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Comptes rendus
   

Emmanuel Kreis, Les Puissances de l'ombre. Juifs, jésuites, françs-maçons, réactionnaires... La théorie du complot dans les textes

Paris, CNRS Éditions, 2009, 310 p.

Ouvrages | 03.12.2009 | Grégoire Kauffmann
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© CNRS EditionsDoctorant à l’École pratique des hautes études, où il achève une thèse prometteuse consacrée au mythe de la « conspiration judéo-maçonnique », Emmanuel Kreis a eu l’excellente idée de rassembler dans cette anthologie les textes fondateurs de la « théorie du complot ». La sélection est intelligente et la présentation, très didactique, portée par un vaste appareil critique qui éclaire judicieusement les textes sans jamais asphyxier la lecture.

Réactivé, à l’orée du troisième millénaire, par les attentats du 11 Septembre, le succès du Da Vinci Code ou celui de la série américaine X-Files, le « complotisme » a une longue histoire derrière lui. Emmanuel Kreis en retrace la généalogie et repère les thèmes récurrents de cette paranoïa multiforme, à la fois stable et mouvante. D’une séquence historique à l’autre, en effet, la « théorie du complot » recycle les mêmes procédés rhétoriques tout en démontrant une étonnante capacité d’adaptation à la conjoncture. Ses premières manifestations remontent au XVIIe siècle avec la diffusion, à l’échelle européenne, des Moneta secreta, un texte inventé de toutes pièces et attribué aux jésuites. Ces « instructions secrètes » décrivent le programme de « domination universelle » des disciples de saint Ignace, et les moyens pour y parvenir : le secret, la ruse, le mensonge, l’accaparement des richesses et la corruption des puissants. Autant de thèmes que l’on retrouvera, trois siècles plus tard, dans un autre « faux » célèbre, cette fois imputé aux Juifs : les Protocoles des Sages de Sion, forgés à la fin des années 1890 par un agent de la police tsariste et promis à une orageuse postérité. Les dénonciateurs de complot, à quelque camp qu’ils se rattachent, se montrent en effet fascinés par les faux, les apocryphes, les « aveux » attribués à l’adversaire et présentés comme des « révélations ».

Mystificateur de génie, Léo Taxil (1857-1907) s’est largement inspiré de ce procédé. De son vrai nom Gabriel-Antoine Jorgand-Pagès, journaliste et franc-maçon, Taxil s’illustre d’abord dans la presse anticléricale, avant de se « convertir » au catholicisme et de prendre pour cible ses anciens « frères ». Publié en plusieurs livraisons de 1892 à 1895, son ouvrage, Le Diable au XIXe siècle, compile des renseignements exacts sur les loges et les rituels tout en y ajoutant des informations sur le culte que les francs-maçons dédieraient à Lucifer… Le public catholique raffole de ses élucubrations et Taxil, jamais à court d’imagination, lance dans la foulée le mythe de la « conjuration palladiste » visant à détruire l’Église avec l’appui des loges « satanistes ». L’affabulateur finit par jeter le masque lors de sa célèbre conférence d’avril 1897 : en fait, sa conversion au catholicisme n’était qu’une mystification et sa campagne antimaçonnique, un gigantesque canular qui fit d’innombrables dupes…

Le tournant des XIXe et XXe siècles, explique Emmanuel Kreis, marque l’« âge d’or du complotisme », comme en témoigne, entre autres exemples, l’essor de l’antisémitisme. À l’heure de l’installation de la République, de l’offensive laïque du Gouvernement et des scandales financiers, bientôt suivis de l’Affaire Dreyfus, les Juifs sont accusés d’œuvrer secrètement à la déchristianisation de la France, à la démoralisation de l’armée et à la ruine des petits épargnants. Maîtres dans l’art de la dissimulation, ils avancent masqués et accomplissent un plan préparé de longue date : « Tout est dirigé par des Pouvoirs occultes. […] Tout est déterminé par des volontés mystérieuses », écrit ainsi Édouard Drumont (1844-1917), le père fondateur de l’antisémitisme moderne. La théorie du complot, souligne Emmanuel Kreis, est une « forme sécularisée et diabolisée de la Providence , […] une construction idéologique “alternative” qui interprète des pans entiers, voire la totalité de l’histoire et le fonctionnement des sociétés comme résultant de la réalisation d’un projet concerté secrètement par un petit groupe d’hommes puissants et sans scrupule. » Elle explique l’inexplicable, déchiffre l’incompréhensible, offrant ainsi une clé d’explication unique – et donc rassurante – aux malheurs du temps.

L’anti-protestantisme, cette « haine oubliée », pour reprendre le titre du bel ouvrage de Jean Baubérot et Valentine Zuber [1] , enfante lui aussi ses théoriciens du complot. En pleine Affaire Dreyfus, La Croix, le journal des assomptionnistes, fait flèche de tout bois contre les réformés : ils noyautent l’État et l’université, propagent le socialisme et l’anarchie, favorisent l’hégémonisme allemand… À l’autre bout de l’échiquier politique, radicaux, socialistes et anarchistes ripostent en dénonçant les menées occultes des congrégations catholiques, l’« internationale noire » des jésuites, la « conjuration cléricale » qui menaceraient la République et prendraient ses mots d’ordre au Vatican… La diabolisation de l’adversaire n’exclut pas les emprunts réciproques, voire le mimétisme. « Les individus incriminés peuvent contre-attaquer en dénonçant par “effet miroir” leurs accusateurs comme étant eux-mêmes des conspirateurs. […] Les anticomploteurs ont souvent tendance à prendre pour modèle d’organisation […] des groupes qu’ils entendent dénoncer, la conspiration ne pouvant être combattue que sur son propre terrain. Il n’est donc pas étonnant que les anticomploteurs soient à leur tour fréquemment accusés de conspirer. »

En recul durant la Première Guerre mondiale, le conspirationnisme trouve un nouveau souffle avec la montée des régimes totalitaires. Et finit par trouver une application pratique. « Après la victoire de l’Allemagne nazie en 1940 et l’instauration du régime de Vichy, la dénonciation se transforme en persécution », note Emmanuel Kreis. Premiers visés, Juifs et francs-maçons sont mis au banc de la communauté nationale. La lutte contre les « sociétés secrètes » s’inscrit désormais dans des textes de loi. L’époque est également marquée par l’apparition, dans la presse parisienne, du mythe de la « Synarchie », décrite comme une mystérieuse association de polytechniciens et d’inspecteurs des finances introduits au cœur du régime de Vichy pour ruiner la politique de collaboration franco-allemande. Très curieusement, le thème de la Synarchie va resurgir dans l’immédiat après-guerre, mais dans la presse communiste. Cette fois, les « synarques » sont présentés comme des conspirateurs « fascistes » et « réactionnaires » cherchant à confisquer la victoire des démocraties et de l’URSS au profit des vaincus du régime de Vichy… « La théorie du complot engendre des doubles à l’infini », écrivait en 1992 Pierre-André Taguieff dans son étude pionnière sur les Protocoles des Sages de Sion (Paris, Berg international). Il n’est que de lire, pour s’en convaincre, cette anthologie passionnante – et effrayante – qui aide à comprendre la genèse et le fonctionnement des mythologies politiques arc-boutées sur la hantise de l’« ennemi intérieur ».

Notes :

[1] Une haine oubliée : l’anti-protestantisme français avant le « pacte laïque » (1870-1905), Paris, Albin Michel, 2000, 332 p.

Grégoire Kauffmann

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  • ISSN 1954-3670