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Une traversée photographique du XXe siècle

Expositions | 29.04.2009 | Michel Dreyfus
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© Créaphis, DRL’exposition « Une traversée photographique du XXe siècle », présentée à l’hôtel national des Invalides, à Paris, du 21 octobre au 20 décembre 2008, dans le cadre du Mois de la photo qui s’est tenu dans la capitale en novembre 2008, repose, comme son catalogue [1] , sur les très riches collections photographiques du Musée d’histoire contemporaine/BDIC. Composées de plus d’un million de tirages sous forme de contacts, de plaques de verres et de négatifs souples, ces collections retracent l’histoire de la photographie et de son évolution. On y trouve reportages, portraits, photographies d’amateurs et de propagande qui couvrent l’ensemble du XXe siècle. L’histoire de ce fonds exceptionnel s’identifie à celle de la BDIC qui, on le sait, vit le jour en 1914 à partir de l’initiative prise par un couple d’industriels, Monsieur et Madame Leblanc : désireux de faire œuvre d’éducation populaire, ils commencèrent alors à rassembler tous les documents possibles ayant trait à la Grande Guerre. Si la photographie ne fut pas une de leurs préoccupations majeures, elle prit peu à peu son importance, en particulier à partir de la Seconde Guerre mondiale. Cette reconnaissance de facto n’empêcha pas ce fonds de rester encore bien longtemps peu exploité. Il se caractérise également par le fait qu’il a bénéficié d’une continuité remarquable dans sa conception et sa gestion.

Cette traversée photographique s’organise autour de cinq thèmes : l’histoire générale du XXe siècle, la mutation de la ville, la condition humaine, la confrontation et la mémoire. Le survol du XXe siècle va de la visite de Guillaume II au Mont Sainte-Odile, dans les Vosges, en 1899, à la catastrophe de Tchernobyl en 1986, en passant par la guerre des Boers en 1900, l’utilisation du télégraphe en 1914, la fête des Morts sous l’Occupation ou le départ des troupes italiennes en 1944. Le XXe siècle reste certainement celui qui a connu les mutations les plus décisives dans l’histoire urbaine. Pour la première fois de l’histoire de l’humanité, la majorité de la population de la planète habite dans des villes, depuis peu d’ailleurs, et ce souvent dans des conditions épouvantables, comme le montrent par exemple deux photos de quartiers pauvres et de favellas à Rio de Janeiro (p. 56-57 du catalogue). Le regard porte alors sur les mutations de la ville mais évoque aussi ce qu’elle a pu symboliser, comme ce fut le cas pour le mur de Berlin jusqu’en 1989 (p. 62-63).

Le XXe siècle, qui a vu le recul de la religion en France ainsi que dans de nombreux autres pays d’Europe, connut des changements sociétaux considérables. Ils sont évoqués à travers une interrogation sur la condition humaine. D’abord sur la religion et son nouvel essor, notamment en Russie et en Pologne depuis la fin des Démocraties populaires. L’espoir, notamment après la Libération, que la pauvreté serait éradiquée — espoir qui n’a pas résisté aux différents chocs enregistrés depuis la fin des années 1970 — a laissé place au développement de formes inédites de pauvreté et à l’apparition de « nouveaux pauvres », tels ceux photographiés dans la région de Reims (p. 74), ainsi que la résurgence de pratiques populaires anciennes comme les jardins ouvriers (p. 75). La crise économique survenue depuis l’été 2008, la plus grave depuis la Seconde Guerre mondiale, est en train d’aggraver la pauvreté dans de nombreux pays de la planète. Mais la condition humaine, c’est aussi notamment aujourd’hui les ravages du Sida, notamment en Afrique et en Amérique latine : d’où l’évocation d’un orphelinat pour enfants séropositifs au Brésil (p. 79). Les grandes migrations qui ont pris leur essor depuis la veille de la Grande Guerre puis la décolonisation survenue à partir de la décennie 1950, ont marqué nos sociétés et elles en portent encore de nombreuses traces.

Ce « court XXe siècle » fut également celui des confrontations. Ces dernières furent d’abord symbolisées par les deux guerres mondiales ainsi que, dans une large mesure, par les luttes idéologiques et politiques entre démocratie, communisme et nazisme/fascisme, à travers des guerres civiles parfois très brutales, comme la guerre d’Espagne. Le XXe siècle a aussi connu des putschs : certains furent décisifs, tel celui qui, en 1991, devait entraîner l’implosion de l’URSS (p. 97). Que l’on songe également aux révoltes, telle que celle de l’Intifada en Palestine (p. 104). De façon moins dramatique, il a aussi été celui des grandes manifestations pour la paix en Algérie, en mai 1968 et dans les grèves qui suivirent (p. 98-103).

Les souvenirs ont toujours existé, de façon plus ou moins consciente dans toutes les sociétés, mais ce qui caractérise sans doute notre monde contemporain, c’est la place considérable, et peut-être excessive, occupée depuis deux décennies par la mémoire. Le XXe siècle porte celle des camps où furent parqués les républicains espagnols (p. 115-116) ou de l’ensemble concentrationnaire qui exista dans la Russie stalinienne (p. 117-119). Ces appareils répressifs n’ont pas disparu et s’il n’est pas exactement de même nature, le centre d’internement de Sangatte (p. 120-121) a également été ces dernières années le symbole d’une nouvelle forme de répression contre les immigrés aussi sévère que celle des années 1930.

À travers les choix indispensables exigés par la richesse du fonds si méconnu du Musée d’histoire contemporaine, c’est toute l’histoire, parfois inattendue, du siècle dernier qui est mise en perspective de façon aussi sensible qu’originale. Il nous est ainsi donné de réfléchir sur elle à partir d’épisodes apparemment « banals », « quotidiens » mais qui nous parlent très bien de ces décennies si complexes et si denses. C’est pourquoi ce livre et cette exposition ne concernent pas, loin de là, les seuls amateurs de la photographie : il s’adresse à tout citoyen désireux de se cultiver et de réfléchir sur ce XXe siècle, si proche encore de nous.

Notes :

[1] Thérèse Blondet-Bisch et Thomas Michael Gunther, Une traversée photographique du XXe siècle, avant propos de Geneviève Dreyfus-Armand, Paris, Creaphis/BDIC avec le soutien de la région Rhône-Alpes, 2008, 144 p., 24 euros.

Michel Dreyfus

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  • ISSN 1954-3670