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Comptes rendus
   

Axelle Brodiez-Dolino, Emmaüs et l'abbé Pierre

Paris, Presses de Sciences Po, 2008, 378 p.

Ouvrages | 14.12.2009 | Pierre Guillaume
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© Presses de Sciences Po, 2008Reconnue comme une spécialiste des formes contemporaines de solidarité depuis la publication de sa thèse sur le Secours populaire français (Presses de Sciences Po., 2006), Axelle Brodiez-Dolino propose dans cet ouvrage une exploration de l’itinéraire de l’abbé Pierre à travers toutes les variantes du mouvement Emmaüs. La tâche était difficile tant est complexe le cheminement de l’abbé Pierre en France, en Europe et, finalement, dans les sociétés en voie de développement d’Amérique du Sud et d’Afrique, étapes auxquelles correspondent les trois parties du livre. La première est celle pendant laquelle l’abbé Pierre propose de rendre sa dignité à tout individu, si lourd que puisse être son passé, par son admission comme « compagnon » dans une communauté d’Emmaüs au financement de laquelle il doit contribuer par son travail de chiffonnier. Sa vie est rude, sa rétribution personnelle est réduite, dans le meilleur des cas, à un simple argent de poche, ses conditions de vie matérielle sont sommaires dans des locaux collectifs dont l’équipement se réduit initialement à l’eau courante à la pompe et où tout écart, notamment la consommation d’alcool, entraîne l’exclusion. Bien que fondées par l’abbé et souvent dirigées d’abord par un prêtre, les communautés n’exigent pas une pratique religieuse systématique. Ce sont ces communautés, dont la première voit le jour en 1950, qui, durablement, donneront l’image du mouvement Emmaüs au grand public, alors même qu’elles n’en seront plus qu’une composante, que leurs activités seront passées de la « chine » à des formes beaucoup plus sophistiquées de récupération et que les conditions de vie qu’elles offriront aux compagnons se seront très largement améliorées. Le chapitre 10 du livre souligne bien, néanmoins, leur importance durable pour l’identification du mouvement.

L’appel radiodiffusé du 1er février 1954 dans lequel l’abbé Pierre dénonce l’inhumanité d’une société qui laisse mourir de froid dans la rue certains de ses membres, en même temps qu’il donne une notoriété nouvelle à son auteur devenu, dès lors, dans les sondages d’opinion, le personnage le plus populaire de France, amorce le virage du mouvement désormais orienté vers la recherche de solutions au problème du logement des plus déshérités. Emmaüs s’engagera, notamment, dans la construction de cités d’urgence puis de cités HLM. Ayant perdu un peu de son acuité pendant les Trente Glorieuses, ce problème du logement des plus pauvres retrouve toute son urgence avec la crise, après 1980.

L’ouvrage d’Axelle Brodiez-Dolino permet de suivre pas à pas le destin des communautés et, parallèlement, les efforts faits en faveur du logement. Il donne des clefs pour comprendre l’affrontement, au sein même du mouvement, de ceux qui voulurent rester fidèles à l’impulsion humaniste initiale et se regroupèrent, pour rester fidèles à « leur éthique de conviction », au sein de l’Union des amis et compagnons d’Emmaüs (UACE) et de ceux qui, refusant au nom de « leur éthique de responsabilité » de faire fi des préoccupations gestionnaires, se retrouvèrent au sein de l’Union centrale des associations communautaires Emmaüs (UCC), sans pour autant, d’ailleurs, qu’il s’agisse là de véritables formules fédératives, l’abbé Pierre restant hostile à toute atteinte à l’autonomie des communautés.

À partir de la fin des années cinquante, l’histoire interne du mouvement Emmaüs, dont la seule véritable unité est la référence à son fondateur, par ailleurs brutalement marginalisé par ceux-là mêmes qui se proclamaient ses héritiers, est d’une complexité extrême avec, notamment, les créations d’Emmaüs France en 1971, d’Emmaüs international en 1972 puis de la Fondation d’Emmaüs en 1987. Comme l’écrit Axelle Brodiez-Dolino : « Plus encore qu’en France, Emmaüs apparaît à l’étranger comme un patchwork d’organisations diverses et éclatées, n’ayant en commun que leur attachement à la personne de l’abbé Pierre ». C’est bien, finalement, de la personnalité de l’abbé Pierre que découlent les orientations successives de la nébuleuse qui se réclame de lui et qui, si cela avait un sens de la prendre dans son ensemble, serait l’une des organisations non gouvernementales (ONG) les plus importantes sur une scène devenue mondiale. Mais de fait, chacune de ces composantes appelle une histoire propre en renonçant à toute affirmation d’une unité devenue fictive.

L’auteur évoque avec une discrétion de bon aloi certaines dimensions de la vie personnelle d’un homme qui s’est dit lui-même insuffisamment respectueux de son vœu de chasteté. En revanche, l’engagement du jeune résistant et les dangers encourus sont rappelés avec précision, tout comme le sont ses origines bourgeoises et la foi militante de son père. L’abbé Pierre est l’homme des amitiés durables et fidèles, comme celles qui le lient aux premiers compagnons dont le passé n’était pas toujours sans tâche et qui, parfois, ne furent pas aussi scrupuleux que souhaité dans les responsabilités de gestion qui leur avaient été confiées. C’est aussi par la force de l’amitié que l’abbé Pierre explique son soutien à Roger Garaudy accusé d’avoir pris des positions révisionnistes. Après avoir été un élu du Mouvement républicain populaire (MRP), l’abbé Pierre bénéficia des sympathies de la gauche non communiste, n’étant durablement suspect que pour le Parti communiste, mais il n’écarta aucun concours, comme le montre la composition très hétérogène des comités de soutien et, symboliquement, l’arrivée à la présidence d’Emmaüs France, en 2002, du normalien et énarque Martin Hirsch, ultérieurement appelé au Gouvernement par Nicolas  Sarkozy.

Entré chez les capucins – les plus humbles des religieux –, l’abbé Pierre passa les dernières années de sa vie dans un monastère normand de cet ordre. Alors même que le mouvement Emmaüs se définit toujours comme laïque, l’abbé ne cessa de proclamer et de démontrer son attachement à l’Église, mais une Église dont il aurait souhaité que les positions sur les problèmes de société (mariage des prêtres, homosexualité, etc.) évoluent profondément et rapidement, comme il le demanda dans ses nombreux écrits. Sur ce point, pourtant essentiel pour comprendre l’homme, l’ouvrage d’Axelle Brodiez-Dolino est fâcheusement muet. Il est peu explicite, également, sur les relations de l’abbé Pierre avec certaines personnalités, notamment, avec les papes Jean XXIII, Paul VI, Jean-Paul II et Benoît XVI dont on admet difficilement qu’elles aient pu ne pas varier ; il reste allusif sur les rencontres que l’on imagine volontiers marquantes avec des acteurs aussi divers que Dom Helder Camara, Bernard Kouchner, Joseph Wresinski, monseigneur Gallot. Rien n’est dit non plus sur les convergences ou les différences avec les positions d’autres représentants éminents de l’action caritative chrétienne et on peut s’étonner de ne trouver aucune allusion à Mère Térésa ou à Sœur Emmanuelle. Plus généralement, dans les chapitres qui traitent de l’action d’Emmaüs hors d’Europe, on voit mal ce qui est initiative propre du mouvement et de son fondateur, ce qui est appui matériel, ce qui n’est que patronage bienveillant et caution. Bien des points restent ainsi à éclaircir et, notamment, sur les rapports de l’abbé Pierre d’une part, des créations Emmaüs d’autre part, avec leur environnement. Ainsi, s’il fut le seul lien proclamé entre tous les organismes portant le nom d’Emmaüs, l’abbé Pierre fut aussi considéré par certains comme très encombrant, comme un obstacle à la nécessaire adaptation à un contexte mondial changeant, particulièrement avec l’effondrement du monde communiste. En témoignent, notamment, des voyages nombreux aux objectifs mal définis. Cela lui valut de régulières mises au repos forcé – dès les années 1956-1958 – voire à l’écart. Il y a donc dans la vie de l’abbé Pierre une dimension tragique qui n’est sans doute pas assez soulignée et les difficultés vécues à se plier aux règles traditionnelles de l’Église rendront bien malaisée la reconnaissance de sa sainteté.

Pierre Guillaume

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  • ISSN 1954-3670