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« Gaston Leroux, de Rouletabille à Chéri-Bibi »

Expositions | 02.12.2008 | Laurent Martin
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En 2004, les archives de Gaston Leroux, grande figure de la littérature populaire du début du XXe siècle, ont été données à la BNF par ses héritiers. Elles forment la matière d’une petite, mais intéressante exposition que l’on peut voir sur le site François-Mitterrand, du 7 octobre 2008 au 4 janvier 2009  [1] .

Né en 1868, Gaston Leroux est d’abord avocat avant de devenir journaliste, au quotidien Paris puis au Matin de Bunau-Varilla. Il y révolutionne la chronique judiciaire, délaissant le simple compte rendu des séances pour faire entendre la voix des accusés, de leurs avocats, des témoins, des parties civiles. Il couvre le procès des anarchistes en 1894, la révision du procès Dreyfus en 1899. Il s’essaie plus tard au grand reportage, effectuant notamment trois séjours en Russie entre 1897 et 1906. Il écrit également sur le sport, la science, la politique…

C’est dans les faits divers qui forment l’ordinaire de la vie judiciaire qu’il trouve les premiers éléments de son œuvre littéraire. Il écrit d’abord pour la scène – ses pièces de théâtre n’auront guère de succès – puis pour la grande presse populaire. Ses romans, publiés en feuilleton puis repris en volume dans des éditions bon marché par des maisons comme Fayard ou Pierre Lafitte, campent des personnages aux caractères bien trempés. Les figures du reporter et détective Rouletabille, du forçat Chéri-Bibi, d’Erik, le « fantôme de l’opéra » sont restées dans les mémoires. En 1907, Leroux met fin à sa carrière journalistique et se consacre désormais entièrement à l’écriture. Ses romans se vendent à des centaines de milliers d’exemplaires et sont adaptés pour la scène et le cinéma. Lui-même tâte de cet art nouveau, en écrivant le scénario d’un film centré sur la figure de Chéri-Bibi (la Nouvelle Aurore), participant à l’essor du « ciné-roman » dont les films à épisodes tiennent le public en haleine. Il meurt en 1927, riche et célèbre.

La scénographie de l’exposition est bien conçue, qui montre les diverses étapes du parcours de Gaston Leroux, de l’avocat au journaliste, du chroniqueur judiciaire au grand reporter, du journaliste à l’écrivain, des univers reliés par une frise qui court en haut des murs, évoquant les fils télégraphiques que l’on retrouve de part et d’autre du titre du Matin, « seul journal recevant par fils spéciaux les dernières nouvelles de la nuit ». Organisée autour de deux espaces emboîtés – la rue, le monde, qui fournissent à l’écrivain la matière de son inspiration, et son bureau, ses carnets de notes, qui constituent le laboratoire de l’œuvre – elle présente une centaine de pièces dont la plupart proviennent des archives de l’écrivain : lettres, manuscrits couverts d’une écriture fine et pressée (on entend le grattement de la plume sur le papier !), éditions illustrées, photographies, affiches, objets, extraits de films… Elles permettent de comprendre la genèse d’un certain nombre de textes célèbres, de saisir les correspondances entre le journalisme et l’œuvre de fiction (avec, par exemple, les dossiers de coupures de presse qu’il utilisait pour nourrir son imagination), de mesurer l’écho rencontré par cette œuvre à travers de multiples adaptations, notamment dans le monde anglo-américain avec la fortune particulière du Fantôme de l’opéra.

Le plus intéressant est sans doute l’éclairage que donne l’exposition sur le roman et la presse populaire de la Belle Époque, sur la culture de masse qui s’épanouit alors. Le roman-feuilleton est, depuis le milieu du XIXe siècle, l’un des éléments indispensables au succès de journaux dont le tirage voisine ou dépasse le million d’exemplaires. Même si son âge d’or est un peu passé, il n’est pas rare qu’un grand quotidien en publie simultanément trois ou quatre, dont le lancement est annoncé à son de trompe, au moyen d’affiches, de crieurs de rue, de jeux-concours… Leurs auteurs sont des vedettes, que les directeurs de journaux s’attachent et s’arrachent à prix d’or. Instrument de délassement, offrant au lecteur des péripéties sans cesse renouvelées sur un rythme haletant, ces œuvres – longtemps méprisées par la critique universitaire et dont la redécouverte doit beaucoup à Francis Lacassin, récemment disparu, à qui l’exposition rend un hommage mérité – sont également le moyen d’une diffusion de la morale dominante, de la culture civique et patriotique, enfin d’un savoir vulgarisé. L’heure n’est plus aux héros pathétiques du roman larmoyant ou sentimental qui dominaient la scène littéraire un demi-siècle plus tôt : les héros de Leroux, comme de Leblanc ou de Le Rouge – l’époque est aux couleurs, comme les illustrations des jaquettes ou des suppléments hebdomadaires – sont énergiques, astucieux, audacieux. Ils rétablissent par leurs seules vertus l’équilibre social menacé. De ce point de vue, la figure de Rouletabille est paradigmatique : ideal-type du journaliste-enquêteur, projection fantasmée de Leroux, il jouera son rôle dans la mythification du métier de journaliste, qu’exalte Leroux dans cet article du Matin en 1901 : « C’est le plus palpitant des métiers et cela peut en être le plus noble. Le reporter vit dix vies humaines. Il assiste aux expériences les plus éclatantes et suit les événements les plus prodigieux. Nul n’a comme lui la joie de vivre, puisque nul comme lui n’a la joie de voir ! Ah ! vivre ! vivre ! Savoir voir et faire voir ! Le reporter regarde pour le monde, il est la lorgnette du monde ! » Le journaliste tout entier réduit à un regard qui fouille les zones d’ombre de la société et en rapporte la vérité, or et boue mêlés, à ses lecteurs : ainsi se sera rêvé Leroux.

Catalogue de l'exposition : Gaston Leroux, de Rouletabille à Chéri-Bibi, sous la direction de Guillaume Fau, avec des textes de Pierre Assouline, Francis Lacassin et François Rivière, Paris, BnF, 2008.

Notes :

[1] Le mercredi 3 décembre 2008, à partir de 18h30, est organisée une soirée Gaston Leroux avec la projection du film de Rupert Julian The Phantom of Opera (1925) et la lecture d’extraits du Parfum de la dame en noir (site François-Mitterrand, petit auditorium, entrée libre).

Laurent Martin

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  • ISSN 1954-3670