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Comptes rendus
   

« Chrétiens d’Orient, 2000 ans d’histoire »

Institut du monde arabe, 26 septembre 2017-14 janvier 2018

Expositions | 16.02.2018 | Frédéric Abécassis
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L’exposition « Chrétiens d’Orient, 2000 ans d’histoire » s’est tenue à l’Institut du monde arabe (IMA) du 26 septembre 2017 au 14 janvier 2018. La présence depuis 2016 d’une antenne de l’IMA à Tourcoing et le soutien de la Ville ont permis à cette exposition de se prolonger au musée des Beaux-Arts MUba Eugène Leroy du 23 février au 11 juin 2018[1]. C’est, à notre connaissance, la première fois que l’IMA consacre aussi explicitement une exposition à ce thème. Si l’on se réfère à l’historique des expositions passées rue des Fossés-Saint-Bernard, on trouve bien le « Liban intime » (1999), des « Peintures de Bernadette Bittar » (2011) ou bien « Les autres, Balade araméenne » (2011) qui renvoient chacune, de façon allusive, à la diversité religieuse du monde arabe, mais aucune n’avait posé les choses en termes aussi clairement confessionnels.

Les mots engagent une vision du monde. L’expression « chrétiens d’Orient » est relativement récente, propre à une vision externe et spécifiquement française de l’Orient. Si elle s’accorde avec le regard confessionnel que les Européens portent sur la région, elle s’en distingue toutefois par une vision très marquée par le catholicisme de l’unité chrétienne. Sa généalogie précède de peu l’émergence de l’idée de « nation arabe », non sans tensions entre les deux termes. L’œuvre d’Orient est le partenaire éminent de l’exposition. Œuvre d’Église née au milieu du XIXe siècle après la guerre de Crimée à l’initiative d’universitaires, de diplomates et de militaires français, mais dirigée dès ses débuts par un évêque, c’est elle qui a popularisé cette appellation et posé la solidarité internationale des « chrétiens de France au service des chrétiens d’Orient ». Cette compassion ancienne des États et des opinions occidentaux pour les chrétiens d’Orient « comporte une part de condescendance mêlée d’aspirations colonialistes, qui, au XIXe siècle, pouvaient s’afficher sans retenue et sans culpabilité>[2]». De fait, des massacres de chrétiens au Mont Liban et à Damas en 1860 aux accords Sykes-Picot, la « protection des chrétiens d’Orient » a constitué, avec celle des lieux saints de Palestine, un enjeu majeur tout autant qu’un prétexte au démembrement de l’Empire ottoman et aux visées impériales de la France, du Royaume-Uni et de la Russie en Orient. Cela s’est avéré un piège mortel pour les minorités chrétiennes, accusées de faire le jeu de l’étranger, comme nous le rappellent les contributions au catalogue de Dominique Trimbur et celle de Raymond Kévorkian. Cette dernière décrit le processus d’éradication des chrétiens de l’Empire ottoman et la politique systématique d’homogénéisation ethnique du Comité central Jeune-Turc qui ne laisse guère de doute à l’intention génocidaire>[3].

Après la Première Guerre mondiale, la question de la « protection des minorités » est demeurée au premier plan des agendas politiques et diplomatiques des puissances mandataires de la Société des Nations. À l’âge des indépendances des États arabes, l’expression traduisait toute la défiance des chancelleries européennes à l’égard des régimes arabes en qui elles ne voyaient que la version sécularisée d’un islam conquérant et hostile aux minorités. La guerre civile au Liban (1975-1990), la résurgence d’un islam politique aux aspirations révolutionnaires et sa confrontation à des régimes militaires depuis les années 1970 ont rendu à la notion toute son actualité. Mais il aura fallu l’invasion américaine de l’Irak et l’effondrement du régime de Saddam Hussein (2003), la guerre de Syrie (depuis 2011), les exactions du califat auto-proclamé de Daech (depuis 2014) pour que l’expression trouve à l’Institut du monde arabe une forme de droit de cité. Peut-être aura-t-il fallu aussi pour cela l’épuration ethnique perpétrée dans l’ex-Yougoslavie et d’un point de vue historiographique, que le Moyen-Orient contemporain et l’histoire des Arabes échappent au prisme exclusif de l’histoire coloniale, pour réaliser que la question des chrétiens d’Orient participe pleinement de la genèse d’un droit d’ingérence humanitaire et des interrogations qui hantent notre modernité.

On le voit, le fait qu’une icône de Jean Chrysostome tirée d’un livre de prière syriaque-arabe s’affiche sur la façade de l’Institut du monde arabe et en couverture du catalogue de l’exposition ne va pas totalement de soi. Là où l’exposition évoque de façon euphémisée « l’émigration, l’exil et un avenir incertain » comme lot commun des chrétiens du monde arabe, le catalogue traduit plus directement, dès les premiers mots de l’introduction, un sentiment d’urgence : « Les chrétiens d’Orient sont en danger. » Les deux commissaires de l’exposition, Élodie Bouffard, chargée de collections et d’expositions à l’Institut du monde arabe, et Raphaëlle Ziadé, responsable du département byzantin au Petit Palais, qui a plus spécifiquement coordonné le catalogue, s’inscrivent certes dans une longue tradition qui a installé depuis plus d’un siècle l’image des chrétiens d’Orient comme victimes. Elles entendent toutefois la dépasser en présentant le christianisme oriental comme « un fait de civilisation à part entière » (p. 11). Cela suppose de montrer tout à la fois sa vitalité et sa créativité, mais aussi ses divisions, ses contradictions et une grande diversité qui n’autorise pas à l’enfermer sous un vocable unique. La profusion des œuvres présentées permet une approche située dans l’espace et le temps de la richesse des expressions artistiques des chrétiens d’Orient. L’histoire des formes (architecture, peinture, fresque, enluminure de manuscrits, littérature, icônes, photographie…) vient ainsi compléter et croiser les récits historiques. Enfin, la diversité des langues, des traditions liturgiques, de la vie sociale et politique montre qu’on a véritablement affaire à un continent en soi, qui ne saurait se réduire au statut d’ancêtre lointain du christianisme occidental. Ce continent doit recouvrer à nos yeux toute son altérité et ses dynamiques propres, dans un espace majoritairement arabe et musulman.

L’inscription dans la longue durée est une autre manière efficace d’y parvenir, parce qu’elle permet de dégager cette histoire des vicissitudes du politique et d’en faire un objet de résilience. Dans un parcours chronologique qui suit le cheminement d’exposition, le catalogue embrasse l’histoire religieuse, politique, culturelle et artistique des communautés chrétiennes d’Orient, de l’Antiquité à nos jours. Un système d’écho autour d’une figure comme celle de Saint Éphrem, qui vécut au IVe siècle, fait dialoguer un manuscrit du XIe siècle, une icône du XVe siècle et enfin un moine, dernier habitant d’un village chrétien déserté du Tur Abdin, filmé en 2010 psalmodiant ses hymnes. « Seize siècles de transmission intacte et vivante se matérialisent soudain sous nos yeux » (p. 11). Profondeur temporelle, mais aussi extension spatiale : dans la première salle, six chefs-d’œuvre du christianisme oriental de l’Antiquité tardive, exécutés au Liban, en Jordanie, en Palestine, en Syrie, en Irak et en Égypte dessinent les contours du monde chrétien ancien et le cadre de cette exposition.

Quatre séquences en organisent la chronologie. La première, « Naissance et développement du christianisme en Orient », de la conquête de Constantin (224) à celle des Arabes (642), rappelle que l’Orient romain fut le berceau du christianisme. De conciles en schismes, Frédéric Alpi pose les jalons de la naissance de treize Églises de liturgies différentes, au gré des relations complexes nouées avec les pouvoirs temporels. Le plan plus resserré opéré par Françoise Briquel Chatonnet sur le développement des églises en monde syriaque, sur les marges de l’Empire romain, montre que la confrontation des Églises d’Orient à la politique des minorités est loin d’être nouvelle : la déclaration d’indépendance de l’Église de Perse (410) sous la houlette de l’évêque de Séleucie-Ctésiphon, la capitale de l’empire alors en guerre avec Constantinople précède de plus de vingt ans sa justification théologique et le schisme nestorien au concile d’Ephèse (431). La naissance du monachisme en Égypte et l’inscription des pèlerinages dans un temps long précédant l’apparition du christianisme, traités respectivement par Anne Bou d’Hors et Dominique Pieri, portent à la fois un jeu d’écho qui se met en place avec les pèlerinages et le monachisme contemporains (Emma Aubin-Boltanski et Anna Poujeau), mais aussi un discret rappel d’antériorité, repris par la contribution de Christian Robin qui rappelle la présence en Arabie « non seulement d’églises, mais aussi de juifs » (p. 60).

La période qui suit la conquête arabe jusqu’au XVe siècle s’ouvre par un aperçu général livré par Françoise Micheau de la situation des chrétiens en pays d’islam. Si les dispositions juridiques qui en font des « protégés » ne sauraient être confondues avec leur condition quotidienne, éminemment variable, elle relève bien au cours des derniers siècles du Moyen Âge, à mesure que les conversions se font plus nombreuses, « un durcissement des autorités musulmanes à l’égard des dhimmî et […] la multiplication des mouvements populaires dirigés contre les chrétiens et leurs lieux de culte » (p. 82). Alain Desreumaux décrypte quant à lui la sédimentation des traditions linguistiques grecque, araméenne, copte et leurs variantes depuis le premier millénaire avant notre ère et leur rémanence dans les langues rituelles ou les cellules familiales, l’arabe étant devenu la langue vernaculaire de la très grande majorité des chrétiens d’Orient. Enfin, la contribution de Matt Immerzeel permet d’approcher les multiples interactions artistiques dans le Moyen-Orient chrétien médiéval, les influences réciproques entre artistes francs, chrétiens orientaux et musulmans, leurs circulations d’un espace à l’autre.

Ce sont encore ces circulations qui caractérisent la troisième période, centrée sur l’époque ottomane. Le titre choisi, « Les Églises orientales entre Orient et Occident », traduit bien le mouvement d’institutionnalisation, de rigidification des appartenances religieuses et les aspirations divergentes à la modernité qui se manifestent alors au sein de ces communautés. Bernard Heyberger le rappelle : « Les chrétiens profitèrent globalement de l’unification ottomane de la Méditerranée » (p. 116) ; mais ils furent l’enjeu, dès la contre-réforme, d’initiatives nouvelles de la papauté. Des collèges pontificaux de la fin du XVIe siècle aux missions catholiques, orthodoxes ou protestantes soutenues par les puissances européennes, c’est tout un mouvement de cléricalisation, voire de constructions nationales sous l’égide de l’Occident qui se dessine. Reste que l’horizon national des chrétiens d’Orient fut aussi celui du monde arabe et qu’ils furent nombreux, notamment en tant que produits de cet effort éducatif poursuivi dans un climat de rivalités impériales, à être partie prenante de la renaissance arabe à la fin du XIXe siècle. Anne-Laure Dupont précise toutefois que s’ils en furent les acteurs, ils ne furent pas les seuls ; qu’ils ne s’y engagèrent pas forcément en tant que chrétiens et que ni le concept de renaissance arabe, ni celui de nationalisme arabe ne furent une invention des chrétiens. Témoins autant qu’acteurs de ces mouvements, ils en furent la conscience inquiète, la possibilité du massacre ou de la déportation laissant planer sur la mémoire de chacun une ombre indélébile.

La dernière période, « Être chrétien dans le monde arabe aujourd’hui », opère un double renversement de perspective : des Églises aux individus et de l’horizon oriental de l’Europe à un changement de point de vue recentré depuis le monde arabe. L’individualisation de la croyance est au principe même du mouvement de sécularisation. Elle préside à la diversité des œuvres exposées, qui se font plus personnelles, plus intimes parfois, donnant aux chrétiens d’Orient de multiples visages : ceux de l’exil, de mémoires blessées, reconstruites ou pieusement conservées et pas seulement ceux, plus hiératiques, de leurs desservants ou porte-paroles. En même temps, de nouvelles dynamiques culturelles et religieuses procèdent d’un marquage identitaire plus affirmé, d’une visibilité nouvelle. Mais c’est surtout l’inquiétude qui transparaît dans les dernières contributions du catalogue. Aux défis de la violence et de la peur, de l’émigration et de la difficulté à trouver leur place dans un monde arabe en mutation recensés par Joseph Maïla viennent s’ajouter pour Charles Personnaz les menaces multiformes qui pèsent sur le patrimoine des Églises orientales.

Cri d’alarme dont on aurait tort de se détourner sous prétexte qu’il fait écho à des cris plus anciens, que d’autres patrimoines que celui des chrétiens d’Orient sont en péril et qu’il est des protections ou des protecteurs embarrassants, l’exposition « Chrétiens d’Orient » interpelle et dérange, parce qu’elle remet en cause des catégories trop rigides et exclusives. L’élision de l’article défini dans le titre de l’exposition donne à ces « Chrétiens d’Orient » une part non négligeable d’indétermination. On aurait tort d’y lire un appel à la seule défense des communautés chrétiennes ou plus généralement, des minorités dans le monde arabe. Le kaléidoscope de portraits témoignant de l’individualisation des croyances religieuses et de l’infinité des manières de faire groupe renvoie en définitive à l’émergence de consciences citoyennes qui ne relèvent en propre ni du christianisme, ni du judaïsme, ni de l’islam. On ne peut que se réjouir que les États partie prenante de l’Institut qui est la vitrine parisienne du monde arabe assument publiquement cette part de diversité, au prix de révisions parfois délicates d’histoires nationales encore très prégnantes où les minorités ne seraient que les agents de l’impérialisme occidental et des ferments de dissolution de la nation.

Notes :

[2] Bernard Heyberger, « Introduction », Les chrétiens d’Orient, Paris, Presses universitaires de France, 2017, p. 3-8. Bernard Heyberger est membre du Comité scientifique de l’exposition et auteur d’une contribution au catalogue.

[3] À l’exception de la Syrie qui l’a fait dans des circonstances très particulières par la voix de son parlement le 19 mars 2015, aucun pays arabe n’a reconnu le génocide arménien.

Frédéric Abécassis

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  • ISSN 1954-3670