Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

François Dosse, La Saga des intellectuels français,

Ouvrages | 15.11.2018 | François Chaubet

L’histoire des intellectuels est entrée dans l’heure des bilans solidement argumentés. Après les deux gros volumes collectifs publiés en 2016 et dirigés par Christophe Charle et Laurent Jeanpierre (curieusement non cités), François Dosse livre plus de 1 000 pages centrées surtout sur l’engagement politique des clercs et l’histoire des idées dans la deuxième moitié du XXsiècle (1944-1989). Quoique puissent objecter les érudits familiers de tel ou tel domaine du sujet (protéiforme dans son ensemble), cette somme en impose. Via les deux balises d’orientation indiquées ci-dessus, elle constitue incontestablement une très bonne synthèse où l’auteur, fort de très nombreux écrits personnels sur le sujet (ses biographies avant tout de Michel de Certeau, de Paul Ricœur, de Cornelius Castoriadis ou de Gilles Deleuze et Félix Guattari) analyse toute la gamme des prises de position idéologiques et intellectuelles durant plus de quarante ans. On pourra toujours relever quelques approximations ou erreurs (très peu dans l’ensemble), certaines omissions ou maladresses (le rôle des artistes est un peu évoqué dans les années 1960 puis abandonné), la rapidité du propos parfois sur tel ou tel personnage ou sur tel courant idéologique. Mais dans son registre d’analyse choisi, certes non argumenté par l’auteur au départ, le trait d’ensemble est sûr tandis que le détail fourmille constamment d’aperçus nourrissants. Les qualités de ce livre reposent en effet sur trois éléments bien combinés entre eux : la capacité à embrasser largement le spectre des engagements, l’articulation réussie entre une histoire des groupes intellectuels et l’histoire des idées, et l’attention portée à certains nœuds temporels (1956, 1968, 1976) décisifs dans la vie intellectuelle française.


Élise Petit, Musique et politique en Allemagne, du IIIe Reich à l’aube de la guerre froide,

Ouvrages | 06.11.2018 | Nicolas Patin

Avec Musique et politique en Allemagne, réécriture de sa thèse de doctorat, Élise Petit s’emploie, avec une grande rigueur, à combler un vide historiographique certain. Ce n’est pas la moindre de ses qualités, dans l’analyse du lien qui unit la musique et le politique, que de casser la chronologie traditionnelle qui sépare si hermétiquement le IIIe Reich, qui s’écroule en 1945, et l’Allemagne « année zéro » – ou plutôt « à l’heure zéro » (Stunde Null), comme on le dit en allemand. Le livre analyse en effet à part égale les quatorze années de domination hitlérienne et les quatre années qui aboutissent à la mise en place de l’Allemagne divisée en 1949. Pour ce faire, la recherche repose sur un nombre impressionnant de sources dispersées dans de nombreux centres d’archives à Berlin, évidemment, mais aussi à Londres, Paris, Strasbourg et Washington D.C. – pour chaque zone d’occupation de la période de l’après-guerre. Ses connaissances en musicologie lui permettent d’exhumer une littérature originale et pléthorique, qui traite aussi bien de la « musique savante » que de la « musique populaire », des politiques publiques, de la production artistique et des pratiques quotidiennes.


Nicolas Patin, Krüger : un bourreau ordinaire,

Ouvrages | 06.11.2018 | Olof Bortz

Friedrich Wilhelm Krüger, chef suprême de la SS et de la Police à Lublin de 1939 à 1943, fut l’un des acteurs clés de la Shoah en Pologne sous l’occupation allemande : il fut le plus haut responsable sur place pendant l’extermination des juifs de Pologne et de toute l’Europe, ainsi que pendant la destruction du ghetto de Varsovie. Malgré le rôle important qu’il eut dans ces événements, Krüger a été jusqu’à présent peu étudié. Nicolas Patin, maître de conférences à l’Université Bordeaux-Montaigne, lui a consacré un ouvrage qui retrace son parcours depuis sa participation à la Grande Guerre, en tant qu’officier, jusqu’à son engagement dans la SS dans les années 1930, sa participation à la Shoah pendant la Seconde Guerre mondiale, et son suicide en mai 1945.


Nicole Edelman, L’impossible consentement : l’affaire Joséphine Hugues,

Ouvrages | 30.10.2018 | Pauline Mortas

En 1865, Timothée Castellan, un mendiant de 25 ans, est déclaré coupable et condamné à douze ans de travaux forcés par un jury d’assises du Var pour avoir magnétisé et violé à quatre reprises Joséphine Hugues, âgée de 26 ans. Nicole Edelman, maîtresse de conférences honoraire en histoire contemporaine à l’université Paris-Ouest Nanterre, s’empare de cette affaire en revendiquant un questionnement « anachronique » (p. 5-6), et se propose de l’étudier en mêlant histoire du genre, histoire de la médecine, histoire juridique et judiciaire, mais aussi histoire sociale, politique et culturelle.


Pierre Rosanvallon, Notre histoire intellectuelle et politique, 1968-2018,

Ouvrages | 30.10.2018 | Christophe Prochasson

Patiemment, obstinément, rigoureusement, Pierre Rosanvallon trace son sillon intellectuel depuis les années 1970. Livre après livre – l’article n’est pas son genre –, un peu à la manière des hommes du XIXe siècle qu’il connaît sur le bout des doigts et affectionne même en les critiquant, l’historien de la démocratie a multiplié les éclairages sur son objet, infléchit parfois sa route sans jamais dévier de sa règle d’or : produire une histoire « qui a pour fonction de restituer les problèmes plus que de décrire des modèles » (p. 13). Toujours enté sur les questions du présent, répugnant à une érudition qui tournerait à vide, l’itinéraire intellectuel de Pierre Rosanvallon ne peut se détacher de l’histoire sociale et politique dans laquelle il n’a cessé de s’inscrire avec une conscience d’horloger.


Audrey Kichelewski, Les Survivants. Les Juifs de Pologne depuis la Shoah,

Ouvrages | 30.10.2018 | Delphine Barré

Faire l’histoire des juifs en Pologne après la Seconde Guerre mondiale, c’est avant tout raconter l’histoire d’une perte et d’un vide, visibles encore aujourd’hui tant dans le paysage social que culturel, économique ou géographique polonais. L’ouvrage d’Audrey Kichelewski s’attache ainsi à nous faire comprendre quels ont été les enjeux pour ces milliers de survivants à leur retour, en englobant « aussi bien ceux qui ont survécu en Pologne occupée cachés ou dans des camps, que l’on nommera rescapés, que ceux qui ont survécu à la guerre après leur évacuation vers l’URSS et qui reviennent en Pologne après-guerre, que l’on nommera réfugiés ou apatrides ». Tiré de sa thèse de doctorat soutenue en 2010, son ouvrage suit un développement chronologique, permettant ainsi de saisir les différents mouvements politiques, économiques et sociaux qui agitèrent la société polonaise pendant près de six décennies et de comprendre pourquoi sur les 300 000 juifs revenus en Pologne après 1945, on n’en dénombre aujourd’hui plus que quelques milliers.


Sarah Gensburger et Sandrine Lefranc, À quoi servent les politiques de mémoire ?,

Ouvrages | 19.10.2018 | Sébastien Ledoux

Auteures de nombreux travaux sur la mémoire et la justice transitionnelle, Sarah Gensburger et Sandrine Lefranc nous offrent avec ce livre un essai court mais dense et particulièrement stimulant. Celui-ci questionne la fonction sociale des politiques de mémoire, définies ici au sens large comme les « actions qui, pour agir sur la société et ses membres, et les transformer, mobilisent le rappel au passé » (p. 15). Comme sociologue de la mémoire et politiste spécialiste de la justice transitionnelle, les auteures mettent en doute la croyance partagée dans les effets bénéfiques attribués à ces politiques qui rendraient les citoyens plus tolérants et renforceraient la cohésion sociale. Elles souhaitent ainsi battre en brèche l’idée communément admise selon laquelle les leçons du passé permettraient d’éviter sa répétition. Le livre s’inscrit dans les réflexions menées depuis les années 1990 par des chercheurs, philosophes, écrivains comme Henry Rousso, Tzvetan Todorov, François Hartog, Paul Ricœur, Imre Kertesz ou plus récemment Catherine Coquio, qui ont pointé les risques, impasses et effets possiblement pervers des actions effectuées avec les meilleures intentions du monde au nom d’un devoir de mémoire individuel et collectif.


Gilles Richard, Histoire des droites en France de 1815 à nos jours,

Ouvrages | 15.10.2018 | Charles Lenoir

L’ouvrage de Gilles Richard se place délibérément dans une actualité contradictoire. Alors que les droites n’ont jamais semblé autant hégémoniques qu’en ce début de XXIe siècle, le clivage entre droite et gauche n’a jamais paru aussi proche de la disparition. Le contexte politique actuel est en effet caractérisé par une déferlante des droites à l’échelle européenne, voire même globale, qu’attestent des résultats électoraux en progrès depuis plusieurs années tout comme le triomphe de leurs idées, au point que l’on puisse parler, pour reprendre le vocable de Gramsci, d’une véritable hégémonie culturelle. La France est tout autant concernée et c’est ce que résume Gilles Richard à travers l’idée que les deux familles qui dominent désormais la vie politique sont les libéraux et les nationalistes, chacune s’ancrant à droite (p. 15). Pourtant, cette nouvelle histoire des droites aurait pu être ébranlée par une actualité politique la prenant de court avec les résultats de l’élection présidentielle de 2017, marquée par le succès de la stratégie d’Emmanuel Macron de remise en cause du clivage gauche-droite qui « a cessé aujourd’hui d’organiser la vie politique française, même si nombre de citoyens et de citoyennes continuent de se revendiquer "de gauche" (p. 543). » L’habilité de l’auteur réside justement dans sa capacité à saisir cette contradiction et à la replacer dans le temps long.


« Mémoire des massacres du XXe siècle »

Colloques | 14.09.2018 | Léa Goret

Le Mémorial de Caen a accueilli du 22 au 24 novembre 2017 un colloque international consacré à la mémoire des massacres du XXe siècle, organisé en collaboration avec le Centre de recherche d’histoire quantitative (CRHQ). En privilégiant des études de cas concernant des aires culturelles variées, cet événement a permis d’éclairer des violences de masse peu connues de la communauté scientifique française. Il ne s’agissait cependant pas de se livrer à une entreprise de recensement des massacres, mais bien de s’intéresser à leur mise en mémoire par les sociétés contemporaines. C’est donc légitimement que cet événement a trouvé sa place au Mémorial de Caen. Déjà habitué à accueillir de nombreux rendez-vous scientifiques, le lieu entend aujourd’hui commémorer la paix consécutive au second conflit mondial qui a marqué au fer rouge l’histoire du XXsiècle.


Raoul Hausmann (1886-1971) et sa production photographique dans les tourments de l’histoire

Expositions | 14.09.2018 | Anastasia Simoniello

Après avoir été présentée au Point du Jour de Cherbourg puis au Jeu de Paume de Paris, l’exposition « Raoul Hausmann, un regard en mouvement » s’est définitivement refermée le 20 mai dernier. En montrant plus d’une centaine de photographies produites par Hausmann entre 1927 et 1936, elle a révélé au public une facette< méconnue de cet artiste pluriel qui occupa une place importante au cœur des avant-gardes historiques, avant même sa participation à la fondation du très politique Dada Club berlinois en 1918. Si sa production photographique avait déjà été montrée en France, elle ne le fut qu’à de rares occasions et sans qu’elle soit pleinement mise en valeur. Il a donc fallu attendre les efforts conjoints des commissaires Cécile Bargues et David Barriet pour qu’elle fasse l’objet d’une exposition qui lui soit entièrement dédiée. Ce manque de visibilité est étonnant lorsque l’on sait que Hausmann a été particulièrement prolifique dans ce domaine, auquel il s’est intensément consacré à partir de 1927. 


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  • ISSN 1954-3670