aux divers comptes-rendus – ainsi Bernard Droz, Outre-mers, revue d’histoire, n°360-361, 2008, p. 353 – de notre ouvrage Le Tremplin colonial : Paul Doumer, gouverneur général de l’Indochine (1897-1902), Paris, L’Harmattan, 2004, rééd. 2009.

Amaury Lorin

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  • ISSN 1954-3670