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Comptes rendus
   

Guillaume Piketty (édition établie et présentée par), Winston Churchill, Discours de guerre

Paris, Tallandier, édition bilingue, coll. « Texto », 2009, 427 p.

Ouvrages | 19.02.2010 | Audrey Bonnéry-Vedel
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© Tallandier« …Un éloge de la lucidité, du courage et de l’honneur contre la cécité, la bassesse et la trahison… Les louanges de la démocratie par opposition à l’obscurantisme et à l’abjection totalitaires. » (Guillaume Piketty, « Introduction : Les mots de la liberté »).

Le meilleur des discours de guerre de Winston Churchill, entièrement retraduit, présenté en regard de sa version originale et amplement commenté, voici ce que propose de manière remarquable l’ouvrage Winston Churchill, Discours de guerre de la collection « Texto » chez Tallandier, une édition bilingue établie par Guillaume Piketty, grâce aux traductions d’Aude Chamouard, de Denis-Armand Canal, de Guillaume Piketty et de Thibault Tretout. L’ouvrage commence par un discours prononcé devant la Chambre des communes le 5 octobre 1938 et se termine par celui du 16 août 1945. Chacun d’eux est introduit selon la présentation d’une chronologie fine de la Seconde Guerre mondiale et la mise en perspective des contextes et enjeux du moment, de la crise de Munich à la défaite électorale du Parti conservateur.

Le mot juste, au centre des préoccupations de la Grande-Bretagne, de son Empire et du Commonwealth, est mis en perspective, notamment grâce aux commentaires, de manière à livrer la particularité des enjeux du conflit du point de vue britannique. Trente discours, introduits et commentés, présentent les moments forts et représentatifs : la « défaite totale » de Munich ; l’entrée en guerre ; l’arrivée de Churchill à la tête du Gouvernement ; son premier discours à la radio en tant que Premier ministre ; l’évacuation de Dunkerque et son interruption sous la pression de l’ennemi ; les paroles du 18 juin 1940 autour de « leur plus belle heure » ; le drame de Mers El-Kébir et de ses 1380 morts français, qui démontre la détermination britannique ; les étapes et les premiers succès inespérés de la bataille d’Angleterre face à la Luftwaffe et à « l’hydre nazie » ; la loi « Lend-Lease » signée le 11 mars 1941 et qui engage les États-Unis d’Amérique dans la guerre par le biais d’envoi de matériels militaires ; le désastre de la prise d’Athènes par la Wehrmacht ; le discours de l’« Île forteresse » face aux « Protocoles de Paris », prononcé au cours de la conférence ministérielle interalliée du 12 juin 1941 ; les tournants cruciaux de l’invasion de l’URSS par l’armée allemande et de l’entrée en guerre des États-Unis à la suite de l’attaque japonaise de Pearl Harbor ; le rejet de la motion de censure sur la conduite de guerre de Churchill qui assoit son autorité jusqu’à la fin de la guerre ; le discours de « la fin du commencement », à l’heure du débarquement allié réussi en Afrique du Nord ; les succès alliés successifs profilant une victoire finale, jusqu’au discours du Jour « J » ; « la libération du sol de France » ; les peuples allemands et japonais et la nécessité d’une « capitulation sans conditions » de l’Allemagne et du Japon ; la conférence de Yalta ; les preuves des horreurs des camps de concentration ; la victoire alliée sur le théâtre militaire européen ; les hommages aux soldats britanniques ; la démission de Churchill face aux votes britanniques donnant gagnant le Parti travailliste qui laisse la conduite de la guerre contre le Japon entre les mains de Clement Attlee ; l’ovation de la Chambre des communes face aux premières paroles de Winston Churchill en tant que chef de l’opposition, un discours unanimement salué prônant la paix et la démocratie au sein de la recherche d’une entente parlementaire possible. Tout est bien là, présenté, commenté et argumenté, introduisant dans le détail la magie du verbe churchillien.

Prenons, à titre d’exemple, le discours de guerre probablement le plus connu de Churchill, celui de « leur plus belle heure », expression du Premier ministre au sein de la dernière phrase de son discours du 18 juin : « Rassemblons donc nos forces au service de nos devoirs et comportons-nous de telle façon que si l’Empire britannique et son Commonwealth durent mille ans encore, les hommes continuent de dire, encore et toujours : “Ce fut leur plus belle heure”. » Le commentaire introduit : « C’est que, le 18 juin 1940, le péril était extrême, vraisemblablement l’un des plus terribles jamais affrontés par la Grande-Bretagne, et que, par son verbe, Churchill avait su galvaniser ses compatriotes et rassurer le monde. » Cette heure de la bataille d’Angleterre et de ses premiers succès inespérés sur les forces aériennes de la Luftwaffe continue d’être célébrée au Royaume-Uni comme le symbole de la résistance britannique à la toute puissance nazie.

Un an passe. Un autre discours raconte un nouveau volet de l’histoire. Sa présentation, dans le livre, explique comment l’Allemagne vient d’envoyer 3 millions de soldats, 3500 chars, plus de 7000 canons et 2800 avions sur le front Est, dans le cadre de l’opération « Barbarossa ». Churchill s’exprime sur les ondes de la radio de Londres : « Le régime nazi se confond avec les pires caractéristiques du communisme. […] Personne n’a combattu le communisme avec autant de constance que moi pendant les vingt-cinq dernières années. Je ne retirerai rien de ce que j’ai dit à son encontre. Mais tout cela disparaît devant le spectacle qui se déroule à présent sous nos yeux. […] Je vois les soldats russes aux frontières de leur patrie, défendant les terres que leurs pères ont cultivées depuis des temps immémoriaux. Je les vois qui protègent les foyers où leurs mères et leurs épouses prient – oh oui, car il y a des heures où tout le monde prie – pour le salut des êtres chers, pour le retour du chef de leur famille, le retour de leur héros et de leur protecteur. » Le commentaire qui introduit le discours note qu’« à Londres, la première réaction est le soulagement : tant qu’il sera occupé à l’Est, Hitler se fera moins pressant contre la Grande-Bretagne. » Dès lors, « l’union de tous les alliés, anciens et nouveaux, est donc plus que jamais vitale. » L’inquiétude est de voir le Troisième Reich, après une victoire rapide sur les armées soviétiques, concentrer toute la puissance militaire de l’Allemagne en direction du Royaume-Uni à l’automne 1941. Dans son discours du 9 septembre, Churchill parle déjà des espoirs déçus d’Hitler, grâce à la « magnifique résistance des armées russes ». Le 29 octobre, devant les élèves de la prestigieuse Harrow School, le Premier ministre énonce comment les apparences ne permettent pas de prédire l’avenir, leur conseillant comme règle de conduite de ne jamais rien abandonner, « ni de grand ni de petit, rien d’important ni rien d’insignifiant […] sauf quand l’honneur et la raison l’exigent », ni de ne jamais céder à « la force apparemment irrésistible d’un ennemi. »

Terminons le compte rendu de la nouvelle édition des discours de guerre de Winston Churchill établie et présentée par Guillaume Piketty en citant celui du 10 novembre 1942, prononcé deux jours après le début du débarquement allié réussi en Afrique du Nord, autour de la célèbre expression « la fin du commencement » et de l’affirmation en la croyance du « relèvement de la France ». Le commentaire introduit les paroles churchilliennes, avec prudence et justesse, à propos du Premier ministre britannique en personne : « Mais qu’on ne s’y trompe pas : il est et demeurera le gardien sourcilleux des intérêts britanniques dans le monde. » Ajoutons, enfin, les derniers mots que Churchill prononce lors de son discours du 16 août 1945, en tant que chef de l’opposition et devant une Chambre des communes qui l’ovationne : « Le lendemain d’une victoire comme celle que nous avons remportée est un moment splendide à la fois dans nos petites vies et dans notre grande histoire. C’est le temps non seulement des réjouissances, mais plus encore des résolutions. Si nous regardons en arrière tous les périls par lesquels nous sommes passés et les ennemis puissants que nous avons terrassés ainsi que tous les noirs et mortels desseins que nous avons déjoués, à quel titre aurions-nous peur de notre avenir ? Nous avons survécu au pire.
Le marin est chez lui, chez lui loin de la mer,
Et le chasseur chez lui loin de la colline [1] . »

Notes :

[1] Alfred Edward Housman (1859-1936), poète anglais.

Audrey Bonnéry-Vedel

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  • ISSN 1954-3670