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Les Coloniaux et Folies coloniales – Algérie, années 1930. Discours et récits de la colonisation

Théâtre | 03.06.2009 | Emmanuelle Sibeud
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La colonisation est redevenue un enjeu mémoriel convoité et disputé. La polémique soulevée en 2005 par le projet d’introduire dans les programmes scolaires une relecture positive de la colonisation, a montré l’ampleur de « la controverse autour du ‘fait colonial’  [1]  ». Elle a également révélé certaines de ses impasses. Deux pièces de théâtre récentes invitent à revenir sur cette controverse et sur ses usages, en réfléchissant aux discours et aux récits qui tissent la trame de l’histoire de la colonisation.

Jouée aux Amandiers à Nanterre du 7 janvier au 13 février 2009, Les Coloniaux raconte en trois versions successives, suivies de deux batailles et d’un retour, la guerre de Mohand Akli, héros de Verdun et petit frère des Pieds Nickelés. La mise en scène très dépouillée de Jean-Louis Martinelli, une arène de bois blanc et une piste de sable, le jeu magistral de l’acteur et la guitare de l’auteur, portent un texte où chaque mot pèse et résonne longtemps. L’hommage rendu aux combattants de Verdun vibre pour tous, tirailleurs indigènes, « jambon-beurre » et infirmière allemande réunis. Cette première adaptation, très réussie, en fait espérer bien d’autres qui donneront de nouveau à entendre le texte dense et drôle d’Aziz Chouaki.

Présenté à la Grande Halle de la Villette, à Paris, du 4 au 28 mars 2009, le spectacle construit par Dominique Lurcel, Folies coloniales – Algérie, années 1930, suscite des rires plus grinçants. Compilant des bribes de discours officiels, des extraits d’ouvrages, des scènes et des chansons empruntées aux célébrations du Centenaire de l’Algérie française en 1930, il reconstitue un « instantané du langage colonial ». La troupe virevolte sur une scène qu’elle reconstruit sans cesse, les chansons et les manèges des citations ou des figures stéréotypées sont enlevés, cependant le principe de la répétition jusqu’à l’absurde du « discours dominant » condamne les acteurs à une diction outrée et donne à l’ensemble une tonalité grotesque. On en vient donc à se demander à qui s’adresse ce bêtisier du discours colonial qui prend le risque d’offrir un écho superflu à une propagande obsolète ?

La présence dans le public de jeunes spectateurs, manifestement venus dans un cadre éducatif, donne plus d’acuité encore à cette question qui a été au cœur de la médiocre polémique de 2005. L’éloignement du fait colonial n’implique pas son ignorance, mais l’essor de logiques contrastées d’appropriations, comme l’a souligné Daniel Rivet dès 1992 [2] . Et il faut souligner le paradoxe des procès en occultation répétitivement intentés à des programmes scolaires qui intègrent la colonisation et la décolonisation depuis le début des années 1980. De même, il suffit de feuilleter une revue de vulgarisation comme L’Histoire pour douter que l’étude des colonisations ait été désertée ou ostracisée en France [3] . Les soupçons formulés à l’encontre des historiens en 2005 ont surtout servi les stratégies de qualification des inventeurs de la fracture coloniale ou des Indigènes de la République [4] . Ils ont ainsi suscité un scandale circonstanciel, en empruntant (à leur insu ?) un schéma très classique dans les débats coloniaux, et ramené la controverse à l’opposition manichéenne et anachronique entre des colonialistes impénitents et des anticolonialistes toujours à l’avant-garde. Cette logique régressive et simplificatrice a bloqué le débat que pouvait ouvrir la très large mobilisation contre l’article de la loi du 23 février 2005 réclamant un enseignement « positif » de la colonisation. Elle gêne également le transfert en France du questionnement postcolonial, dont il faut rappeler qu’il est né en partie de débats sur le destin et sur les usages de l’anticolonialisme après les indépendances [5] . La réflexion sur la nature du legs colonial, engagée dans les réseaux de recherche spécialisés depuis la fin des années 1990, se poursuit [6] , mais son élargissement à un débat collectif sur les multiples manières d’être postcolonial en France aujourd’hui a été bien inutilement entravé.

On ne peut donc que se réjouir que deux créations proposent simultanément d’entrer dans le débat sur un autre mode, par une mise en spectacle critique. Les deux pièces font cependant des choix très différents, inégalement convaincants. Folies coloniales reprend l’antienne de la fracture coloniale, la nécessité de « révéler » le discours colonial pour l’exorciser, et elle en souligne involontairement les faiblesses. La pièce part du postulat que la propagande coloniale, directe et indirecte, a construit de toutes pièces une « culture coloniale », portée à sa quintessence par la célébration du Centenaire de l’Algérie française et ordinairement assenée aux enfants des écoles, comme le rappelle la toute première scène. Mais cet inventaire des représentations ne suffit pas à faire un réquisitoire [7] et, faute d’être prise au sérieux, la question de leur réception induit un lourd contresens. Isolés de leurs contextes d’énonciation, les propos compilés semblent si caricaturaux qu’on finit par se demander qui a pu leur accorder crédit ? La crédulité, l’ignorance ou l’indifférence de nos parents et grands-parents ne sont pas des réponses satisfaisantes. Elles simplifient jusqu’à l’occulter la question fondamentale des interactions entre expérience impériale et pratiques démocratiques, ouverte par Hannah Arendt dans son étude classique du totalitarisme. Inscrire la pièce sous le signe de la folie n’est pas non plus une compensation suffisante. Le diagnostic a été formulé dès les années 1950 par Frantz Fanon, Albert Memmi et Georges Balandier qui envisageaient la « situation coloniale » sous l’angle de la pathologie. Cette répétition tacite suggère que les révélations a posteriori sur la colonisation relèvent d’une inquisition morale rétrospective assez déplaisante qui prétend amender le présent en censurant intempestivement le passé.

Contre cette lecture littérale de la médiocre bibliothèque léguée par la propagande coloniale, Les Coloniaux propose un double antidote. Le titre même rappelle que l’histoire de la colonisation n’est ni celle des colonisés, ni celle des colonisateurs, mais l’intersection aléatoire de leurs trajectoires, brutalement confrontées ou associées les unes aux autres. Le récit à trois facettes, successives, contradictoires et pourtant également plausibles, de Mohand Akli substitue au dispositif choral, adopté par Rachid Bouchared dans le film Indigènes, la parole d’un récitant inventant sa propre trajectoire. Et l’interprétation du comédien Hammou Graïa est d’autant plus saisissante pour les historiens, qu’elle donne sens à une part obscure de leurs recherches : la reconstitution minutieuse de ces trajectoires individuelles ou collectives qui permettent de comprendre le fonctionnement de la colonisation. Le théâtre prête ainsi une voix puissante aux sans voix, que l’histoire sociale essaie elle aussi de faire entendre, vieille et nécessaire utopie que l’école indienne des Subaltern Studies a invité à repenser en contexte colonial. En donnant la parole à Mohand Akli, et à travers lui à tous les anonymes qui endurèrent la colonisation au quotidien, la pièce ouvre donc des perspectives que peuvent parcourir ensemble les historiens et tous ceux qui s’estiment chargés de mémoire coloniale. À ce premier apport, s’ajoute une réflexion passionnante sur les temporalités de la mémoire. Celle de Mohand Akli a si bien incorporé les héros consacrés de l’histoire de France que ceux-ci font irruption autour de sa balise originelle, le figuier qui lui prodigue son ombre, ses figues et son savoir. Mais elle est aussi un fragment de la mémoire collective forgée dans les tranchées de Verdun. En somme, une mémoire plus légitime en accouche une autre, ce qui invite à poser la question classique de la construction sociale du temps dans une perspective régressive moins familière aux historiens [8] .

La convergence est donc très riche entre l’analyse historique et la mise en spectacle de la colonisation. À condition toutefois qu’elles renoncent aux faux-semblants clinquants d’une « culture coloniale » capable de s’imposer sans partage et sans conteste à ses contemporains et menaçant leurs héritiers d’un éternel retour. La définition inclusive des coloniaux que propose la pièce d’Aziz Chouaki est infiniment plus convaincante et c’est à travers leurs récits, réinventés ou reconstitués, que nous prendrons la mesure et la maîtrise des vestiges et des carcans non encore brisés de ces bribes de cultures d’empire qui hantent notre présent.

Notes :

[1] Romain Bertrand, Mémoires d’empire. La controverse autour du ‘fait colonial’, Bellecombe-en-Bauges, éditions du Croquant, 2006.

[2] Daniel Rivet « Le fait colonial et nous. Histoire d’un éloignement », Vingtième siècle. Revue d’histoire, janvier-mars 1992, p. 127-138.

[3] L’index des vingt premières années (1978-1998) signale 136 occurrences pour le mot « colonisation », ce qui en fait une rubrique deux fois plus étoffée que celle de la Première Guerre mondiale par exemple. Les sommaires font apparaître une vraie régularité des articles sur les colonisations. Un lecteur assidu apprend ainsi que la colonisation s’est déployée sous des formes différentes au Maghreb, dans les Amériques, en Asie, en Afrique et en Océanie, et s’il est régalé de détails exotiques, il ne peut se tromper sur la nature violente et destructrice de la domination coloniale.

[4] Abdellali Hajjat, « Les usages politiques de l’héritage colonial », dans Benjamin Stora et Emile Témime (eds.), Immigrances. L’immigration en France au XXe siècle, Paris, Hachette, 2007, p. 195-210.

[5] Emmanuelle Sibeud, « Du postcolonialisme au questionnement postcolonial : pour un transfert critique », Revue d’histoire moderne et contemporaine, octobre-décembre 2007, 54-4, p. 142-155.

[6] Jean-François Bayart et Romain Bertrand, « De quel ‘legs colonial’ parle-t-on ? », Esprit, n° 12, 2006, p. 134-160.

[7] Claude Blanckaert, « Note critique. Spectacles ethniques et culture de masse au temps des colonies », Revue d’histoire des sciences humaines, 2002, n° 7, p. 223-232. Eric T. Jennings, « Visions and Representations of French Empire”, Journal of Modern History, 77, 2005, p. 701-721.

[8] Gregory Mann, « Colonialism Now: Contemporary Anticolonialism and the ‘Facture Coloniale’ », Politique africaine, n° 105, 2007, p. 181-200.

Emmanuelle Sibeud

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  • ISSN 1954-3670