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Comptes rendus
   

Sarah Fishman, La bataille de l’enfance. Délinquance juvénile et justice des mineurs en France pendant la Seconde Guerre mondiale,

Rennes, PUR, 2008, 323 p.

Ouvrages | 24.03.2009 | Manon Pignot
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© Presses universitaires de RennesC’est d’abord par le truchement des pères et des mères – dans un ouvrage hélas inédit en français sur les femmes des prisonniers de guerre, We will wait (1991) – que Sarah Fishman en est venue aux enfants. L’historienne américaine est en effet repartie d’une affirmation dont elle montre l’extrême récurrence dans la littérature scientifique et judiciaire au cours de la Seconde Guerre mondiale : celle d’une relation de cause à effet entre l’absence prolongée de 600 000 pères de familles prisonniers de guerre en Allemagne et l’augmentation nette de la délinquance juvénile (triplement du nombre des traductions en justice pour les mineurs). En voulant interroger la validité de ce constat unanimement partagé à l’époque, c'est-à-dire en voulant comprendre ce processus paradoxal qui remet en cause la famille sans pour autant la prendre en compte dans les remèdes proposés, Sarah Fishman est allée à la rencontre d’une « catégorie qui figure parmi les moins représentées dans l’histoire : celle des enfants ».

La traduction de ce livre aux Presses universitaires de Rennes est, à plus d’un titre, une excellente nouvelle : outre qu’elle fait accéder le public français aux travaux d’une historienne reconnue, elle vient combler un manque dans l’historiographie de l’enfance et de la jeunesse en guerre. Si la question de la délinquance juvénile est aujourd'hui bien étudiée, notamment pour l’après-guerre [1] , l’ouvrage de Sarah Fishman a le grand intérêt de croiser cette problématique avec un contexte guerrier : la guerre, en ce qu’elle exacerbe les phénomènes sociaux, joue bien un rôle de révélateur. Plus encore, elle permet la mise en œuvre de réformes. Le régime de Vichy occupe ici une place essentielle. En s’inscrivant de manière revendiquée dans « le modèle post-paxtonien », Sarah Fishman écrit donc aussi, en filigrane, une histoire de Vichy, montrant la continuité – dérangeante ? – de certaines mesures avec le Front populaire d’une part et avec l’après-guerre d’autre part : « en d’autres termes, la période qui s’étend de 1936 à 1946 fut décisive pour la définition de la justice des mineurs ».

L’ouvrage se trouve ainsi à la croisée de l’histoire politique et de l’histoire sociale ; mais l’auteur sait aussi apporter les éclairages nécessaires à une histoire culturelle de l’enfance « déviante » et de l’enfance en guerre dans deux chapitres préliminaires qui résument d’une part l’évolution législative de la délinquance juvénile depuis le Code Napoléon et, d’autre part, l’expérience enfantine et adolescente pendant la Seconde Guerre mondiale. Les trois chapitres suivants étudient le cœur du sujet en trois temps complémentaires : accroissement de la criminalité juvénile, discours scientifiques sur ce phénomène et réformes de Vichy. Enfin, un dernier chapitre – qui fait office de conclusion – est consacré à la réforme du système judiciaire pour mineurs depuis les ordonnances de 1945. Une importante bibliographie vient utilement compléter l’ensemble. Le plan du livre reflète la variation d’échelles délibérément – et heureusement – opérée par l’auteur : celle-ci s’explique par la variété des sources mobilisées pour atteindre au plus près des représentations de la délinquance juvénile, depuis les comptes rendus d’audience des archives judiciaires jusqu’aux débats législatifs et juridiques du régime de Vichy, en passant par les analyses publiées des « experts ». Sarah Fishman alterne ainsi des chapitres plus synthétiques, nécessaires à la contextualisation de son objet, et des chapitres où l’on sent tout le « goût de l’archive » de l’historienne. A cet égard, le chapitre consacré à l’accroissement de la criminalité juvénile est tout à fait exemplaire : tout en rendant compte de la situation nationale, c'est-à-dire d’une augmentation générale de la délinquance – juvénile et adulte – imputable d’abord et avant tout aux difficultés matérielles liées au contexte de guerre, notamment alimentaires, l’auteur souligne la diversité géographique des procédures, visible dans la composition des dossiers de procès. En comparant les registres parisiens et ceux retrouvés pour trois autres départements (le Nord occupé, l’Indre-et-Loire fortement bombardé, et le Gard en zone libre pendant deux ans), Sarah Fishman établit plusieurs spécificités parisiennes : le recours aux assistantes sociales et aux médecins pour des expertises, ainsi que l’envoi massif des jeunes délinquants en « maisons d’éducation surveillée », y compris en province. Plus subtilement encore, à l’échelle de la quinzième chambre du Tribunal de Paris, l’auteur s’attache aux différents facteurs qui pouvaient influencer le traitement des mineurs : plus que la nature du délit (à l’exception des meurtres), le principal facteur retenu est d’abord le sexe puisque les filles sont en proportion moins nombreuses à être envoyées en maison de correction ; à cela s’ajoute également l’âge, la notion de « discernement », le fait d’être juif – quoique plus difficile à déterminer. Qui vole ? Que vole-t-on ? Autant de questions auxquelles vient répondre ce chapitre qui s’apparente à une véritable petite enquête policière. Le chapitre suivant, quant à lui, s’attache au « pourquoi ? » ou, plus exactement aux explications – familiales, biologiques, médicales… – apportées pendant la guerre par les spécialistes de l’enfance en difficulté.

Sarah Fishman montre ainsi que les bouleversements induits par le conflit provoquent l’apparition d’un nouveau type de délinquant juvénile, à côté d’une forme plus « traditionnelle », héritée de l’avant-guerre, celle de la délinquance récidiviste (dont le taux n’augmente pas pendant cette période). Ce livre met au jour de nouvelles pratiques juvéniles, nées de la guerre, et les réponses qui y furent apportées. En voulant faire l’histoire d’une « catégorie », cet ouvrage contribue indéniablement à faire aussi l’histoire de toute une société : « l’étude du système judiciaire des mineurs éclaire notre compréhension de la guerre et de l’évolution sociale de la France au XXe siècle ».

Notes :

[1] Ludivine Bantigny, Le plus bel âge ? Jeunes et jeunesse en France de l’aube des « Trente Glorieuses » à la guerre d’Algérie, Paris, Fayard, 2007.

Manon Pignot

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  • ISSN 1954-3670