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Comptes rendus
   

John Merriman, Dynamite club. L'invention du terrorisme à Paris

Paris, Tallandier, 2009, 255 p.

Ouvrages | 03.12.2009 | Danielle Tartakowsky
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© TallandierJohn Merriman énonce d’entrée de jeu ce que sa relecture des « beaux jours de l’anarchisme », situés entre 1880 et 1914, doit aux angoisses et aux interrogations nées du 11 Septembre, souvent promue date origine d’un XXIe siècle chargé d’inquiétudes.
Le terrorisme fin de siècle dont la dynamite se veut, ici, l’image entre toutes, partage avec celui que l’on qualifie de la sorte aujourd’hui bien des similitudes, affirme l’auteur. Le moment anarchiste, caractérisé par des attentats à la bombe et des assassinats politiques dans 16 pays a été un phénomène mondial qu’il faut comprendre comme une « réaction aux pouvoirs croissants des gouvernements après la création des États-nations au XIXe siècle », mettant aux prises « des hommes détenteurs de l’État et ceux en lutte contre l’État au nom de ce qu’ils pensaient être une juste cause ». La vague d’attentats qui l’a caractérisé participe d’un processus plus global. Les progrès du transport des nouvelles, des biens et des personnes sont largement responsables de l’internationalisation de l’anarchisme. Ils contribuent à amplifier les fantasmes, tant en France qu’à l’étranger, et favorisent l’émergence d’une surveillance internationale et de pratiques répressives dont la caractéristique commune est de s’attaquer partout aux libertés, bien au-delà des cercles qu’elles sont présumées concerner et contenir. Comme aujourd’hui, mais sous des formes naturellement distinctes, l’immigration joue un rôle important dans cette première vague de terrorisme moderne. Dans les dernières décennies du XIXe siècle, les réfugiés politiques se déplacent d’un pays à l’autre en trouvant des refuges relativement sûrs en Grande-Bretagne, en Suisse, à Tanger ou en Égypte, ce qui alimente le mythe d’un dynamite club international dont Londres serait l’épicentre. Les immigrés fournissent là des recrues pour la cause. Les anarchistes issus de ce vivier sont, pour la plupart, des jeunes gens, pour beaucoup dotés d’un fort capital scolaire et culturel et qui, pour de multiples raisons, n’ont pu trouver une place à leur mesure dans la société qui est la leur. Rompus aux apports les plus novateurs de leur temps, ils se veulent les artisans d’une « guerre moderne » contre les puissants dont la dynamite, fille de Nobel et de ses travaux publiés en France au début des années 1870, est le spectaculaire instrument.

John Merriman tient à souligner que le parallélisme entre ces deux formes de terroristes est loin d’être parfait mais postule qu’il existe « un fil ténu » qui les relie l’une à l’autre et qu’il se propose de tirer pour tenter de mieux comprendre l’actuelle « guerre contre le terrorisme ». Il s’y essaye avec talent en nous invitant à suivre les méandres de la vie d’Émile Henry, né en exil en 1872 d’un père quarante-huitard, membre de l’Association internationale des travailleurs (AIT), arrêté par deux fois pour ses menées contre l’Empire. Acteur de premier plan durant la Commune, il est contraint à l’exil et se réfugie en Catalogne où il donne naissance à deux de ses fils, dont Émile, avant de bénéficier de l’amnistie de 1879. Après des espérances déçues, le jeune Émile Henry devient un « dandy de l’anarchisme ». Profondément marqué par la figure de l’anarchiste Souvarine campé par Zola dans Germinal (paru en 1885) et farouche adversaire des stratégies dessinées par Jaurès, il commet son premier attentat contre les bureaux parisiens de la société des mines de Carmaux, en 1892, après le renvoi du délégué mineur Calvignac puis inaugure un terrorisme d’un genre nouveau, le 12 février 1894, en prenant délibérément pour cible des gens ordinaires, devenues victimes d’un terrorisme aveugle qui se revendique comme tel. Alors âgé de 22 ans, il est arrêté, jugé et exécuté quelques mois plus tard.

Les regards portés sur l’anarchisme sont souvent teintés d’une nostalgie passéiste. Avec cet ouvrage de John Merriman, les photos sépia cèdent brusquement à un puissant film en technicolor, propre à tenter quelque scénariste de talent. Le récit, rédigé dans une prose talentueuse et construit sur un mode haletant, se lit comme un roman. Il est assurément susceptible d’irriter dès lors que l’auteur s’autorise certaines incursions dans la psychologie de ce qui, parfois, glisse vers le personnage de fiction ou, plus encore, du fait, sinon de sa sympathie, du moins de sa forte compréhension à l’égard de ses acteurs, explicitement justifiée par son solide rejet de l’« État bourgeois » et des « puissants », hier comme aujourd’hui ; en laissant deviner au lecteur des engagements contemporains que celui-ci pourra ne pas pleinement partager sinon réprouver.

Ce serait toutefois se priver de la lecture d’un bel ouvrage que de céder à ces agacements possibles en redoutant l’anecdotique ou les arrières pensées politiques d’une démarche à laquelle on n’adhère pas. L’ouvrage, qui prend appui sur l’abondante et solide bibliographie qui lui préexistait mais, également, sur de nombreuses archives inédites, présente toutes les qualités formelles d’une fiction romanesque mais répond, aussi bien, à tous les canons d’un ouvrage historique, au sens le plus académique qui soit. Il constitue une stimulante plongée dans la France et le Paris de l’après Commune et montre comment l’héritage de la Commune circule et se transmet à la faveur de réseaux, nationaux ou internationaux, reconstitués et d’héritages familiaux [1] . Mais son intérêt majeur tient sans doute aux projections spatiales qu’autorise l’approche biographique. Au gré des pérégrinations d’Émile Henry, ce grand historien de la ville et de ses faubourgs qu’est John Merriman nous plonge, en effet, dans les marges industrieuses de Barcelone, dans le XXe arrondissement des anarchistes parisiens, sur les hauts-de-Belleville, là où l’on respire l’« atmosphère chargée du Paris fin de siècle ». Il nous introduit, aussi bien, dans le Londres des proscrits et des réfugiés. À Soho, Tottenham court road, Fitzroy square, peuplés d’anarchistes exilés, d’agents secrets et d’agents provocateurs noyés dans un monde interlope, propres à inspirer les écrits d’un Chesterton ou d’un Conrad mais aussi durablement colorés par ces constructions littéraires devenues indissociables de ces villes ou de ces quartiers qui les ont inspirées. Il nous met également sur la piste de lieux de mémoire qui doivent à la disparition des passeurs d’avoir aujourd’hui perdu de leurs vertus : ainsi la tombe de Vaillant au cimetière d’Ivry-sur-Seine ou le champ des guillotinés.

L’anachronisme assumé de l’auteur a pour grand mérite de désenclaver les attentats anarchistes français des années 1890 de l’histoire hexagonale dans laquelle on les cantonne trop souvent, en les réduisant alors à la dernière des crises de la République d’avant-guerre. En les appréhendant comme un moment d’une crise internationale, son ouvrage constitue un solide élément d’une histoire de l’Europe à la fin du XIXe siècle.

Il y a quelques années, nous avions analysé l’invention du 1er Mai comme une réponse à la mondialisation libérale dans les formes qu’elle a revêtues dans les années 1880 et comme une des modalités du mythe sorélien [2] . John Merriman confère au « mythe anarchiste », né de cette même conjoncture, bien des traits similaires. Ces deux modalités du mythe qui peuvent revendiquer une origine commune (l’attentat de Haymarket, en 1886), récusée par d’aucuns mais assumée par d’autres, sont pareillement dotées d’un martyrologue (partiellement commun mais inégalement mobilisé). À chaud, elles sont également pareillement porteuses d’un projet messianique au regard de leurs acteurs, fondateur d’une mystique. En 1988, Michel Wieviorka proposait d’analyser le terrorisme contemporain comme un anti-mouvement social [3] . Dans cette perspective, les attentats du 11 Septembre autorisaient l’hypothèse d’une course de vitesse engagée entre ces deux expressions simultanées de la mondialisation que sont, à ce jour encore, le « mouvement » alter-mondialiste et l’« anti-mouvement » terroriste. Nous sommes pleinement consciente de ce que John Merriman se refuserait à tenir la mystique anarchiste pour une modalité de l’anti-mouvement. Du moins oserons-nous avancer une hypothèse. Ne pourrait-on pas analyser sur ce mode la relation complexe qu’ont entretenue ces deux mythes contemporains ? Cela vaudrait sans doute plus spécifiquement en France où l’émergence de l’anarcho-syndicalisme fait définitivement basculer la mystique de la dynamite du coté de l’anti-mouvement et le 1er Mai, primitivement polysémique, du coté du mouvement social. Cela contribue puissamment à plonger la mystique anarchiste dans la caricature ou la marginalisation et condamne, par là-même, à l’oubli ses martyrs et ses lieux de mémoire. L’ouvrage de John Merriman a le grand mérite de nous montrer que cette évolution et cette lecture (du 1er Mai y compris) étaient loin d’être jouées au tournant du siècle pour les contemporains.

Notes :

[1] On croisera utilement cette approche avec celle de Louis Hincker, in Citoyens-combattants à Paris, 1848-1851, Lille, PU du septentrion, 2008.

 

[2] Danielle Tartakowsky, La Part du rêve, histoire du Premier mai en France, Paris, Hachette, 2005.

[3] Michel Wieviorka, Sociétés et terrorisme, Paris, Fayard, 1988.

Danielle Tartakowsky

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  • ISSN 1954-3670