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Comptes rendus
   

Daniel Blatman, Les marches de la mort. La dernière étape du génocide nazi, été 1944–printemps 1945,

Paris, Fayard, 2009, 590 p.

Ouvrages | 24.07.2009 | Thomas Fontaine, André Sellier
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© Fayard, DRPendant longtemps, les images traumatiques de la découverte des camps de concentration en 1945 ont masqué la complexité du système concentrationnaire nazi, brouillant une grande partie de sa diversité, supprimant ses bornes chronologiques. Les témoignages des survivants des camps ont renforcé cette tendance, en consacrant une large place à ces « marches de la mort », expression choisie par Daniel Blatman pour son titre. Si de nombreuses études historiques ont depuis comblé nos lacunes, paradoxalement, aucune synthèse d’ensemble ne s’était penchée sur les dernières semaines des camps, celles de leurs évacuations, et aux massacres qui les accompagnent.

Le livre pionnier de Daniel Blatman affiche cette ambition. Disons-le d’emblée, il atteint son objectif. Il propose en effet à la fois un tableau des principales et nombreuses évacuations des camps, dans leur globalité comme dans leur singularité ; il les replace dans le « temps long » du système concentrationnaire et du génocide des Juifs, pour mieux souligner les particularités de cette dernière période ; tout en s’attachant à cerner le visage et les motivations des bourreaux. Ce faisant, il étudie le parcours et le sort de plus de 700 000 victimes, dont environ 35% disparurent durant la période des marches de la mort.

Pour cela, Daniel Blatman a d’abord opéré une large campagne de recherche de sources : sans pouvoir ici toutes les détailler, on soulignera leur nombre et leur qualité. Pour la connaissance des parcours des déportés français, on regrettera toutefois l’absence de références plus complètes aux archives du ministère des Affaires étrangères et à celles du ministère des Anciens Combattants et Victimes de guerre, qui ont eu à se pencher sur le sujet.

Dans un premier chapitre, et avant de proposer un tableau d’ensemble des évacuations des camps, en suivant le fil chronologique, l’auteur replace ces dernières dans l’histoire du système concentrationnaire, depuis 1933. Les « marches de la mort » – qui sont en fait surtout d’abord constituées de convois ferrés – débutent au printemps et à l’été 1944, avec l’évacuation des camps de Maïdanek, à l’Est, et de Natzweiler-Struthof, à l’Ouest. Comme le souligne Daniel Blatman, dans ce « prologue », il n’y a pas encore de massacre.

Le scénario change dès l’évacuation des camps d’Auschwitz, Gross Rosen et Stutthof, durant les premiers jours de 1945, devant la progression de l’Armée rouge. Il revêt alors des formes qui ne cesseront ensuite de se répéter lors des autres évacuations, lesquelles commencent à se dérouler à l’Ouest à partir du début du mois d’avril. Beaucoup de détenus ainsi transférés sont en effet incapables de supporter les conditions d’un tel trajet. Avant de partir, les SS tuent les plus malades. Sur les routes, les convois encombrent un peu plus encore des axes déjà surchargés par la retraite de soldats allemands et de civils fuyant les combats. Pour les gardiens encadrant les internés des camps, ces derniers deviennent alors rapidement une charge, ralentissant leur fuite. Dès les premières heures, lorsque le transport se transforme en une colonne à pied, les plus faibles, ceux qui ne peuvent plus suivre, commencent à être abattus. Dans les wagons, les détenus entassés sont laissés dans la promiscuité, la faim et la soif, et cela quel que soit le temps du trajet : les taux de mortalité de ces convois « bondés de cadavres », selon l’expression de l’auteur, sont « cauchemardesques ». Pour les civils qui les voient passer si près de chez eux, précédés de rumeurs terribles sur ces « criminels », dans un contexte de peur panique, il s’agit d’un danger mortel.

Les conditions diffèrent évidemment quelque peu selon les camps. Pour la plupart de ceux de l’Ouest, l’évacuation débute par exemple avec des détenus qui, pour certains, ont déjà subi quelques semaines plus tôt une épreuve similaire. Le plus souvent, ils ont été parqués dans des annexes provisoires, en fait de véritables mouroirs, rien n’ayant été prévu par l’administration des camps pour faire face à de telles arrivées massives. Pour l’évacuation de Dora, les SS réalisent une évacuation quasi totale du site, après avoir trié les détenus et abandonnés les plus faibles dans des camps-mouroirs. A l’inverse, l’évacuation du camp de Mauthausen, « l’ultime refuge », dans la dernière partie du Reich encore non occupée, n’a jamais lieu.

Enfin, c’est dans ce contexte que reprennent et s’accélèrent dans différents camps les exterminations par le gaz de détenus jugés « inutiles », alors que la direction de la « Gestapo », à Berlin, ordonne avant la Libération l’assassinat de certaines personnalités encore enfermées dans les camps.

Daniel Blatman brosse de manière détaillée le tableau complexe des dernières semaines du système concentrationnaire en évoquant l’évacuation de tous les grands camps et en prenant comme exemple celle de beaucoup de petits Kommandos. Dans le cas des déportés français, sans que cela soit un reproche, pointons toutefois l’absence de l’évacuation du Kommando de Neu Stassfurt, dépendant de Buchenwald, où les prisonniers n’ont été abandonnés qu’au moment de la capitulation, le 8 mai, à Annaberg, au terme d’une évacuation à pied qui avait commencé le 11 avril. Mais, en la matière, comment être exhaustif ? On regrettera seulement, d’un point de vue formel, le choix de certains intitulés de chapitres (comme « la fin approche et le doigt est prompt sur la gâchette ») qui éclairent certes les massacres à l’œuvre, mais qui compliquent la consultation de la table des matières pour qui espère y retrouver rapidement les lignes consacrées à un camp en particulier.

La seconde partie du livre de Daniel Blatman rend parfaitement compte de l’ampleur de son travail. Car loin de se limiter au seul tableau des évacuations, déjà en soi une avancée historiographique majeure, l’auteur propose une analyse des décisions qui débouchent sur ces massacres de masse. Il dévoile les chemins du meurtre dans une « société en décomposition ». Il brosse un portrait de ces « communautés criminelles » qui ne se limitent pas aux seuls premiers gardiens des camps. Cette seconde partie est d’autant plus intéressante qu’elle étudie les phénomènes à l’œuvre à différentes échelles.

Avec justesse, Daniel Blatman revient d’abord sur les fondements idéologiques du régime qui, depuis 1933, ont élargi le cercle des victimes potentielles et achevé leur transformation en des êtres mortellement dangereux, « nuisibles » et « inutiles ». Il rappelle que les tueries sont devenues en 1944, alors que les évacuations débutent, une réalité dans le système concentrationnaire et un processus parfaitement intériorisé dans de larges pans de la société nazie. Le rappel des massacres de travailleurs étrangers (pp. 278-282) est, sur ce point, particulièrement significatif. Mais en insistant sur ces processus psychologiques qui permettent le meurtre de masse, il ne revient sans doute pas suffisamment, dans le début de cette partie, sur les décisions des responsables nazis. L’hypothèse a en effet longtemps été posée d’une extermination voulue et planifiée des derniers détenus des camps, hypoyhèse en quelque sorte étayée par le nombre des massacres opérés. Or, en déroulant le fil des évacuations, Daniel Blatman a détaillé dans la première partie du livre la directive d’Himmler de juin 1944, qui laissait la responsabilité des détenus aux commandants des camps, sauf s’ils se trouvaient dans une zone de combats, l’autorité passant alors aux dirigeants régionaux de la police du Reich. Il a montré par exemple qu’aucun ordre d’évacuation générale n’accompagne les départs des camps de Pologne au début de 1945. Il a rappelé le poids du contexte militaire. Il a aussi décrit le « chaos bureaucratique » (p. 151) au sommet et à la base du système, l’idée soutenue un temps de sauver les détenus juifs (pour qu’ils servent de monnaie d’échange), ou les discussions avec des diplomates scandinaves, helvétiques et des délégués de la Croix-Rouge. Ces réalités et ces initiatives enlèvent tout crédit à l’hypothèse d’une extermination d’ensemble, souhaitée et préparée. Si Daniel Blatman propose d’éclairer cette conclusion essentielle par une étude de cas jamais réalisée d’un des massacres de masse de cette période, on aurait aimé qu’il la renforce au début de cette seconde partie, par un rappel synthétique de ses conclusions premières.

Toutefois, le lecteur appréciera la finesse de l’analyse proposée par l’étude de cas de la tragédie de Gardelegen, localité de Haute-Saxe, à qurante kilomètres au nord de Magdebourg, où plus de 1.100 détenus des camps périssent dans une grange, abattus ou brûlés vifs, le 13 avril 1945. Elle occupe la plus grande part de la seconde partie et permet de décrypter les étapes successives d’un massacre débuté quelques jours plus tôt par les évacuations de plusieurs groupes de détenus arrivés de différents camps. Elle illustre parfaitement le poids des circonstances locales lorsque l’évacuation est devenue une impasse et qu’il n’est plus possible de faire avancer les détenus. Elle permet à l’auteur de présenter les bourreaux, dont le cercle s’élargit alors considérablement. Un autre des intérêts de ce livre est en effet de mettre en avant le rôle des civils, qui prennent alors le relais des SS des camps. Dans le cas de Gardelegen, l’auteur démontre leur implication dans le massacre, après que les gardiens des camps – dont beaucoup venaient déjà d’horizons divers, récemment employés dans le système concentrationnaire – ont laissé la responsabilité des détenus aux autorités locales. Dans les régions du Reich, ce sont alors les dirigeants du parti, les Gauleiter et les Kreisleiter, qui ont en charge la sécurité de la population. Ils dirigent les membres inexpérimentés du Volkssturm, une milice civile. Dans ce climat, l’arrivée inopinée de centaines de détenus déclenche un meurtre de masse dont le processus est en fait déjà en route. Les ordres du sommet, souvent sujets à interprétation, débouchent ainsi sur le terrain, « sans grande hésitation » note Daniel Blatman, sur des tueries qui suivent leur cours sans guère d’obstacle. L’importance de ces « ordres locaux d’extermination » est immense. L’historiographie proposait déjà l’étude de tels processus menant au meurtre de masse – l’auteur n’est, par exemple, pas sans utiliser les travaux récents de Jacques Sémelin, mais aucune n’avait encore été consacrée avec autant de réussite à cette période de la fin des camps de concentration.

Reste un point à souligner dans cette étude, le vocabulaire choisi par l’auteur et l’approche d’ensemble retenue. Le titre du livre évoque « la dernière étape du génocide nazi ». Du fait du renversement mémoriel sur le sujet, en France notamment depuis la fin des années 1970, nul doute que la majorité des lecteurs y verra d’abord un nouveau livre sur l’extermination des Juifs. Au fil du livre, ils s’apercevront que l’auteur n’hésite pas à parler « d’extermination » pour ces derniers détenus des camps, juifs ou non, et qu’il évoque même un « centre d’extermination » pour le mouroir constitué à la Boelcke Kaserne de Nordhausen (p. 156). La conclusion indique clairement que ces derniers internés des marches de la mort « deviennent [en 1945] les victimes principales du génocide » (p. 429). Si Daniel Blatman traite beaucoup des différents groupes de Juifs évacués des camps et du fait que, dans les massacres qui se déroulent, ils sont parfois prioritairement pris pour cible, il rappelle aussi que « les marches de la mort ne sauraient […] se réduire au dernier acte d’un massacre idéologique perpétré dans le cadre de la « solution finale » (p. 24). Sa conception du génocide englobe donc d’autres victimes que les seuls Juifs systématiquement assassinés entre 1941 et 1944. Ce choix s’éclaire évidemment au regard de la période étudiée et des massacres qui s’y déroulent, un épisode à bien des égards nouveau, nécessitant un cadre d’analyse spécifique. Sa caractéristique première est sans doute de devoir être abordé globalement, en liant les dernières étapes et du système concentrationnaire, et de la « solution finale ». Un autre mérite de ce livre, pas le moindre à nos yeux, est d’avoir su revaloriser ce type d’approche, aujourd’hui peu fréquente mais qui, jusqu’aux années 1960, était une richesse davantage partagée dans l’historiographie.

Notes :

 

Thomas Fontaine, André Sellier

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  • ISSN 1954-3670