Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

« Extrême Asie : le trésor indochinois d'Alençon »

In memoriam Francis Deron (1952-2009)

Expositions | 20.01.2010 | Amaury Lorin
  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

L’association entre la lointaine Indochine, révolue, et la paisible préfecture de l’Orne est loin d’être évidente spontanément. Pourtant, n’en déplaisent aux Parisiens, l’éblouissante et miraculée « collection indochinoise d’Alençon » se situe aujourd’hui à la troisième place nationale après celles du musée Guimet, du Musée national des arts asiatiques et des archives nationales d’outre-mer à Aix-en-Provence. Au-delà de l’heureuse surprise de cette « Asie en Normandie », l’exposition « Extrême Asie : le trésor indochinois d’Alençon », visible du 13 juin au 15 novembre 2009 au musée des Beaux-Arts d’Alençon et à la médiathèque Aveline toute proche (hall d’accueil et église des Jésuites), constitue un événement, n’ayons pas peur des mots, dont l’intérêt et l’importance scientifiques dépassent de loin le cadre normand.

Le sauvetage de ce trésor tient bel et bien du miracle car, dans le cas de l’Indochine, de nombreuses archives, officielles comme privées, de précieux documents et objets ont irrémédiablement disparu au cours des guerres d’Indochine (1946-1954) puis du Vietnam (1959-1975), avant que, dans le cas plus précis du Cambodge, des milliers de biens culturels ne fussent, de manière tout aussi irréversible, détruits par les Khmers rouges (1975-1979) [1] . Ainsi, sous les monceaux de dentelle qui ont fait la réputation d’un musée d’Alençon désormais rival de la Cité internationale de la dentelle et de la mode récemment inaugurée à Calais (11 juin 2009), dormait depuis 1919 un authentique trésor, enfoui depuis quatre-vingt-dix ans dans ses réserves et celles de la médiathèque.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : pas moins de 17 000 documents manuscrits, 500 photographies, 130 aquarelles et 800 objets de toute nature, dont certaines pièces rares sont même uniques au monde – ainsi le costume porté par le roi Sisowath (1840-1927) le jour de son couronnement (1904) ; des plans manuscrits prêtés pour l’occasion par l’École française d’Extrême-Orient ; des tiares de danseuses ; des armes de guerre ; etc. [2] – témoignent des aspects géographiques, historiques et ethnographiques de l’« Indo-Chine » – cette entité politico-administrative forgée par le colonialisme français, union d’une colonie, la Cochinchine, et de quatre protectorats, le Tonkin, l’Annam, le Cambodge et le Laos, réalisée en 1887 à la diligence de Paul Bert – et, plus spécialement, du Cambodge avant et pendant la période coloniale française.

Une aventure incarnée par un homme atypique : l’Alençonnais Adhémard Leclère (1853-1917), dont une biographie inédite est en cours de finalisation parallèlement à l’exposition [3] . Fils de bourgeois, ouvrier typographe à Paris puis correcteur et directeur d’imprimerie avant de s’orienter vers le journalisme, Leclère participe, en particulier, à la création du journal ouvrier Le Prolétaire et collabore à diverses publications comme La Justice ou La Revue scientifique. Mais Leclère se morfond dans son existence métropolitaine et rêve secrètement d’horizons lointains. Il entre, comme bon nombre de ses contemporains en mal d’aventures, dans l’administration coloniale en 1886 et réside au Cambodge jusqu’en 1911. Vingt-cinq années au cours desquelles il se passionne, au-delà de sa mission peu exaltante d’administrateur, pour la civilisation khmère qui l’éblouit et dont il a la bonne idée de recueillir traces et, surtout, témoignages, écrits comme oraux.

Esprit curieux, éclectique et autodidacte, fonctionnaire colonial aux idées larges, praticien de la difficile langue khmère, Leclère parcourt sans relâche le Cambodge sous protectorat français. Grâce aux rapports privilégiés qu’il sait développer et entretenir avec des « informateurs » de toutes conditions (engagés pour dettes, hommes du peuple, petits mandarins et gouverneurs, bonzes provinciaux, ministres, princes et, finalement, rois khmers eux-mêmes), celui qui signe parfois « Abélard le Khmer » (anagramme presque parfait d’Adhémard Leclère) interroge, photographie, collecte des objets, recueille des histoires anciennes, explore inlassablement temples, sites et ruines du passé, publie livres et communications académiques, rédige des milliers de feuillets encore inédits. Contrairement aux orientalistes de l’époque qui se consacrent, pour la plupart, à l’art ancien et à la prestigieuse période angkorienne (802-1352) [4] , Leclère, orientaliste de terrain, se passionne pour le Cambodge contemporain, celui dont il est le plus proche et qu’il découvre in situ, à Phnom Penh, dont il fut résident-maire de 1899 à 1903, Kampot, Kratié-Sambor ou Kompong Thom.

Refusant de se considérer comme un « civilisateur », Adhémard Leclère publie de très nombreux ouvrages, ethnographiques (Les Pnongs, 1899) ou juridiques (Recherches sur la législation cambodgienne (droit privé), 1890 ; Recherches sur le droit public des Cambodgiens, 1894 ; Recherches sur les origines brahmaniques des lois cambodgiennes, 1898 ; Les Codes cambodgiens publiés sous les auspices de M. Doumer [5] et de M. Ducos, 1898) ; des récits, tels que Contes et légendes (1895) ; et, surtout, une œuvre scientifique de toute première importance sur le bouddhisme au Cambodge, à laquelle notre connaissance occidentale doit beaucoup : Les Fêtes religieuses bouddhiques chez les Cambodgiens (1895) ; Le Bouddhisme cambodgien (1899) ; Les Livres sacrés du Cambodge (1900) ; ou encore, Le Zodiaque cambodgien (1909) ; avant une incontournable Histoire du Cambodge (1914), dont le titre complet, Histoire du Cambodge depuis le Ier siècle de notre ère d’après les inscriptions lapidaires, les annales chinoises et annamites et les documents européens des six derniers siècles, donne une idée de l’ampleur de son travail. Ethnographe passionné, Leclère prend sa retraite en 1910 et se retire alors à Alençon, sa ville natale, où il n’en poursuit pas moins ses travaux sur le Cambodge, auquel il aura consacré toute sa vie, jusqu’à son dernier souffle : il y publie ainsi son dernier ouvrage, Cambodge : fêtes civiles et religieuses bouddhiques (1916), un an avant sa mort en 1917.

Diverses animations, proposées en marge de l’exposition, l’accompagnent opportunément : conférences, spectacles de danse et de musique cambodgiennes (en particulier le Ballet classique khmer), projections de films (notamment, Un barrage contre le Pacifique réalisé en 2009 par le Cambodgien Rithy Panh d’après l’œuvre éponyme de Marguerite Duras), rendez-vous culinaires, contes pour enfants, etc. À la fois exotique et pédagogique, « Extrême Asie » restitue avec authenticité le caractère original de la démarche d’Adhémard Leclère, pionnière pour l’époque, et son travail de titan. Un coup de projecteur bienvenu sur une collection inexplorée qui retrouve enfin la place et les égards qu’elle mérite, et un héritage peu connu, gagnant à l’être, tant pour les spécialistes que pour le grand public.

Notes :

[1] Francis Deron, Le Procès des Khmers rouges : trente ans d’enquête sur le génocide cambodgien, Paris, Gallimard, 2009. 

[2] Pour une présentation exhaustive, voir le catalogue de l’exposition, Le Cambodge d'Adhémard Leclère (1853-1917) et le trésor indochinois d’Alençon, collectif, Verrières, Éditions de L’Étrave, 2009.

[3] Grégory Mikaélian, « Inventaire du don France Leclère de la bibliothèque municipale d’Alençon, précédé d’une brève biographie d’Adhémard Leclère », Paris, Les cahiers de Péninsule, coll. « Monographie », à paraître en 2010.

[4] Hugues Tertrais (dir.), Angkor (VIIIe-XXIe siècles) : mémoire et identité khmères, Paris, Autrement, 2008.

[5] Amaury Lorin, Le Tremplin colonial : Paul Doumer, gouverneur général de l’Indochine (1897-1902), Paris, L’Harmattan, coll. « Recherches asiatiques », 2004, rééd. 2005.

Amaury Lorin

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • Histoire@Politique aux Rendez-Vous de l'Histoire de Blois - samedi 12 octobre 2019
  • « La République italienne et la nation » samedi 12 octobre 2019, de 16h15 à (...)
  • lire la suite
  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670