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Survivre : les enfants dans la Shoah

Expositions | 28.10.2009 | Emmanuel Debono
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« Stigmatiser, exclure, traquer, déporter, assassiner, survivre : les enfants dans la Shoah » est le titre complet d’une ambitieuse exposition présentée du 19 juin au 31 décembre 2009 au Mémorial de Caen. Gérard Rabinovitch [1] , philosophe et sociologue, en est le commissaire. Ses concepteurs ont adopté une perspective large pour donner au sujet sa dimension européenne et considérer la destinée des enfants de l’avant à l’après-guerre. L’exposition s’ouvre par un espace introductif où l’on s’interroge sur la place de la Shoah dans l’évolution de la civilisation occidentale. L’idée est de mettre en perspective les progrès de l’humanité et ses dérives. En dépit d’une aridité graphique – l’information n’est ici que textuelle –, la démonstration est frappante : aux encarts qui portent sur l’évolution des libertés, l’instruction et la santé publiques, la réglementation du travail des enfants ou l’émancipation des Juifs, répondent des mises au point sur certaines facettes destructrices du développement et de la modernité tels que le racisme, l’eugénisme, l’euthanasie, la brutalisation ou encore la chosification. Une citation d’Hannah Arendt domine l’ensemble et donne le ton : « Le progrès et la catastrophe sont l’avers et le revers d’une même médaille. »

Les réflexions mêlées des historiens et des témoins, qui font face à ce mur d’informations, ne contredisent pas ce regard critique porté sur la civilisation dont Raul Hilberg souligne la fragilité : « En plein Occident s’est brusquement fait jour une pulsion passionnelle primitive, libérée au sein même des appareils d’États nationaux. À partir de ce moment, il a bien fallu reconnaître que plusieurs des principes fondamentaux sur lesquels notre civilisation est censée se fonder se trouvaient mis en question, et le demeurent ; car, si le résultat appartient désormais au passé, le phénomène profond n’a pas disparu. » Les mots de Primo Levi contiennent le même avertissement : « C’est arrivé, cela peut arriver de nouveau : tel est le noyau de ce que nous avons à dire. »

Au terme de cette introduction, deux idées sombres occupent l’esprit du visiteur : celle, d’une part, que la violence, la répression et la persécution sont consubstantielles au progrès ; celle, d’autre part, que le déchaînement barbare qui a été n’appartient pas au seul passé. Deux options s’ouvrent dès lors à lui : capituler sous le poids du pessimisme ambiant et en rester là de sa visite ; choisir, au contraire, d’accéder à l’espace d’exposition principal où il sait que le pire l’attend, mais où il peut espérer glaner les éléments qui aiguiseront sa vigilance. Choisissons donc d’aller plus loin.

L’exposition se déroule en trois temps. Le premier aborde un processus général qui mène de la stigmatisation à l’élimination. Il peut se résumer à travers quatre mécanismes – humilier, exclure, enfermer et assassiner –, qui font chacun l’objet d’un développement scénographique : un mur est ainsi consacré aux conséquences de l’Anschluss (« Humilier au quotidien : Vienne, 1938 ») et offre à voir de grandes photographies – toujours saisissantes – de scènes d’humiliations (élèves juifs montrés du doigt dans une classe, hommes et femmes lavant la chaussée sous l’encadrement des Jeunesses hitlériennes…) ; une sorte de colonne Meurisse témoigne de l’incrustation dans le quotidien parisien de la propagande antisémite ; une série d’affichettes originaires de différents pays sous la botte nazie ordonne l’exclusion des Juifs de la vie économique et des espaces publics. La mise à l’écart culmine avec l’enfermement dans les ghettos : pour en rendre compte, le scénographe a mis en cage un grand cube dont les différentes faces présentent des photographies. Les enfants y apparaissent dans un quotidien où la survie s’organise : « travailler », « apprendre malgré tout », « se nourrir », « jouer », « être aimé »… L’extermination apparaît quant à elle sous la forme d’extraits tirés des travaux du Père Desbois.

Le deuxième temps de l’exposition aborde directement la question des « enfants face à l’extermination ». Le visiteur évolue à travers un champ de panneaux qui rendent compte de la tragédie sous ses formes les plus diverses. On découvre ainsi les dernières lettres de Marie Jelen, jeune polonaise de dix ans internée au Vélodrome d’Hiver puis transférée au camp de Pithiviers. Là, elle adresse plusieurs missives à son père avant de connaître, en septembre 1942, la déportation à Auschwitz. On découvre plus loin le journal de Rutka, prisonnière à Bedzin, en Pologne, et quelques dessins des enfants du camp de Teresin. Sont également exposés des reproductions des dessins de Thomas Geve, cet adolescent interné à Buchenwald et qui, après la libération du camp, demeure quelques mois sur place, le temps de reprendre des forces. Il met ce délai à contribution pour réaliser une série de quatre-vingt-deux croquis qui racontent, avec un détail saisissant, les multiples aspects de la vie concentrationnaire [2] . Diverses évocations complètent cette étape de la visite : celle de la Maison d’Izieu, celle de la « résistance de sauvetage » avec, principalement, l’exemple du Chambon-sur-Lignon, ou celle encore des cent trente et un enfants qui se sont sauvés eux-mêmes… Au centre de la salle, un espace semi-fermé accueille de saisissantes gravures et peintures réalisées après la guerre, sur le thème de la persécution des enfants. Quelques objets, enfin, aident à rendre plus palpable la réalité tragique : ici, le cartable d’un enfant juif empli de ses affaires scolaires, retrouvé en l’état dans son habitation après l’arrestation de la famille ; la bague d’une Juive d’Amsterdam confiée à une amie le jour de son arrestation ; une boîte en bois provenant de Kovno, gravée du jour de la déportation de leur fils avec les autres enfants du ghetto ; un biberon ramassé dans le camp d’Auschwitz…

Le dernier temps de l’exposition porte sur la survie des enfants dans l’après-guerre, leur reconstruction et la libération de leur parole. Pour ce faire, divers parcours individuels sont présentés sous la forme de longs textes accompagnés de documents personnels. On notera également la présentation d’un très bel album de la Koordinacja, association qui recherchait les enfants survivants sur le territoire polonais, et dont les buts étaient de réunir les familles et d’assurer la prise en charge des orphelins.

L’exposition est d’une grande richesse documentaire. Elle présente de nombreux originaux, ou tout du moins de bonnes reproductions, qui proviennent essentiellement du musée Beit Lohamei Haghetaot [3] et du Mémorial de la Shoah, mais aussi de Yad Vashem, du musée de la Résistance nationale (Champigny-sur-Marne), de collections particulières, etc. Ambitieuse, nous l’avons dit, elle s’efforce d’aborder la multiplicité des destins individuels et collectifs. Ce faisant, elle tend à une addition d’exemples dont la succession est susceptible d’égarer un visiteur qui ne reçoit quasiment pas le secours de synthèses explicatives : on aurait souhaité que les textes efficaces de Gérard Rabinovitch, situés aux seuls seuils des trois temps décrits précédemment, ponctuent davantage le circuit. En leur absence, le visiteur se trouve littéralement abandonné à des écrits fleuves – en petits caractères et en français uniquement – extraits d’ouvrages d’historiens et de récits de témoins. Il faut, en outre, de réels efforts de concentration pour venir à bout desdits écrits dans une ambiance sonore pour le moins perturbatrice : le son des dispositifs vidéo est envahissant comme l’est la superposition, en arrière-fond, de la musique et la lecture en boucle d’une lettre par un acteur de la Comédie française. On souhaiterait pourtant plus d’une fois se retrouver seul pour aller à la rencontre des angoisses et des espoirs de cette humanité déchirée.

On peut également regretter une architecture d’ensemble qui manque un peu de lisibilité. Après une introduction théorique stimulante, l’impression est celle d’un butinage relativement libre auquel on peut préférer, lorsque l’on considère la gravité du sujet, un guidage plus directif. L’effroi jaillit, certes, à tous les instants, mais est-ce suffisant pour atteindre le visiteur par-delà l’émotion ? Si, comme ce dernier l’a compris dans l’introduction, la civilisation dont il est issu engendre le meilleur et le pire, n’est-il pas urgent de consacrer une place plus conséquente et plus lumineuse à l’humanité qui est parvenue, par des actes salutaires, à perdurer dans ces vastes ténèbres ? La part muséographique, bien trop réduite, accordée au sauvetage des enfants juifs et à ceux qui en furent les acteurs ouvre ici peu d’alternative au pessimisme le plus noir. Ces hommes et ces femmes qui entravèrent la machine nazie et limitèrent les pertes au péril de leur vie, cette « société éthique transversale, invisible à l’ordinaire des lectures sociologiques », demeure, hélas, bien mystérieuse pour le visiteur qui sort d’une exposition accablé par le poids des statistiques : 4 918 enfants furent déportés de Belgique à Auschwitz, 53 en revinrent ; 11 400 enfants furent déportés de France, 200 rentrèrent ; sur les 15 000 enfants qui passèrent par Theresienstadt, il n’y eut qu’une centaine de survivants ; et puis cette estimation globale, indigeste, des enfants assassinés dans le cadre de la Solution finale : 1 250 000.

« Comment les bonshommes ont pu inventer un truc pareil ? », demande Charles Baron, rescapé d’Auschwitz-Birkenau, dans un témoignage présenté dans l’espace introductif. « On ne peut pas les appeler des hommes… (…) Comment peut-on les appeler ? » À ces questions obsédantes qui hantent les témoins et tourmentent nos contemporains, les recherches en sciences humaines et sociales ont apporté, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, de précieux éléments de réponse. L’aptitude infinie de l’homme à faire souffrir ses semblables a fait l’objet d’investigations approfondies ; celle à leur venir en aide également. N’aurait-on pas intérêt à intégrer quelques-unes de ces clés explicatives dans le fil d’une exposition qui sonde les franges extrêmes du crime de masse en traitant du sort des enfants ? À l’heure où la banalisation et le relativisme menacent la mémoire de la Shoah, il importe, plus que jamais, de s’interroger sur la concision des repères que l’on souhaite donner au public, pour lui permettre de s’orienter dans la complexité des faits. L’enjeu consistant à empêcher son esprit d’errer désespérément dans les méandres de l’incompréhension d’une horreur produite par l’homme, nous semble tout aussi essentiel.

Notes :

[1] Gérard Rabinovitch (CNRS) est membre du Centre de recherches sens, éthique, société (Université de Paris Descartes). Il a récemment publié De la destructivité humaine aux Presses Universitaires de France (2009).

[2] Les originaux de ces dessins se trouvent à Yad Vashem. Ils ont été publiés dans un recueil : Il n'y a pas d'enfants ici. Dessins d'un enfant survivant des camps de concentration, Éditeur Jean-Claude Gawsewitch, 2009.

[3] Musée des Combattants des ghettos (Israël).

 

Emmanuel Debono

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  • ISSN 1954-3670