Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Jean-François Sirinelli, Georges-Henri Soutou (dir.), Culture et guerre froide,

Paris, Publications de la Sorbonne, 2008, 308 p.

Ouvrages | 03.12.2008 | Marie Scot
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© PUPSLa guerre froide culturelle a donné lieu à une importante production historiographique dès les années 1960 et a suscité un intérêt jamais démenti, ravivé par la chute du mur de Berlin et l'ouverture de nouvelles archives. Cette dernière a en effet été très tôt perçue comme un combat idéologique, mobilisant les forces vives de l'intelligence et de la création. La mise en place d'une diplomatie culturelle aux Etats-Unis  [1] , l'action des fondations philanthropiques américaines  [2] , les programmes culturels de guerre froide (Fulbright  [3] , Area Studies) et le soutien financier à des associations et des organisations culturelles par la CIA (Congrès pour la liberté de la culture  [4] , organisations de jeunesse) ont fait l'objet de multiples études. Sur le front occidental, l'influence du Parti communiste et du marxisme dans les milieux intellectuels européens a été abondamment analysée  [5] . Plus récemment, des études sont revenues sur les « manipulations culturelles majeures » pilotées par la CIA  [6] et sur les liens entre l'anticommunisme des milieux intellectuels de gauche et la genèse de la New Left en Grande-Bretagne  [7] ou du néo-conservatisme aux Etats-Unis  [8] .

L'ouvrage collectif Culture et Guerre froide publié sous la direction de Jean-François Sirinelli et de Georges-Henri Soutou, réunit dix-huit contributions de grande qualité, fruits d'un colloque organisé en 2005  [9] . Il donne un excellent aperçu du renouvellement des méthodologies et des problématiques de recherche que la fin de la guerre froide et l'accès à de nouvelles archives ont suscité. Disons-le d'emblée, la majorité des contributions porte sur la culture dans le monde communiste (principalement en Europe de l'Est et en URSS). La politique culturelle américaine est évoquée au détour de deux articles, tandis que la diplomatie culturelle française à destination des pays de l'Est fait l'objet de trois papiers. Ce parti pris rend difficile toute comparaison entre les « méthodes » et les « objectifs » de la guerre culturelle des deux blocs. Mais tel n'était pas le propos de l'ouvrage. Ce dernier porte autant sur les productions culturelles durant la guerre froide que sur les politiques culturelles de guerre froide, à la croisée de l'histoire culturelle et de l'histoire des relations internationales. Il s'agissait de réunir des recherches originales et récentes sur la culture, sa mobilisation et/ou son autonomie par rapport au politique et de l'analyser à la fois comme un reflet et comme une actrice de l'histoire en train de se faire.

Premier apport de l'ouvrage, la finesse des études nationales (Hongrie, Roumanie, Yougoslavie, Tchécoslovaquie, Bulgarie) permet de rompre avec une vision réductrice et monolithique du bloc communiste et de faire resurgir la diversité des voies nationales empruntées par les démocraties populaires à l'ombre du grand frère soviétique. Le champ culturel fut particulièrement propice à des stratégies de distinction et de singularisation et à l'expression des différences. La valorisation des spécificités nationales (histoire, traditions, folklore, langue) a souvent tenu lieu de politique culturelle des nouvelles démocraties  populaires  [10] . Les communistes hongrois n'hésitèrent pas à réécrire l'histoire nationale et à réinvestir les symboles et les monuments nationaux pour mieux s'inscrire dans la continuité, avec pour résultat la création d'un curieux national-communisme. A la fin des années 1970, la politique culturelle bulgare a promu la culture nationale en proposant une série d'expositions sur l'art bulgare, dont certaines (« L'art des Thraces ») ont fait le tour du monde. D'autre part, une analyse chronologique fine des phases de « dégels » culturels témoigne des rythmes spécifiques à chaque État. Si, au temps de la soviétisation, de 1949 à 1953, la Tchécoslovaquie a systématiquement détruit les institutions et empêché les flux culturels avec la France, la Hongrie, elle, ignore le grand frère russe et se replie sur son identité nationale, tandis qu'en Bulgarie la libéralisation culturelle intervient dès 1952, avant la mort de Staline et bien avant le rapport Krouchtchev. De même, une étude des tribulations du cinéma italien dans les démocraties populaires au sortir de la guerre montre que les pays frères ont réagi différemment aux stratégies de « pénétration » des cultures occidentales. Cette hétérogénéité se retrouve au sein du bloc occidental où les politiques culturelles françaises et américaines à destination des pays communistes n'alignent pas les mêmes moyens, ne présentent pas les mêmes formes, ni ne partagent les mêmes objectifs.

Second apport de l'ouvrage, le « champ culturel » apparaît plus autonome et moins instrumentalisée qu'il n'a souvent été décrit. Les « ruses » de la culture – culture officielle, cultures secondes, culture dissidente – ont su jouer des divisions des commanditaires, s'engouffrer dans les brèches des ouvertures et des détentes, pour échapper – très partiellement – au contrôle du pouvoir. Les auteurs se gardent bien de minorer le rôle central du politique, mais la production du « message » culturel, sa plasticité et son double statut – esthétique autant que moral et idéologique –, enfin la « réception » sont des processus trop complexes pour se plier aisément aux injonctions du politique. Si la CIA a bien financé les radios « libres », le succès de ces dernières ne se comprend qu'en raison de la qualité culturelle des émissions et des attentes des auditeurs ; si la CIA a tenté de prendre le contrôle des mouvements de jeunesse occidentaux en finançant et infiltrant les associations étudiantes, ces dernières se sont avérées être des partenaires peu dociles, soutenant les mouvements de libération nationale en Algérie, mais aussi en Amérique latine et au Congo, ou encore la révolution cubaine. Dans le bloc communiste, en dépit des censures et des purges, les intellectuels ont su jouer des divisions au sein du pouvoir et entre partis communistes. La culture « officielle » n'échappe pas aux détournements : la « campagne contre l'adulation de l'Occident » lancée par Staline pour étouffer toute velléité de rapprochement avec le monde occidental en temps de Grande Alliance, connaît de nombreux ratés avant de s'imposer en 1946 ; en Bulgarie, la personnalité de la Jivkova, fille du secrétaire général du parti et responsable de la Culture de 1975 à 1981, explique l'exceptionnelle ouverture paneuropéenne et le vent de liberté qui souffle sur la politique culturelle officielle dans les années 1970, au grand dam des Soviétiques. D'autre part, l'imposition d'une culture officielle ne vient jamais à bout des cultures secondes. La vitalité de la vie culturelle dans l'URSS de Brejnev contraste avec la stagnation économique et le raidissement politique des années 1970 : la culture officielle est doublement contestée par la culture dissidente, mais également par des « cultures secondes », semi-tolérées semi-interdites, avec leurs propres modes d'expression, leurs lieux et leurs rites, qui permettent l'épanouissement des sujets tabous (religiosité, sexualité, culture rock et hippie).

Troisième apport de l'ouvrage, si la guerre froide culturelle est souvent présentée comme un affrontement entre deux blocs antagonistes, deux systèmes de valeurs diamétralement opposés, deux « vérités » irréconciliables, le champ culturel fut pourtant le lieu où s'est maintenu le fil de l'échange et du dialogue. S'inspirant des méthodologies de l'histoire des transferts et de l'histoire transnationale, les historiens ont traqué les emprunts et les symétries inavoués. La figure de l'espion dans la littérature et le cinéma n'est pas l'apanage de l'Occident ; le roman soviétique a également recouru à ce personnage, avec certes un message différent. Si l'architecture "communiste" entend se distinguer de l'architecture utilitariste et fonctionnaliste occidentale et incarner dans la pierre la « construction » d'une société nouvelle, l'observateur ne peut s'empêcher de constater d'étranges similitudes entre les gratte- ciel américains et les palais du peuple. Par-delà la division conjoncturelle de l'Europe, l'héritage culturel transeuropéen aurait constitué un socle partagé de références communes difficiles à renier. D'autre part, l'aspiration à la paix et le partage de valeurs universelles ont réuni les jeunesses, les savants et les sportifs des deux blocs, en dépit d'instrumentalisations et d'arrière-pensées politiques, tant la beauté esthétique et la vérité scientifique ont peu à voir avec une idéologie politique. L'ouvrage permet également de redécouvrir les « lieux neutres » – associations internationales (Comité international olympique), ONG (associations de jeunesses et organisations étudiantes), mouvements scientifiques ou littéraires (Unesco, Fédération mondiale des travailleurs scientifiques, mouvement Pugwash, Pen Club et COMES) – qui furent à la fois les enjeux de combats pour la suprématie et les lieux de rencontre et de rapprochement Est-Ouest. L'existence d'un espace « transnational » aurait donc permis le maintien d'un dialogue toujours ambigu.

Autre apport de l'ouvrage, l'adoption d'une focale culturelle permettrait de revisiter la chronologie de la guerre froide. De nombreuses contributions mettent l'accent sur le « décrochage » précoce du bloc communiste en matière culturelle et sur la victoire idéologique remportée par l'Occident bien avant la perestroïka et la chute du mur de Berlin. L'étude quantifiée des échanges universitaires et scientifiques entre la RFA et la RDA de 1946 à 1961 montre, qu'en dépit de l'apparente fiction de symétrie et de réciprocité, les flux deviennent favorables à la RFA dès 1955, expliquant le raidissement est-allemand et la rupture, symbolisés par la construction du mur de Berlin en 1961. L'étude des échanges cinématographiques franco-soviétiques et de leur réception de 1967 à 1975 aboutit au même constat : si la réciprocité entre achats de films est strictement respectée, le succès des (rares) films français diffusés en URSS est incomparablement plus important que celui des (nombreux) films soviétiques diffusés en France, provoquant les foudres du partenaire soviétique et la rupture (le boycott du festival de Cannes). Enfin, les multiples « cultures » qui irriguent la société soviétique à l'âge de la stagnation brejnévienne (1968-1985) prouvent que le consensus idéologique s'était considérablement altéré et que la culture officielle était disqualifiée bien avant la perestroïka. En dépit des interdits et des censures, les milieux intellectuels, voire de « larges segments sociaux », accédaient à la culture dissidente et à la culture occidentale et se les étaient appropriés, voire avaient changé de camp. Une lecture culturelle permettrait d'expliquer l'incroyable rapidité de l'effondrement du bloc communiste. La vague de fond des mentalités aurait ainsi balayé les raidissements politiques. Cette lecture a pour mérite de remettre la culture « au centre » des interprétations des phénomènes politiques et de mettre en lumière des transferts d'Ouest vers l'Est largement sous-estimés durant la guerre froide.

Si seule une explication globale permet d'appréhender des phénomènes historiques complexes, cet ouvrage témoigne de la fécondité d'une lecture culturelle de l'histoire politique de la guerre froide.

Notes :

[1] W. Laves, Ch. Thompson, Cultural Relations and US Foreign Policy, London, Allen and Unwin, 1986. F. Ninkovich, The Diplomacy of Ideas/ US Foreign Policy and Cultural Relations, NY, Cambridge University Press, 1951. R. Peel, Not Like Us : How Europeans have loved, hated and transformed US Culture since World War II, Basic Book, 1997.

[2] E. H. Berman, The Influence of the Carnegie, Ford and Rockefeller Foundations on US Foreign Policy : the Ideology of Philanthropy, NY, NYState University Press, 1983.

[3] Randall B. Woods, Fulbright A Biography, Cambridge, CUPress, 1995.

[4] P. Coleman, The Liberal Conspiracy : the Congress for Cultural Freedom and the Struggle for the Mind in Postwar Europe, NY, Doubleway, 1981. Pierre Grémion, L'intelligence et l'anticommunisme : le Congrès pour la liberté de la culture 1950-1975, Paris, Fayard, 1995.

[5] David Caute, Le communisme et les intellectuels français 1914-1966, Paris, Gallimard, 1967. Tony Judt, Un passé imparfait : les intellectuels en France 1944-1956, Paris, Fayard, 1990.

[6] Frances S. Saunders, Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle, Paris, Denoël, 2003.

[7] Hugh Wilford, The CIA, the British Left and the Cold War : Calling the Tune ?, London, Cass Series Studies in Intelligence, 2003.

[8] F.S. Saunders , Qui mène la danse ?, op. cit.

[9] Colloque organisé le 20 et 21 octobre 2005 par l'UMR « IRICE » (université Paris IV-Sorbonne) et le Centre d'histoire de Sciences Po.

[10] Comme les romans de Milan Kundera ou d'Ismaël Kadaré l'illustrent à souhait.

Marie Scot

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  • ISSN 1954-3670