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Comptes rendus
   

François Cochet et Olivier Dard (textes réunis par), Subversion, anti-subversion, contre-subversion

Paris, Riveneuve, coll. « Actes académiques », 2009, 312 p.

Ouvrages | 26.05.2010 | Amaury Lorin
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© RiveneuveTerme indésirable du vocabulaire politique, le vocable de « subversion » est, en tant que tel, curieusement absent des entrées tant des dictionnaires politiques [1] , pourtant innombrables, que des histoires des idées politiques [2] , non moins nombreuses. Le Larousse universel de 1923 renvoie, aux entrées « subversion », « subversif », « subvertir », aux idées de « bouleverser » et de « détruire », en donnant pour exemples la « subversion de l’État » ou la « doctrine subversive de la société » [3] . Malgré ce traitement a minima, la Guerre Froide et les guerres coloniales ont pourtant, sur fond de lutte anti-communiste durant le « second XXe siècle », abondamment mis sur le devant de la scène ce vocable polysémique de « subversion » et ses corollaires (« anti-subversion » et « contre-subversion »), tant en France qu’à l’étranger, dans les circonstances historiques les plus diverses. Depuis lors, ces termes ont été largement employés, de manière parfois confuse voire indifférenciée, quand ils n’ont pas été associés à une prolixe fantasmagorie « conspirative [4]  ». La subversion, tout sauf une catégorie intemporelle, est ainsi fondamentalement contingente. Elle renvoie à un objet d’histoire assurément complexe, qu’il importe, de ce fait, de contextualiser pour mieux le définir.

Cet angle mort de la recherche historique, devenu « mot valise » de la langue française, méritait ainsi qu’on lui consacrât un colloque en propre, ce qui fut fait avec profit les 9 et 10 avril 2008 à l’université Paul Verlaine de Metz. Un premier objectif de cet ouvrage, actes dudit colloque opportunément situé à l’interface du militaire et du politique, est ainsi de s’attacher à l’archéologie de ces mots qui se sont progressivement érigés en théories, voire en concepts, sans que l’on sache toujours précisément quelles réalités ils recouvrent. La subversion et son miroir, la contre-subversion, sont l’expression d’un contenu idéologique qui renvoie, à l’évidence, au communisme [5] et à la guerre révolutionnaire théorisée par Mao et le Viêt-minh, mais qui, plus largement, reprend à son compte certaines figures du complot déjà bien connues (des jésuites aux francs-maçons, des juifs à la finance internationale). La subversion fait aussi référence à des attitudes politiques de refus et donc à des pratiques vis-à-vis d’un ennemi identifié et désigné. On retrouve ainsi, à travers des attitudes de rejet de la subversion, toute une gamme renvoyant à des différences de degrés mais aussi de nature, sans négliger pour autant l’importance des porosités. Le refus de la subversion peut signifier une anti-subversion radicale ou une contre-subversion, catégories qui ne sont pas sans faire songer à celles proposées par Antoine Compagnon dans son essai sur Les Antimodernes [6] .

En même temps que le contenu des discours, l’ouvrage ambitionne d’étudier, sans prétendre à l’exhaustivité, certains des lieux, groupes et figures où subversion, anti-subversion, contre-subversion ont émergé et se sont épanouies, pour diffuser, sur la base de cette grille de lecture, une intelligence des conflits et, plus largement, du politique. Loin d’être cantonnées aux discours, ces analyses ont en effet débouché sur des pratiques que l’ouvrage revisite en s’interrogeant sur la diversité de leurs modalités de mise en œuvre, de leurs postérités et de leurs usages contemporains.

Organisé en quatre parties (« Racines, discours et milieux : le cas français », p. 13-105 ; « Racines, discours et milieux : exemples étrangers », p. 107-186 ; « Les guerres coloniales », p. 187-295 ; et « Postérités », p. 297-354), Subversion, anti-subversion, contre-subversion rassemble vingt contributions, de format inégal. Le phénomène, multiforme et complexe, dépasse les cadres d’étude habituels, en particulier celui, de plus en plus impropre, des « aires culturelles ». Preuve en est la grande variété des contextes abordés par les contributeurs, de l’espionnage allemand (Olivier Forcade, « L’espionnage allemand et l’Action française : de la subversion à l’autosubversion », p. 15-23) aux gaullistes engagés contre la « subversion marxiste » (François Audigier, « Des gaullistes engagés contre la “subversion marxiste”, le cas des Comités pour la Défense de la République (CDR) en mai-juin 1968 », p. 79-94), de la question coloniale (Marc Swennen, « L’entente internationale contre la IIIe Internationale et la question coloniale », p. 109-132) à « La contre-rébellion dans l’armée française aujourd’hui » (Philippe Coste, p. 345-350). Ainsi la pleine intégration d’exemples étrangers et coloniaux est-elle particulièrement bienvenue, un des grands mérites de l’ouvrage parmi d’autres. Les études de cas biographiques n’en sont pas non plus absentes (Rémy Porte, « Lawrence “d’Arabie” et le colonel Bremond au Hedjaz, entre guérilla, subversion et lutte d’influence », p. 95-105 ; Francis Balace, « Le “réseau Dr. Martin” en Belgique 1945-1948 : de la contre-subversion à l’intoxication », p. 165-186).

Qu’y a-t-il, finalement, de commun à toutes ces études de cas ? L’ouvrage Subversion, anti-subversion, contre-subversion, en s’efforçant de démonter les processus d’intoxication ou d’auto-intoxication, apporte d’utiles précisions sur les mécanismes de réemplois conceptuels, innombrables, des techniques subversives comme des techniques contre-subversives, passées et présentes (ainsi qu’à venir sans doute). Il permet, dans ce registre, des avancées significatives. Ensuite, le volume révèle, dans plusieurs cas de figures militaires, des va et vient permanents et éclairants entre pratiques de terrain, empiriques, et théorisations doctrinales, et se révèle tout aussi utile à ce titre. Invitant, en dernier lieu (conclusion, p. 354), à prolonger la réflexion, inachevée, sur les mythes rassembleurs, des subversions comme des anti-subversions, François Cochet souhaite encore préciser ultérieurement la notion d’« agent d’influence ». Sans pour autant esquiver les problèmes déontologiques posés par les adaptations, particulièrement aux plans psychologique et doctrinal, d’armées conventionnelles à un ennemi non-conventionnel, l’ouvrage Subversion, anti-subversion, contre-subversion échappe aux excès du tout mémoriel et de la repentance érigés en système de pensée. Soit un écueil de plus en plus rarement évité, ce qu’il convient de saluer.

Notes :

[1] Y compris de Gérard Bensussan et Georges Labiaca, Dictionnaire critique du marxisme, Paris, PUF, 1985. 

[2] Y compris lorsqu’elles envisagent une approche thématique comme celle de Pascal Ory (dir.), Nouvelle histoire des idées politiques, Paris, Hachette, 1987.

[3] Claude Augue (dir.), Larousse universel, nouveau dictionnaire encyclopédique en deux volumes, Paris, Larousse, 1923, t. second, p. 1008.

[4] Amaury Lorin, « Un paranoïaque abat le président Doumer », Historia, dossier « Complots : ces meurtriers qui ont bousculé l’Histoire », n° 747, mars 2009, p. 25-27.

[5] Romain Ducoulombier, « Le Communisme », Paris, Le Cavalier bleu, coll. « Idées reçues », à paraître en 2010.

[6] Antoine Compagnon, Les Antimodernes de Joseph de Maistre à Roland Barthes, Paris, Gallimard, 2005.

Amaury Lorin

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  • ISSN 1954-3670