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Katyn, par Andrezej Wajda. Fallait-il prononcer le mot « juif » dans le dernier film de Wajda ?

Films | 29.04.2009 | Martine Floch
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© Kinovista, DRFallait-il prononcer le mot « juif » dans le film qu’Andrezej Wajda a consacré au massacre de 27 500 Polonais, dont 4 400 assassinés dans la forêt de Katyn, par les services spéciaux du NKVD en avril 1940, au moment où la Pologne était envahie à la fois par l’URSS et l’Allemagne nazie ?

Andrezej Wajda a dédié son film à son père Jakub Wajda, capitaine du 72e régiment, exécuté à Katyn. Il avait alors treize ans. Aucun cinéaste n’avait encore osé adapter à l’écran ce sujet longtemps tabou et sur lequel un silence complet s’était installé. Longtemps nié par les autorités soviétiques, le massacre, attribué aux Allemands et révélé par ceux-ci en 1943, n’a été avoué qu’en 1990 par Mikhaïl Gorbatchev. C’est à travers les femmes — les épouses des officiers, sœurs et filles — et la longue attente de leurs proches dans le silence et les mensonges qui l’accompagnaient, qu’Andrezej Wajda choisit de raconter l’histoire de Katyn. Il s’agit pour le metteur en scène d’affronter une page douloureuse de son histoire personnelle, de briser le silence, de lever le tabou, de dénoncer le mensonge — celui d’attribuer le massacre aux Allemands — et de dénoncer la censure et la falsification de l’histoire par le régime communiste. Les écueils, face à ces défis, étaient multiples.

Le principal, en adaptant à l’écran cette tragédie nationale, enjeu de la mémoire nationale, était d’écrire une histoire héroïque et sacrificielle, aux accents nationalistes, susceptible de récupération et d’instrumentalisation par le gouvernement présent dans un contexte actuel de tensions avec l’ex-grand frère russe. Le problème était, dans la répartition des rôles, ceux de coupables et de victimes, le statut qu’acquerraient Soviétiques, Allemands et Polonais et leur représentation à l’écran. Par le choix d’une mise scène classique, qui confère au film une grande solennité n’excluant  pas une certaine religiosité, et par la décision de garder pour la fin du film les images du massacre en optant alors pour un mode quasi documentaire, le film d’Andrezej Wajda réussit à créer une émotion forte et retenue, tout en évitant une représentation diabolisée des uns, Soviétiques et Allemands, et une victimisation des autres, Polonais.

En 1939, l’Armée rouge est liée aux nazis par le pacte germano-soviétique. Hitler et Staline se sont mis d’accord pour se partager la Pologne, l’objectif de Staline étant de détruire cet État et d’y imposer le système soviétique. Nazis et Soviétiques se retrouvent ainsi comme prédateurs du territoire polonais (et les Polonais leur proie), et le risque encouru et contourné par Andrezej Wajda était le renvoi dos à dos des régimes nazi et soviétique, les rendant équivalents.

Dans sa critique du film d’Andrezej Wajda [1] , Jean-Luc Drouin dénonce lui une étrange confusion entre Katyn et le génocide des juifs. Elle naîtrait du fait que, à aucun moment dans le film, ne soit fait allusion à la Shoah, dont le film reproduirait toutefois l’iconographie de la déportation des juifs : rafles, traque des familles. Andrezej Wajda est ainsi accusé d’un crime de lèse-majesté, celui de l’emprunt d’images exclusivement réservées aux juifs, quand rafles et traque des familles polonaises ont effectivement eu lieu et ne sont pas l’apanage des juifs. Il dénonce par ailleurs l’ « attachement viscéral des proies » polonaises à leur ours en peluche, quand le musée Yad Vashem de Jérusalem a fait de l’ours un symbole de l’extermination des enfants juifs.

Deux scènes seulement font intervenir un ours en peluche, sans qu’il n’y soit question honnêtement d’un attachement viscéral. Le caractère fallacieux du raisonnement du critique s’exprime dans la phrase suivante : « Tout, sans cesse, nous ramène aux juifs, sauf que le mot n’est jamais prononcé. Le juif n’existe pas. La victime de la Seconde Guerre mondiale, c’est le Polonais. » Il est faux de dire que tout, dans Katyn d’Andrezej Wajda, nous ramène aux juifs. Si le mot de « juifs » n’a pas été cité, quand celui d’« Auschwitz » n’est pas tu, mais prononcé une fois, c’est tout simplement que le génocide n’est pas le propos du film. Dire que si le juif n’existe pas, c’est le Polonais la victime — le juif laisserait vide sa place de victime, qu’occuperait le Polonais — relève d’un faux procès à l’encontre du metteur en scène. L’explication à ce non-dit est à chercher, selon le journaliste du Monde, dans la carrière du metteur en scène d’une part, dans l’ambiguïté de la représentation des juifs dans le cinéma polonais d’autre part. Jean-Luc Drouin a manifestement lu l’ouvrage collectif réalisé sous la direction d’Annette Wieviorka et de Jean-Charles Szurek [2] , et notamment l’article de Vincent Jaury [3] qui questionne l’antisémitisme du cinéma polonais et conclut en ces termes : « Il y a fort à parier que lorsque le nouveau film de Andrezej Wajda, Katyn, sortira au mois d’avril, le débat va reprendre : le mot « juif » n’y est pas une seule fois prononcé. » Andrezej Wajda avait tourné en 1970 le film Paysage dans la bataille, qui se passait exclusivement à Auschwitz, sans qu’aucun juif n’y fût montré. Avec Katyn, Andrezej Wajda était attendu au tournant. On laissera le spectateur juge et le débat reprendre.

Notes :

[1]  Jean-Luc Drouin, Le Monde, 1er avril 2009, p. 19.

[2]  Annette Wieviorka et Jean-Charles Szurek (dir.), Juifs et Polonais, 1939-2008, Paris, Albin Michel, 2008.

[3]  Vincent Jaury, « Le cinéma polonais, antisémite ? », ibid.

Martine Floch

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  • ISSN 1954-3670