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Comptes rendus
   

Colette Cosnier, Les Dames de Femina. Un féminisme démystifié

Rennes, PUR, 2009, coll. « Archives du féminisme », 308 p.

Ouvrages | 04.05.2010 | Claire Blandin
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© coll. "Archives du féminisme"C’est comme une source que Femina s’est d’abord imposé à Colette Cosnier, au fil de ses recherches sur la vie des femmes dans le premier vingtième siècle, par la qualité des documents photographiques publiés par ce magazine. Puis, elle l’a envisagé comme lieu d’expression de Louise Bodin, dont elle écrivait la biographie, avant de se risquer à étudier la production du journal en tant que telle et, enfin, ici, le parcours de la publication. Présenté sous l’angle de ses relations avec le féminisme, le titre oscille entre reflet des nouvelles portes ouvertes aux femmes par la société contemporaine et discours normatif sur leur rôle conjugal et maternel. De la vie d’une maison bourgeoise à celle des pionnières de l’aviation, l’auteure nous entraîne à la recherche de ce féminisme.

Le premier numéro de cette revue de luxe initiée par Pierre Lafitte paraît le 1er février 1901. Colette Cosnier l’étudie jusqu’au 17 juillet 1914. Quelques tentatives pour faire reparaître le titre ont bien eu lieu pendant l’entre-deux-guerres mais Femina est avant tout le témoin de cette âge d’or de la presse française que représente la Belle Époque. Il est aussi le premier projet de presse féminine d’un des inventeurs de la presse illustrée française. Pierre Lafitte décrit dans le premier numéro le lectorat visé : « Femina sera tout simplement pour la femme et la jeune fille, ce que L’Illustration et La Vie au grand air par exemple sont, l’un pour l’actualité courante et l’autre pour les sports. La France, qui est, de l’avis du monde entier, le Paradis de la Femme, était aussi jusqu’à ce jour le seul pays qui ne possédât pas une revue exclusivement faite à son intention, et lui donnant par la plume et par l’image, une idée exacte de ce qui se passe dans son charmant royaume. »

Écrit pour les femmes, le journal est largement réalisé par des hommes. C’est à eux qu’on fait confiance pour traiter les questions sérieuses ; comme l’écrivain Marcel Prévot qui est dans ses colonnes le « conseiller câlin de la femme », distillant les conseils qu’il rassemble ensuite dans ses Lettres à Françoise. Le magazine veut aussi présenter l’actualité (peu chaude puisqu’il est bimensuel) ; il l’adapte au lectorat : la question sociale n’est envisagée que sous l’angle de la bienfaisance et les œuvres permettent de parler des catastrophes naturelles aussi bien que des bouleversements sociaux. Le monde de Femina est le Monde, on n’y parle pas des cocottes de la Belle Époque et on y publie des romans à l’eau de rose. La revue cible les femmes qui ont des domestiques et appartiennent à de vieilles familles bourgeoises.

En s’adressant aux femmes, Femina présente au fil des numéros un modèle, une représentation de LA femme. La maternité est un passage obligé tellement évident que les femmes sont peu représentées dans leur rôle maternel, même si celui-ci est souvent mentionné. Interrogées en 1902 sur les qualités essentielles des femmes, les lectrices classent en tête la bonté, avant le dévouement, la douceur et l’ordre. Sœur de charité et bonne mère de famille, la femme idéale veille au bien-être des siens et au bon ordre de la maison. Plus que belles, Femina recommande aux femmes d’être gracieuses et aimables. Le magazine reconnaît des spécificités à leur sexe, sa nervosité avant tout. Document à exploiter pour écrire une histoire de la mode, Femina rend compte de l’émergence des débats autour de l’évolution des formes des robes, de l’arrivée de la jupe culotte ou de la revendication de quelques excentriques de porter un costume masculin, le pantalon. Alors que les lycées de jeunes filles se multiplient, que la presse rend compte des congrès féministes et que les femmes accèdent à de nouvelles professions, Femina se fait le témoin mi-amusé, mi-grondeur des évolutions.

Lorsque le magazine parle des femmes à l’étranger, c’est pour rappeler aux parisiennes la douceur de la vie moderne et de la liberté dont elles jouissent. Seule la liberté des Américaines, rapportée par les reportages de Jules Huret, est peut-être enviable ; mais le journal retrouve le ton de la réprobation s’il s’agit d’évoquer les premiers congrès féministes ou l’accès des femmes aux professions médicales outre-Atlantique. Faut-il lire dans ces oscillations la cohabitation dans la rédaction d’un courant favorable à la modernité et d’un autre, défenseur de la tradition, comme le fait ici Colette Cosnier ? On peut aussi dire que ces hésitations sont assez fréquemment constitutives du discours de la presse féminine, qui tempère souvent ses audaces pour conserver son lectorat.

Colette Cosnier souligne de nombreux paradoxes ; le fait que le journal s’enflamme pour des héroïnes qui sont loin de la femme idéale envisagée par Pierre Lafitte (la militante irlandaise Maud Gonne fait la couverture en 1902). Mais elle explique bien le phénomène qui se produit alors : le combat militant de Maud Gonne est à peine évoqué, alors que son mariage est l’événement mondain de l’année. Tout se passe donc comme si Femina utilisait la popularité de quelques figures pour les ramener dans les cadres des dimensions féminines qu’il a pré-établies. Adopter le parti d’en rire pour évoquer les suffragettes lorsqu’elles s’imposent dans l’actualité va même un peu plus loin puisque cela délégitime leur combat.

Le modernisme revendiqué ne chasse pas le passé et les images d’une jeune lectrice étudiante ne supplantent pas celles de l’ingénue accaparée par ses travaux de broderie. La question de l’éducation des filles est centrale et c’est peut-être celle où le magazine montre le plus de hardiesse. Dès le rite de passage de la première communion, c’est celui du mariage qui fera de la jeune fille une femme, qui est en préparation. Acte essentiel de la vie féminine, le mariage est symbolisé par la robe, à laquelle rêvent déjà les petites filles. Inscrit dans l’ordre naturel des choses, il n’est pas le lieu des rêveries romantiques mais un pacte social. Et lorsque Femina enquête dans l’intimité des célébrités, seuls les couples d’écrivains sont présentés positivement. Dans les couples de savants, comme chez les Curie, le travail de madame perturbe la vie familiale et sociale. Les sujets les plus chauds sont, quant à eux, relégués aux pages de publicité et de dernière minute, comme la question du divorce en 1904.

Entendant être moderne, Femina évoque les nouveaux métiers accessibles aux femmes, mais ces articles relèvent plus de la recherche du sensationnel et de l’incongru que d’études sur l’évolution du monde professionnel. Là aussi, tout élément permettant de se rattacher à une image traditionnelle est mis en avant, et le journal précise que les premières élèves féminines de l’école dentaire pourraient se spécialiser dans les soins aux enfants. Pour travailler sans déchoir, les lectrices de Femina jugent qu’il est surtout convenable d’être femme de lettres, doctoresse ou avocate. Femina leur propose d’ailleurs son Académie féminine. C’est par ce biais des femmes écrivains et artistes qu’il résout finalement le plus souvent l’équation de la présentation de sa femme idéale. Cela lui permet de concilier la permanence du rôle social féminin et la modernité de l’engagement professionnel.

L’ouvrage proposé par Colette Cosnier repose sur une étude minutieuse de la collection des numéros publiés par Femina ; les citations et les nombreuses illustrations reproduisant les pages de la revue, publiées dans le texte, rendent la lecture très agréable. Comme souvent en histoire des médias, on regrette cependant que l’auteure n’ait pas eu accès à d’autre types d’archives. On rêve d’une correspondance de la rédaction qui permettrait de résoudre certaines hypothèses sur les conflits internes autour du féminisme.

Enfin, le titre parle de « mystification », parce que l’auteure veut en finir avec le féminisme de Femina. Si les photographies de suffragettes avaient pu l’abuser dans un premier temps, cette étude approfondie donne les clefs des véritables intentions de la publication qui n’a pas défendu le féminisme, mais ne pouvait ignorer le lent et silencieux mouvement d’émancipation des femmes. L’évolution de la publication est irrégulière, avec quelques accès de féminisme mesuré. L’auteure évoque des prises de position incohérentes, qu’on peut peut-être expliquer par le fait que le titre n’est pas le fruit d’un projet politique, mais un produit commercial. Le féminisme n’est jamais défini par Femina et toujours présenté dans une version tout à fait minimaliste. Lorsque les féministes sont présentes, c’est par le biais d’événements mondains et Colette Cosnier parle d’« une presse féminine faussement hardie ».

Au-delà de la question du féminisme, ce travail remarquable permet d’aller plus loin dans la compréhension du fonctionnement de la presse féminine et, plus généralement, de la presse de divertissement. Il est précieux à l’historien du culturel par son apport sur les représentations des femmes et de leur place dans la société. L’auteure dit qu’elle « ouvre le chantier Femina » ; plus largement, on peut la remercier de contribuer à ouvrir celui de l’étude de ces médias peu légitimes qui font pourtant le cœur de la culture de masse au XXe siècle.

Notes :

 

Claire Blandin

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  • ISSN 1954-3670