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Comptes rendus
   

Jacques Sémelin, Claire Andrieu et Sarah Gensburger (dir.), La Résistance aux génocides. De la pluralité des actes de sauvetage

Paris, Presses de Sciences Po, 2008, 552 p.

Ouvrages | 14.12.2009 | Danielle de Lame
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© Presses de Sciences Po, 2008Au-delà de la définition politique du « juste » par l’État d’Israël, notamment à des fins de politique étrangère, ce foisonnant ouvrage explore, en une trentaine de contributions, les conduites individuelles de sauvetage qui ne peuvent être rangées dans une catégorie morale et abstraite. En examinant l’ensemble des comportements d’aide et, éventuellement, de sauvetage, il envisage les subtilités des intentions humaines dans des contextes sociaux labiles et dangereux dont l’évocation est chargée d’émotion. En dépit des difficultés de l’entreprise, il réussit à proposer une analyse des faits et, partant, à réaffirmer les vertus de la recherche scientifique dans un domaine qui suscite des avalanches littéraires sans toujours promouvoir la connaissance.

Comme le souligne Jacques Sémelin dans son introduction, l’étude des comportements d’aide et de sauvetage commande d’étudier des actes, non de juger des acteurs. Il importe d’adopter une démarche historienne afin de situer chaque analyse sociale dans son contexte. La mise en évidence de la diversité des situations et des motifs dénoue le lien trop facile entre la personnalité du sauveteur et l’aide qu’il procure aux victimes désignées de la machine génocidaire. L’ouvrage explore nombre de ces contextes et éclaire son questionnement fondamental à travers une approche comparative que l’on retrouve dans ces trois parties et qui s’illustre dans des exemples ancrés dans la vie quotidienne.

La première partie examine les catégories conceptuelles utilisées et remet notamment en question la triade « bourreau, victimes, sauveteur ». Cette déconstruction s’avère particulièrement efficace pour l’analyse des processus sociaux en jeu dans l’aide aux personnes stigmatisées et désignées pour la mort. Des comportements et des intentions, apparemment contradictoires (les motivations de sauveteurs-tueurs, d’antisémites protégeant des Juifs ou de protecteurs intéressés), sont ainsi mis à portée de compréhension des lecteurs.

La deuxième partie envisage ces pratiques sous l’angle d’un « contournement des politiques publiques » par des individus, par des membres de l’appareil d’État ou par les institutions transnationales. Comme politique publique, le génocide positionne en effet les démarches d’aide et de sauvetage à l’intérieur des frontières comme autant d’aspects de la résistance à des organes étatiques auxquels le passage des frontières, tout comme l’internationalisation de l’aide, permettent d’échapper.

Les études de cas présentées dans la troisième partie illustrent l’activation de réseaux et de rapports sociaux préexistants. L’ancrage des gestes de dettes et de sauvetage dans la vie quotidienne, parfois sur de longues périodes, fait apparaître la diversité des modalités de résistance et montre la variété des motifs comme celle des interprétations.

La pluralité des approches méthodologiques et le parti-pris comparatiste de l’ouvrage ouvrent, de façon remarquable, un champ d’études socio-historiques en brisant le tabou d’un bien absolu pendant d’un mal, également absolu, mais dont la prévention nécessite l’analyse. Accepter la « banalité du bien » apparaît comme la condition préalable d’une étude des résistances aux génocides. Le génocide des Juifs, qui éveilla la conscience universelle, servit aussi de paradigme d’interprétation à d’autres situations. À l’étude des réalités historiques de sa mise en oeuvre et des résistances aux Pays-Bas, en Italie, en Suisse, en Hongrie et dans différentes régions de France, répond, comme en dialogue, celle des résistances au génocide des Arméniens et des Tutsis du Rwanda.

À la question posée en fin d’ouvrage : « Le sauvetage, produit de la société ordinaire ? », Claire Andrieu répond que l’apparition, lors de tout génocide, de la société « disparate, segmentée, atomisée » des sauveteurs est un fait historique. Le constat est réconfortant. Il est tout aussi réconfortant pour le chercheur de voir ici l’un des trop rares travaux de qualité consacrés aux génocides porter, enfin, sur les actes de résistance. On ne saurait trop souligner, pour finir, que le souci comparatiste de ses auteurs rend cette étude particulièrement utile à un large lectorat intéressé par l’humain dans les situations extrêmes. Qu’ils soient historiens, politistes ou sociologues, les auteurs ont su donner aux faits l’éclairage propre à leurs disciplines tout en restant intelligibles.

Danielle de Lame

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  • ISSN 1954-3670