Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Stéphane Audoin-Rouzeau, Christophe Prochasson (dir.), Sortir de la Grande Guerre. Le monde et l’après-1918,

Paris, Tallandier, 2008, 511 p.

Ouvrages | 26.02.2009 | Emmanuel Saint-Fuscien
  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

© Tallandier, 2008Stéphane Audoin-Rouzeau et Christophe Prochasson empruntent à un historien des années 1920 une citation contre laquelle ils s’inscrivent résolument. Ainsi Pierre Caron écrivait en 1921 : « Le travailleur qui aborde l’histoire de la guerre doit s’être prémuni contre un danger celui de donner au sujet, dans le temps, une extension démesurée (…) On doit considérer que le traité de Versailles a clos la guerre de 1914-1918 (…) L’essentiel, c’est que, une fois mise en place, la borne doit être respectée ; autrement on irait à la confusion, et, à force d’exagération, au néant. » C’est exactement la démarche inverse qui guide les auteurs, en cohérence avec l’historiographie moderne du conflit qu’ils ont contribué à refaçonner. S’il est probable que la façon de faire la guerre détermine la manière dont on en sort, il est aussi possible de prétendre que la façon d’en sortir modèle le souvenir que l’on s’en fait. La « sortie de guerre » marque en profondeur le champ social, politique et culturel des belligérants. C’est une notion qui demeure néanmoins d’une grande élasticité et il est bien difficile de dire quand un pays est « sorti » de la guerre. A l’échelle des individus, comme le suggèrent eux-mêmes les directeurs de l’ouvrage, « on ne peut exclure que les contemporains ne soient jamais parvenus à en sortir ».

L’approche de l’ouvrage est nettement internationale et comparatiste, même si les regards historiographiques sont parfois très différents. Des auteurs privilégient en effet une approche par le poids des relations internationales bouleversées, alors que d’autres insistent sur l’aspect économique et social ou encore culturel propre à chaque pays. Les grilles de lecture qui toutes possèdent leur cohérence, sont néanmoins si différentes qu’elles rendent difficile la synthèse des contributions. De ce point de vue, un point fort de l’ouvrage est la typologie des situations que nous offrent Audoin-Rouzeau et Prochasson. Leur mise en relation offre des points de perspective et la comparaison redevient possible. On sort de la guerre en vainqueurs (France, Grande Bretagne, Etats-Unis, Tchécoslovaquie, et plus imparfaitement l’Italie) ou en vaincus (Allemagne, Autriche, Hongrie). On sort de la guerre en mettant fin à une situation d’occupation (Belgique, Roumanie, Yougoslavie) et on sort de la guerre… par la guerre (Russie, Pologne, Turquie, Grèce). Enfin, une cinquième partie extrêmement stimulante évoque les zones d’ombre de l’historiographie de la Grande Guerre : les sorties de guerre des mondes coloniaux. Christopher Hilliard aborde les dominions britanniques et Marc Michel problématise le concept dans les différents cas africains.

C’est bien la complexité et la grande diversité des situations nationales qui empêchent toute généralisation facile. Néanmoins, ces synthèses comparatives et problématisées aident à tracer les parallèles entre les différentes modalités temporelles et géographiques des sorties de guerre. Au-delà des contextes spécifiques à chaque nation, les « sorties » du conflit sont traversées par des questions communes comme la signature des traités, la démobilisation militaire, le rapatriement des populations déplacées ou des prisonniers de guerre, le deuil de masse ou la « brutalisation » des sociétés belligérantes.

C’est peut être la brutalisation qui, à la lecture de l’ensemble des contributions, demeure la notion la plus problématique et néanmoins la plus prometteuse. Employé il y a dix ans maintenant par Georges L. Mosse, ce terme traverse de façon différente, à peu près toutes les contributions et ouvre bien des perspectives. Déjà convenue, toujours polémique, mais d’une grande valeur heuristique, cette notion de brutalisation demeure, paradoxalement peu étudiée en dehors du cas allemand et, dans une moindre mesure, italien. La question est pourtant posée par Bruno Cabanes dans le cas des grèves françaises de 1919 et 1920. De son côté Adrian Gregory constate la « brutalisation » des combattants nationalistes ou britanniques de la guerre d’Irlande entre 1919 et 1922, alors que ce concept est placé par Patrizia Dogliani en trait d’union, en quelque sorte, entre la « sortie de guerre » et « l’entrée dans le fascisme » en Italie. La même question se pose dans les pays qui ne sortent pas de la guerre mais qui la continuent, parfois en la radicalisant encore, comme en Russie. Enfin, Gerd Krumeich rappelle l’importance de cette notion pour comprendre le cas allemand. On sent ici toute la richesse de la thèse de la brutalisation et tous les problèmes qu’elle soulève alors même qu’aucune monographie approfondie ne l’a encore véritablement interrogée. De beaux chantiers de recherches en perspective…

Emmanuel Saint-Fuscien

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • • Vidéo de la table ronde « À l'Est, rien de nouveau ? Pour une histoire visuelle de la nouvelle Europe » aux Rendez-Vous de Blois (13 octobre 2018)
  • Si vous n’avez pas pu assister à la table ronde, « À l'Est, rien (...)
  • lire la suite
  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670